Procès de Derek Chauvin: des passants hantés par la mort sous leurs yeux de George Floyd

Une photo de George Floyd est accrochée à une barrière qui entoure le centre gouvernemental du comté de Hennepin lors du procès de l'ancien policier de Minneapolis Derek Chauvin.
Photo: Scott Olson / Getty Images / Agence France-Presse Une photo de George Floyd est accrochée à une barrière qui entoure le centre gouvernemental du comté de Hennepin lors du procès de l'ancien policier de Minneapolis Derek Chauvin.

Témoignage bouleversant au deuxième jour du procès de l’ex-policier de Minneapolis Derek Chauvin, mardi. La jeune fille à l’origine de la vidéo devenue virale, montrant la mort en direct de George Floyd étouffé sous le genou du policier blanc, a indiqué aux jurés qu’elle « restait parfois éveillée certaines nuits » en se rappelant la scène qu’elle a contribué à rendre publique, en mai dernier.

Durant ses insomnies, elle s’excuse même « auprès de George Floyd de ne pas avoir fait plus, de ne pas [s]’être interposée, de ne pas lui avoir sauvé la vie », a dit Darnella Frazier, âgée de 17 ans au moment des faits, appelée à la barre des témoins par les avocats de la poursuite.

« Quand je pense à George Floyd, je vois mon père, mes frères, mon cousin, mon oncle. Ils sont tous noirs », a-t-elle laissé tomber, la voix brisée par l’émotion. « Cela aurait pu être eux. »

Quand je pense à George Floyd, je vois mon père, mes frères, mon cousin, mon oncle. Ils sont tous noirs.

 

Le 25 mai, Darnella Frazier s’est retrouvée par hasard au coin de l’East 38th Street et de la South Chicago Avenue dans la métropole du Minnesota avec sa cousine de huit ans, mais surtout face à une arrestation musclée qui a « totalement » changé sa vie, a-t-elle dit.

Maintenu au sol par Derek Chauvin, George Floyd, 46 ans, se plaint alors de ne plus pouvoir respirer. On est devant un commerce où, quelques minutes plus tôt, le commis a appelé la police, soupçonnant son client de vouloir acheter un paquet de cigarettes avec un faux billet de 20 $.

À 27 reprises, Floyd va implorer le policier de lui permettre de respirer, avant de perdre connaissance. Sa mort sera constatée une heure après son arrestation à l’urgence du Hennepin County Medical Center, où il a été transporté.

La vidéo, filmée avec le téléphone de Darnella Frazier, expose les 9 minutes et 29 secondes pendant lesquelles Floyd gémit sous le genou d’un Derek Chauvin impassible. En faisant le tour du monde, la scène a fait naître un vaste mouvement de contestation contre la violence et le racisme des forces policières aux États-Unis et soulevé l’indignation partout au pays et à travers le monde. Le document a été montré à l’ouverture dans la ville du centre des États-Unis du procès attendu du policier blanc.

Ailleurs dans le monde

« Ce qui a causé la mort de George Floyd, c’est autant la haine atavique de certains Blancs envers les Noirs qui s’exprime dans les corps policiers de plusieurs grandes villes des États-Unis que l’incapacité des passants à intervenir », a résumé en vidéoconférence mardi James L. Taylor, spécialiste de la culture afro-américaine et directeur du Département de science politique de l’Université de San Francisco, joint par Le Devoir en Californie.

« Dans d’autres pays, en Europe, en Australie, en Nouvelle-Zélande, même au Canada, les passants auraient empêché ce crime d’être commis. Mais pas aux États-Unis. Parce que la peur du policier est ancrée. Parce que toute tentative de s’interposer devient une menace pour sa propre vie. Surtout si l’on est noir », a-t-il ajouté.

Ce qui a causé la mort de George Floyd, c’est autant la haine atavique de certains Blancs envers les Noirs qui s’exprime dans les corps policiers de plusieurs grandes villes des États-Unis que l’incapacité des passants à intervenir

 

C’est cette peur qu’a vécue Darnella Frazier en évoquant des policiers « sur la défensive » dès qu’un témoin de la scène essayait de s’approcher d’eux pour prévenir la mort de George Floyd. Une peur aussi qu’a racontée plus tôt dans la journée mardi, devant le tribunal, Donald Williams, ex-lutteur, présent sur les lieux ce jour-là.

Il a dit avoir reconnu la technique d’étranglement par blocage du flux sanguin pour maîtriser un adversaire, mais aussi avoir vu George Floyd « disparaître lentement… comme un poisson dans un sac ».

Incapable d’intervenir, il a alors appelé le 911, « pour dénoncer la police, parce que je croyais que j’étais le témoin d’un meurtre », a-t-il dit. Plus il demandait au policier de relâcher la pression sur George Floyd, pour ne pas le tuer, plus Derek Chauvin se balançait sur le corps de sa victime pour la renforcer, selon lui.

«Tous des meurtriers»

« Vous êtes tous des meurtriers, mon frère », a-t-il lancé au policier. C’est ce qu’indique l’enregistrement de l’appel de Don Williams fait au service d’urgence, présenté en preuve mardi lors du procès.

L’avocat de l’ex-policier, qui a plaidé non coupable aux accusations de meurtre et d’homicide, compte d’ailleurs exploiter la colère de la foule pour justifier les gestes posés par son client.

[J’ai appelé le 911] pour dénoncer la police, parce que je croyais que j’étais le témoin d’un meurtre

 

Une colère qui aurait « détourné son attention du sort de M. Floyd pour se concentrer sur la menace croissante » en train de se créer autour de lui, a dit Eric Nelson lundi dans son discours d’ouverture.

« Vous avez traité [les policiers] d’abrutis 13 fois », a rappelé l’avocat à Don Williams, lors de son contre-interrogatoire mardi. « Vous étiez de plus en plus en colère. »

Depuis le début de l’année 2021, 213 Américains ont été tués par des policiers en service aux États-Unis, soit plus de deux par jour. Ils étaient 985 l’an dernier.

Les Afro-Américains, qui représentent 13 % de la population, composent plus de la moitié des victimes.

S’il est reconnu coupable, Derek Chauvin risque 40 ans de prison. Les trois autres policiers impliqués dans le drame, Alexander Kueng, Thomas Lane et Tou Thao, seront jugés en août pour « complicité de meurtre ».

Avec l’Agence France-Presse

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