Après la Géorgie, la charge républicaine contre le système électoral atteint l’Arizona

Les changements proposés par les républicains promettent d’entraver le chemin vers les urnes de dizaines de milliers d’électeurs américains.
Photo: Ariana Drehsler Agence France Presse Les changements proposés par les républicains promettent d’entraver le chemin vers les urnes de dizaines de milliers d’électeurs américains.

Pas étonnés. Mais encore plus en colère. Samedi après-midi, à l’ombre d’un arbre dans le John F. Kennedy Park de Tucson, Tony et Luis en avaient long à dire sur la nouvelle guerre législative qui vient de s’ouvrir en Arizona, cinq mois à peine après que l’État a, à la surprise générale, changé de couleur lors du dernier scrutin présidentiel. Passant du rouge républicain, la couleur des lieux depuis des lunes, au bleu démocrate.

« C’est odieux. Il n’y a pas d’autres mots, a laissé tomber Tony, la cinquantaine avancée. Les républicains ont perdu les élections et, désormais, ils cherchent à changer les règles du jeu en leur faveur avant le prochain scrutin. »

« Donald Trump sait très bien que c’est la seule façon qu’il a de revenir au pouvoir, en récupérant l’Arizona, a ajouté Luis, un Américain d’origine mexicaine, venu s’entretenir avec son ami afro-américain au bord d’un point d’eau, rare dans la région. Mais cela n’arrivera pas, grâce aux Latinos et aux Afro-Américains, qui vont se tenir ensemble pour éviter le retour de cet escroc. »

Jeudi dernier, le Sénat de l’Arizona a fait caler de justesse, par une voix à peine, un projet de loi piloté par les républicains et adopté quelques jours plus tôt par la Chambre des représentants de l’État afin de modifier le fonctionnement de la liste électorale permanente et de réduire ainsi la portée du vote par correspondance et par anticipation. Les changements promettent d’entraver le chemin vers les urnes de dizaines de milliers d’électeurs.

Paradoxalement, c’est la républicaine Kelly Townsend, qui, en brisant les rangs, a bloqué le geste législatif, dans une chambre haute où le parti de Donald Trump n’a qu’une minuscule majorité d’une voix. L’élue a dit attendre les résultats d’une enquête sur la fraude électorale dans le comté de Maricopa, le plus populeux de l’État, déclenchée dans la controverse par les sénateurs républicains au lendemain de la défaite, avant de se prononcer sur des lois modifiant le cadre électoral de l’État.

Mouvement de fond

Mais un autre projet de loi, écrit par le Parti républicain, approche de son approbation à la Chambre. Il cherche, lui, à resserrer les règles d’identification des électeurs, une mesure largement utilisée aux États-Unis pour réduire l’accès au vote.

Ces projets de loi alimentent un mouvement de fond actuellement aux États-Unis, où pas moins de 361 nouvelles lois ont été amenées devant les législatures de 47 États depuis les dernières élections dans le but à peine voilé d’enlever le droit de vote et l’accès aux urnes à des millions d’individus, selon le Brennan Center for Justice, un groupe de défense de la démocratie. Tous sont portés par des républicains.

« Le Parti républicain a plus ou moins acheté les mensonges de Donald Trump sur le vol des élections et continue à faire avancer cette rhétorique, résume en entrevue au Devoir l’anthropologue Ryan Weichelt, spécialiste de la géographie politique américaine à la University of Wisconsin-Eau Claire. Les républicains de l’Arizona, sans doute plus que d’autres, ont succombé avec force aux affirmations de l’ex-président, et ces lois viennent en faire la démonstration. »

Le dernier scrutin présidentiel en Arizona a en effet fait grimper de manière importante le vote par anticipation et par correspondance au profit des démocrates qui, ici comme ailleurs, ont également profité d’une plus forte mobilisation du vote latino et afro-américain déterminé à faire barrage au populiste. Les changements démographiques dans cet État, qui rajeunit et se libéralise sous l’effet d’une migration en provenance de la Californie, ont également fait basculer l’État dans le camp de Joe Biden, un fait marquant dans ce coin du pays, républicain depuis 1952, avec une brève parenthèse démocrate au premier mandat de Bill Clinton.

« Les lois en discussion en Arizona, comme celles adoptées en Géorgie il y a quelques semaines pour réduire l’accès au vote, affectent de manière disproportionnée les électeurs à faible revenu et les électeurs minoritaires en ajoutant de la confusion à des lois électorales déjà très confuses, dit M. Weichelt. Dans cet État, elles ciblent également les électeurs hispaniques et les électeurs amérindiens, qui ont joué un rôle clé dans la victoire de Biden par une majorité de 10 000 votes. »

Les accusations de vol et de fraude formulées par Donald Trump à la suite du vote de 2020 n’ont jamais été démontrées en Arizona, et ce, malgré des actions en justice lancées par les proches de l’ex-président et les cris de quelques leaders locaux du parti. Il en est de même ailleurs au pays.

« Ces lois sont très étranges, car les autorités de l’Arizona, comme celles de la Géorgie, ont clairement indiqué que leurs systèmes électoraux avaient très bien fonctionné lors des élections du 3 novembre dernier, souligne Ryan Weichelt. Elles cherchent donc à imposer des changements pour corriger des choses qui n’avaient pas besoin d’être réparées. »

Sous son arbre, Luis dit espérer que ces tentatives de vol du droit de vote se solderont toutes par des échecs. « On ne peut pas se laisser faire, dit-il en parlant de son fils pour asseoir sa détermination. C’est un dreamer [ces Américains sans statut après avoir immigré illégalement en bas âge aux États-Unis avec leur parent]. Il a été élu élève de l’année dans son collège, pas une année, mais deux de suite, ajoute-t-il avec fierté, et ce, même si Trump lui a enlevé ses bourses d’études après être arrivé au pouvoir. Jasio, c’est son nom. Et c’est mon inspiration pour continuer à me battre pour mes droits. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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