Derek Chauvin et le procès du racisme systémique

C’est désormais l’espoir d’un verdict condamnant avec force cette fatalité du sort des Afro-Américains qui est attendu par tout un pan des États-Unis.
Getty Images via AFP C’est désormais l’espoir d’un verdict condamnant avec force cette fatalité du sort des Afro-Américains qui est attendu par tout un pan des États-Unis.

« La police finit toujours par faire dégénérer les choses avec les gens… Et ce n’est pas correct. »

Lundi, c’est avec ces mots qu’Alisha Olyler, jeune employée de la station-service située juste en face de l’épicerie devant laquelle George Floyd a perdu la vie le 25 mai dernier, a justifié les vidéos de l’arrestation qu’elle a prises à Minneapolis. Comme pour garder une trace de la bavure policière que tous les passants autour d’elle se sont mis à prévoir à ce moment-là.

Des vidéos, parmi plusieurs autres, qui montrent le quadragénaire perdre doucement la vie en pleine rue, étouffé sous le genou d’un policier, pour une histoire de billet de 20 $ contrefait, et qui toute la semaine sont venues hanter Derek Chauvin, assis, masqué et calme, sur le banc des accusés.

L’ex-officier du service de police de la métropole du Minnesota est jugé depuis le début de la semaine pour meurtre et homicide involontaire dans un procès-événement qui dépasse largement celui d’un simple policier. Il est aussi devenu « le procès de l’Amérique », a résumé lundi, à l’ouverture des plaidoyers, le militant pour les droits civiques Al Sharpton, devant le palais de justice de Minneapolis.

« C’est un référendum sur le chemin parcouru par l’Amérique dans sa quête d’égalité et de justice pour tous », a ajouté Ben Crump, avocat de la famille de George Floyd, en parlant d’un procès historique qui, toute la semaine, avec ses vidéos, ses témoins clefs et ses nombreuses larmes, a rappelé la violence de la tragédie tout comme celle des disparités raciales qui prévaut encore et toujours aux États-Unis.

« Nous sommes face à un procès important pour tout le pays », estime James L. Taylor, spécialiste de la culture afro-américaine et directeur du Département de science politique de l’Université de San Francisco, joint par Le Devoir en Californie cette semaine. L’universitaire estime que la nature des accusations, liée au confinement induit par la pandémie de COVID-19 et à une couverture médiatique conséquente, en fait un événement judiciaired’une ampleur similaire « au procès d’O. J. Simpson en 1995 ».

On s’en souvient : Simpson, ex-vedettedu football devenu acteur, avait été arrêté en grande pompe, accusé du meurtre de son ex-femme, Nicole Brown, et de l’ami de celle-ci, Ron Goldman, puis acquitté au terme d’un procès dont la tenue et le verdict avaient fait apparaître les lignes de faille raciales présentesau sein du pays : les Afro-Américains avaient dénoncé des accusations teintées par un racisme systémique et les autres, un verdict perverti par un jury pas assez blanc pour être juste. En résumé.

« La police de Minneapolis est en cause dans ce procès, ajoute M. Taylor, mais l’ensemble du corps policier américain l’est également, puisqu’il perd en légitimité chaque fois qu’il laisse l’incompétence d’un de ses membres tuer une personne de manière injuste et insoutenable, comme cela a été le cas pour George Floyd. »

Toute la semaine, les images captées le jour du drame ont rappelé devant le tribunal le caractère inévitablement violent des rencontres entre des policiers blancs et des suspects afro-américains. Elles ont aussi mis en lumière l’impuissance des passants, que la police n’a autorisés qu’à être des témoins passifs de cette mort en direct, ont expliqué plusieurs personnes appelées à la barre. Entre des sanglots et l’expression d’un sentiment de culpabilité ou d’impuissance.

George Floyd a tenté de prévenirsa mort en appelant 27 fois à l’aidedurant l’interpellation, pour retrouver son souffle. En vain. Et face à ces évidences, c’est désormais l’espoir d’un verdict condamnant avec force cette fatalité qui est attendu par tout un pan des États-Unis.

La conclusion de ce procès doit se jouer à la fin du mois d’avril. Peut-être début mai.

Démons raciaux

Pour Michael Eric Dyson, sociologue à la Georgetown University, l’assassinat de George Floyd a la charge symbolique nécessaire pour changer les choses. « Floyd est devenu une icône mondiale de la justice sociale, a-t-il écrit il y a quelques jours dans les pages du New Yorker. Aujourd’hui, il y a des murales montrant le visage de Floyd sur les murs du monde entier. Plus de 60 statues de confédérés ont été abattues en son nom. Son assassinat a déclenché les plus grandes manifestations pour la justice raciale de l’histoire du pays. La même nation qui n’a pas pu le maintenir en vie a été inspirée par sa mort pour affronter ses démons raciaux. »

Mais, à lui seul, le procès de Derek Chauvin ne peut pas mettre fin à des décennies d’injustice et de ségrégation, estime James L. Taylor, qui envisage un verdict de culpabilité comme rien de plus que le retrait d’un grain de sable dans un système social lourdement ensablé, en matière d’équité raciale.

Malgré l’évidence des faits, de plus en plus claire sur vidéo, « les condamnations de policiers blancs impliqués dans la mort de citoyens noirs sont très rares », dit-il, en soulignant la finalité de plusieurs bavures policières qui ont frappé les États-Unis dans les dernières années.

Le policier à l’origine de la mort de Michael Brown en 2014 à Fergusson, au Missouri, a démissionné de la police, mais il n’a pas été poursuivi pour meurtre. Celui qui a tué Breonna Taylor à Louiseville, au Kentucky, en mars 2020, lors d’une perquisition dans un appartement qui a mal tourné, a été accusé de « mise en danger inutile » pour avoir ouvert le feu dans un quartier résidentiel. Sans plus. Et la liste contient « des dizaines de milliers d’autres noms », ajoute l’universitaire.

Une tragédie profonde

« À l’échelle locale, le procès de Derek Chauvin peut modifier le comportement de la police de Minneapolis, ajoute James L. Taylor. Mais cela ne peut pas aller plus loin sans des réformes plus larges, pour enrayer une violence policière qui trouve ses racines dans une colère historique des Blancs envers les Noirs, ancrées dans l’esclavage, dans la ségrégation, et que le mouvement des droits civiques n’a jamais réussi à faire disparaître. Bien au contraire. »

Au Minnesota, en 2020, les Afro-Américains représentaient 7 % de la population et plus de 34 % de la population carcérale de l’État. Une disparité qui se lit avec la même amplitude ailleurs aux États-Unis.

« Les Américains noirs sont six fois plus susceptibles d’être assassinés que les Américains blancs, écrit Michael Eric Dyson, et ils sont jusqu’à six fois plus susceptibles que les Blancs d’être tués lors d’une arrestation par la police. »

Une fatalité qu’une plus grande diversité au sein des corps policiers pourrait contribuer à combattre, bien plus que le procès de Derek Chauvin, estime James L. Taylor, en rappelant que, dans les grandes villes américaines, « la police est généralement plus blanche que la communauté qu’elle sert ».

« Le progrès va venir de là, dit-il. Tant que des policiers blancs vont être surreprésentés dans le corps policier et animés, pour plusieurs d’entre eux, par la peur des Afro-Américains, la mort injustifiée de citoyens noirs lors d’arrestation va se poursuivre. »

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