À Minneapolis, le procès sous haute tension de Derek Chauvin

La mort de George Floyd avait déclenché une vague inédite de protestations contre le racisme et les brutalités policières dans le pays, et dans le monde, où furent scandés son nom et ses dernières paroles, «<i>I can’t breathe</i>» («Je ne peux pas respirer»).
Photo: Kerem Yucel Agence France-Presse La mort de George Floyd avait déclenché une vague inédite de protestations contre le racisme et les brutalités policières dans le pays, et dans le monde, où furent scandés son nom et ses dernières paroles, «I can’t breathe» («Je ne peux pas respirer»).

Des barbelés, des barrières en béton et des planches en contreplaqué sur les commerces ont été installés autour du tribunal de Minneapolis. Lundi s’y ouvre le procès de Derek Chauvin, le policier blanc accusé du meurtre de George Floyd, un Afro-Américain de 46 ans, tué lors de son interpellation fin mai, alors qu’il était soupçonné d’avoir voulu écouler un faux billet de vingt dollars.

Filmée par une passante, la vidéo de son agonie montrait le policier maintenant son genou sur le cou de Floyd, menotté et plaqué au sol pendant neuf minutes. Déclenchant une vague inéditede protestations contre le racisme et les brutalités policières dans le pays, et dans le monde, où furent scandés son nom et ses dernières paroles, « I can’t breathe » (« Je ne peux pas respirer »). À Minneapolis, la mort de Floyd avait provoqué, outre des manifestations pacifiques, des nuits d’émeutes et de pillages dans la ville, menant à la destruction de commerces et à l’incendie d’un poste de police.

La sélection des jurés pour le procès Chauvin commence lundi. Le procès lui-même, qui débutera fin mars, revêt de grands enjeux : la mort de Floyd est vue comme un symbole aux États-Unis, où environ un millier de personnes sont mortes aux mains de la police en 2020, dont 28 % d’Afro-Américains, quand ils ne représentent que 12 % de la population.

Même quand les exemples d’« usage excessif de la force » par les policiers semblent évidents aux yeux du public, les condamnations de policiers, très protégés par la loi, sont extrêmement rares. La justice américaine a ainsi renoncé à poursuivre des agents responsables de la mort de Breonna Taylor, une jeune Afro-Américaine abattue dans son appartement du Kentucky lors d’une perquisition sans avertissement préalable (« no-knock warrant »), ou Daniel Prude, étouffé pendant une crise psychotique, à Rochester dans l’État de New York. Un acquittement de Derek Chauvin pourrait mettre à nouveau Minneapolis à l’épreuve. Le maire de la ville, Jacob Frey, a d’ailleurs annoncé que plus de 3000 agents de police de tout le Minnesota et des soldats de la Garde nationale se tenaient prêts à intervenir au moment du verdict, prévu fin avril ou début mai.

Des plaintes contre Chauvin

Chauvin, 44 ans, avait été limogé dès le lendemain de la mort de Floyd et arrêté peu après. Incarcéré pendant quatre mois, il avait bénéficié d’une remise en liberté contre une caution d’un million de dollars. En presque vingt ans de service, le policier a fait l’objet d’au moins 22 plaintes. Mais seule l’une d’elles, pour l’arrestation brutale d’une conductrice pour excès de vitesse, avait débouché sur une « réprimande », en 2007. L’accusation, qui devrait en faire état, veut montrer que l’usage excessif de la force est une habitude pour le policier : elle a été autorisée par le tribunal à utiliser le témoignage d’une jeune Afro-Américaine, Zoya Code, qui affirme que Chauvin l’a menottée et plaquée au sol, à son domicile, en maintenant son genou sur son cou pendant de longues minutes, alors qu’il répondait à un appel pour violences domestiques en 2017.

La défense, elle, devrait dérouler l’historique de délinquance et d’addiction de George Floyd. Notamment pour tenter de convaincre les jurés que c’est l’état de santé de l’Afro-Américain, et non la brutalité de Chauvin, qui a conduit à sa mort. « M. Floyd ne pouvait plus respirer parce qu’il avait ingéré une dose mortelle de fentanyl », a affirmé Eric Nelson, l’avocat du policier. Le médecin légiste du comté de Hennepin a trouvé des traces de fentanyl, un puissant opioïde lors de l’autopsie de Floyd, mais ne considère pas que la substance est la cause du décès. Son rapport a conclu à une mort « par homicide » à cause de la « pression exercée sur son cou » par le genou du policier qui aconduit à un « arrêt cardiorespiratoire ».

Manque de réformes

Dans le sillage de la mort de Floyd et des manifestations massives, de nombreuses localités et États avaient annoncé desréformes de la police. Mais la plupart d’entre elles ont été abandonnées ou largement édulcorées. À Minneapolis,le conseil municipal avait promis de « démanteler » ses forces de l’ordre, mais rien n’a été fait à ce jour. À New York, les coupes d’un milliard de dollars dans le budget de la police, décidéesen juin, ont été significativement réduiteset étalées dans le temps. Quant à la réforme fédérale, adoptée en juin par la Chambre des représentants, elle a été enterrée une première fois par le Sénat, alors aux mains des républicains.

Mercredi, la chambre basse a de nouveau adopté le texte, rebaptisé « George Floyd Police Reform Bill ». Celui-ci prévoit, entre autres choses, d’interdire les prises d’étranglement, de limiter les transferts d’équipements militaires aux forces de l’ordre, de créer un registre national des policiers licenciés pour abus, et s’attaque à la large immunité des policiers en cas de poursuites. Il veut également interdire, pour les infractions liées aux stupéfiants, la pratique des « no-knock warrants ». Le vote de cette version au Sénat, désormais à majorité démocrate mais où les républicains conservent un pouvoir de blocage, est pour l’heure peu probable.

À voir en vidéo