Les Américains d’origine asiatique s’organisent pour lutter contre le racisme

Anuluck Jesadavirojna, 4 ans, s’accroche à sa mère, Wanda Pathomirt, qui tient une pancarte où il est écrit «Ne faites pas de mal à mes grands-parents» lors d’un rassemblement pour la solidarité entre communautés dans le quartier Little Tokyo, à Los Angeles, samedi.
Photo: Ringo Chiu Agence France-Presse Anuluck Jesadavirojna, 4 ans, s’accroche à sa mère, Wanda Pathomirt, qui tient une pancarte où il est écrit «Ne faites pas de mal à mes grands-parents» lors d’un rassemblement pour la solidarité entre communautés dans le quartier Little Tokyo, à Los Angeles, samedi.

L’inquiétude a peu à peu envahi Esther Lim à mesure que la pandémie de COVID-19 ravageait les États-Unis. Pas seulement pour sa santé et celle de ses parents, mais aussi pour leur sécurité en raison de la hausse des attaques contre les Américains d’origine asiatique.

Après l’agression d’une de ses amies, happée par un chauffard pour des raisons racistes selon elle, la trentenaire a décidé d’agir. Elle a acheté un vaporisateur de poivre de Cayenne pour sa mère, appris le judo avec l’aide de son père et rédigé une brochure informative intitulée Comment dénoncer un crime haineux.

« Je voulais faire quelque chose de proactif plutôt que de me laisser submerger par la peur », explique Esther Lim, Américaine d’origine coréenne.

Le livret, imprimé en début d’année en six langues — chinois, japonais, coréen, espagnol, thaï et vietnamien — contient des conseils sur la meilleure façon d’interagir avec la police, et des phrases en anglais à montrer à des passants témoins d’une attaque pour demander de l’aide.

Elle les distribue à des amis et dans les centres associatifs de la communauté asiatique à Los Angeles.

Les attaques répertoriées contre des Américains d’origine asiatique, principalement des personnes âgées, ont bondi ces derniers mois, alimentées selon de nombreux militants par le discours de l’ancien président Donald Trump, qui désignait souvent le coronavirus comme le « virus chinois ».

Les personnes asiatiques ne sont respectées et valorisées que lorsqu’elles font profil bas et restent dans le rang. Ces jours-là sont révolus.

 

Elles vont du pillage de commerces tenus par des personnes asiatiques à la dégradation de maisons et de voitures, en passant par des agressions violentes, parfois mortelles, dans la rue.

Dans un discours au ton grave, prononcé un an jour pour jour après la décision de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) de qualifier la COVID-19 de « pandémie », le président Joe Biden a condamné jeudi soir ces violences inacceptables contre des membres de la communauté asiatique américaine, « attaqués, harcelés, blâmés et utilisés comme boucs émissaires ».

Des personnes d’origine philippine, thaïe, japonaise, laotienne et chinoise ont notamment été prises pour cible.

Bien qu’il puisse être difficile d’établir les motivations racistes d’une attaque, les crimes haineux anti-asiatiques ont presque triplé, passant de 49 à 122 l’année dernière dans les 16 plus grandes villes américaines, d’après une étude du Center for the Study of Hate and Extremism, basé à San Bernardino, en Californie.

Au même moment, le nombre de crimes haineux baissait pourtant de 7 %.

« Protéger la communauté »

Dès son arrivée au pouvoir, Joe Biden a signé un décret condamnant le racisme envers la communauté dite « AAPI » (Américains d’origine asiatique et des îles du Pacifique) pendant la pandémie.

Certains États comme la Californie et New York lui ont emboîté le pas, débloquant plus de fonds pour la lutte contre le racisme anti-asiatique et mettant en avant des projets de loi.

 

Mais « je ne pense pas que cela se fera rapidement », déplore Esther Lim.

Comme elle, d’autres Américains d’origine asiatique ont décidé de prendre les choses en main, à coups de campagnes en ligne, de collectes de fonds et de création de groupes d’entraide.

Jimmy Bounphensy a ainsi réuni des bénévoles pour escorter des personnes âgées asiatiques chez elles et patrouiller dans le quartier de Chinatown à Oakland, en Californie, après une vague d’attaques et de vols.

« Si je peux sauver une personne, alors je suis content », raconte-t-il lors d’une ronde.

« Notre présence, c’est pour faire savoir aux gens que nous sommes là pour protéger la communauté à tout prix, nous assurer que tout le monde rentre en sécurité chez soi », poursuit-il.

« Ces jours-là sont révolus »

Plus de 2800 actes racistes et discriminatoires, parfois non physiques, visant des Américains d’origine asiatique ont été dénoncés en ligne aux États-Unis de mars à décembre, d’après l’association Stop AAPI Hate.

Au-delà de la rhétorique anti-asiatique liée à la pandémie, la recrudescence d’attaques racistes a déclenché une réflexion sur la haine visant cette communauté, dont les racines plongent profondément dans l’histoire du pays.

Les exemples historiques ne manquent en effet pas : lynchages de masse des ouvriers chinois à la fin du XIXe siècle, loi d’exclusion des Chinois adoptée en 1882 — la seule loi migratoire américaine à avoir exclu un groupe ethnique en entier —, internement des Nippo-Américains pendant la Seconde Guerre mondiale.

La communauté asiatique doit aussi faire face au stéréotype de la « minorité modèle », qui donne l’image d’une diaspora asiatique monolithique et « adjacente aux Blancs ».

Ce cliché conduit à l’effacement d’une histoire riche et à l’idée, fausse, d’une communauté qui ne serait pas victime de racisme.

« Quel que soit le type d’acceptation […] que les Asiatiques ont aux États-Unis, celle-ci a toujours été conditionnelle », souligne Liz Kleinrock, autrice et consultante sur les questions de racisme, elle-même Américaine d’origine coréenne.

Ainsi, les « personnes asiatiques ne sont respectées et valorisées que lorsqu’elles font profil bas et restent dans le rang », assure-t-elle. « Ces jours-là sont révolus. »

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