Après la condamnation franche de Derek Chauvin, un espoir timide

Paradoxalement, ce procès est aussi venu renforcer le statu quo en dépeignant les gestes posés par Derek Chauvin lors de l’interpellation de George Floyd comme des actes criminels sortant du cadre de la pratique policière.
Photo: Ben Gray Associated Press Paradoxalement, ce procès est aussi venu renforcer le statu quo en dépeignant les gestes posés par Derek Chauvin lors de l’interpellation de George Floyd comme des actes criminels sortant du cadre de la pratique policière.

La triple condamnation, mardi soir, de l’ex-policier qui a entraîné dans la mort George Floyd au terme d’une arrestation qui a mal tourné en 2020 donne désormais espoir aux militants quant à une réforme profonde du corpspolicier aux États-Unis. Selon eux, cette police entretient depuis des décennies un racisme systémique dont les Afro-Américains, hommes pour la plupart, sont les principales victimes.

Mais si le début de ce temps nouveau vient de bénéficier d’un moment phare cette semaine, avec le verdict unanime du jury au procès de Derek Chauvin, reconnu coupable de meurtre et d’homicide involontaire, sa finalité est encore loin d’être à portée de main, estiment plusieurs spécialistes de la question raciale dans ce pays.

« Les poursuites de policiers dans le cas de bavures sont très rares aux États-Unis, et les condamnations dans ces dossiers le sont encore plus », résume le sociologue Joseph Gerteis, de l’Université du Minnesota, joint mercredi par Le Devoir à Minneapolis tout en se disant « surpris » par la décision du tribunal. « Bien sûr, la mort de George Floyd, et d’autres avant lui, a ouvert la discussion sur les activités de la police, sur sa discrimination flagrante des Afro-Américains, sur le fait qu’elle ne devrait pas être armée pour intervenir lors de petits délits… mais les changements dans la culture policière vont être plus difficiles à obtenir que l’atteinte d’un verdict unanime dans ce procès. Les lois sur la police vont changer, oui, mais cela va être très lent. »

Aux balbutiements

La métropole du Minnesota a été d’ailleurs confrontée à cette ambivalence dans les derniers jours, avec l’assassinat par une policière blanche d’un jeune Afro-Américain dans la vingtaine, Daunte Wright, dans le cadre d’un simple contrôle routier. C’était le 11 avril dernier, dans la banlieue de Minneapolis, à 16 kilomètres à peine du tribunal où le procès de l’ex-policier s’est joué. Elle a affirmé avoir confondu son arme à feu avec son taser pour justifier son erreur.

Mardi soir, à Columbus, en Ohio, une autre bavure est venue assombrir les célébrations qui ont suivi l’annonce de la condamnation de Derek Chauvin dans la communauté noire, alors qu’unejeune Afro-Américaine de 16 ans, Ma’Khia Bryant, a perdu la vie, abattue par un policier de la ville, moins de 30 minutes avant que le juge Peter Cahill ne prononce le verdict. L’adolescente était impliquée dans une altercation et tenait vraisemblablement un couteau dans la main.

« Le fait que nous soyons encore témoins de morts tragiques comme celles-là, près d’un an après la mort de George Floyd, et que des personnes arrivent toujours à trouver des façons de les justifier démontre bien que nous ne sommes qu’au début de ce combat », laisse tomber l’essayiste américain Davarian L. Baldwin, spécialiste en études américaines au Trinity College de Hartford, au Connecticut.

« Nous ne pouvons pas nous arrêter là », a d’ailleurs déclaré le président Joe Biden, mardi soir, pour commenter le verdict attendu dans le procès pour le meurtre de George Floyd, laissantmercredi le procureur général des États-Unis, Merrick Garland, annoncer l’ouverture d’une enquête pour « déterminer si la police de Minneapolis suit un modèle ou des pratiques de maintien de l’ordre inconstitutionnels ou illégaux », a-t-il annoncé. Le département de la Justice souhaite ainsi vérifier si ce corps policier fait un usage excessif de la force, y compris lors de manifestation légale.

Et maintenant ?

La démonstration convaincante des avocats de la poursuite sur la force démesurée déployée par Derek Chauvin lors de l’arrestation de George Floyd a, entre autres, entraîné la condamnation de l’ex-policier. Il est resté le genou appuyé sur le cou de sa victime pendant plus de 9 minutes. À 27 reprises, Floyd a appelé à l’aide pour retrouver son souffle. Il n’était pas armé. Une histoire de billet de 20 $ contrefait a déclenché la séquence létale des événements.

Les lois sur la police vont changer, oui, mais cela va être très lent.

« Ce verdict de culpabilité pourrait envoyer un signal clair aux policiers et à la société que nous venons d’atteindre un point tournant dans la volonté des départements de police et des jurys de ne plus excuser la violence policière évidente qui cible les Afro-Américains, soutient la sociologue Michelle Phelps, de l’Université du Minnesota, spécialiste des questions raciales et judiciaires aux États-Unis. Paradoxalement, ce procès est aussi venu renforcer le statu quo en dépeignant les gestes posés par Derek Chauvin comme des actes criminels sortant du cadre de la pratique policière. C’est ce qu’a cherché à faire d’ailleurs le chef de police de Minneapolis en témoignant contre cepolicier. » Plusieurs autres experts policiers se sont présentés à la barre dans la première semaine de ce procès pour remettre en question la technique d’arrestation fatale utilisée le 25 mai dernier pour maîtriser George Floyd.

« Il est encore trop tôt pour prédire quelles conséquences va avoir ce jugement sur la justice et les droits civiques, observe de son côté l’historien Tyler Parry, qui étudie les tensions raciales aux États-Unis et enseigne à l’Université du Nevada. Les policiers bénéficient de nombreuses protections pour ne pas être poursuivis et invoquent toujours l’immunité liée à leur fonction pour justifier leurs gestes meurtriers lorsqu’ils sont traînés devant un tribunal. Il semble toutefois que de nombreux citoyens et désormais législateurs ont vu dans le procès de Derek Chauvin quelque chose de différent comparé aux affaires précédentes, une énergie plus intense pour faire changer les choses. »

Il note d’ailleurs qu’au Nevada, le procureur général vient de s’allier à un groupe d’avocats de haut rang partout aux États-Unis qui tentent de faire adopter le « George Floyd Justice in Policing Act » dans plusieurs États. Cette loi propose une restructuration profonde de la police, en imposant plus de surveillance, en mettant fin à l’immunité et en prônant la transparence entre les corps policiers et la communauté.

« Le verdict dans le procès de Chauvin donne des raisons d’être plus optimiste, poursuit M. Parry. Mais il est aussi normal de ne pas l’être trop, puisque ces événements se produisent systématiquement devant des institutions qui ne changent que rarement de manière significative. »

 

À voir en vidéo