Le dilemme vert du désert de Californie

Le parc national de Joshua Tree, en Californie. À la frontière sud-est du parc devrait être construite une station de pompage de l’eau souterraine pour alimenter une centrale hydroélectrique sur l’Eagle Mountain. 
Photo: Ethan Miller Getty Images via Agence France-Presse Le parc national de Joshua Tree, en Californie. À la frontière sud-est du parc devrait être construite une station de pompage de l’eau souterraine pour alimenter une centrale hydroélectrique sur l’Eagle Mountain. 

Le fond de l’air est frais, mais il n’empêche pas la naturaliste Pat Flanagan, habituée aux grandes chaleurs du désert californien, de se promener de plante en plante dans l’oasis de Mara, à la porte du parc national de Joshua Tree, pour en faire la présentation.

« Vous voyez celle-là, c’est un arbre à créosote, un arbuste commun du désert de Mojave, dont plusieurs spécimens ont plus de 800 ans », dit-elle, penchée sous un énorme palmier à peine ébranlé par la tempête de neige de la veille. « Il capte le carbone et le conserve. »

Elle poursuit la visite. « Là, on a une arroche nummulaire [saltbush en anglais], une espèce fourragère qui nourrit beaucoup d’animaux dans le désert. Et dont la présence ici est essentielle », ajoute l’environnementaliste au milieu de cet endroit paisible où depuis quelques jours un vent de colère s’est mis soudainement à souffler.

Et pour cause. À la veille de son départ de la Maison-Blanche, l’ex-président Donald Trump a en effet lancé un vaste projet de réforme du Desert Renewable Energy Conservation Plan (DRECP), cadre de protection du désert américain, dont vient d’hériter le nouveau gouvernement de Joe Biden. Sous la pression du lobby de l’exploitation minière, du sport motorisé et du développement solaire et éolien, ce geste de dernière minute vise à soustraire des règles de protection près de 2,2 millions d’acres de ce désert, en plus de retirer le statut d’aires environnementales critiques à 1,8 million d’acres supplémentaires.

 
Photo: Fabien Deglise Le Devoir «Les décideurs, qui sont sur la côte est américaine, n’ont aucune conscience du désert», déplore la naturaliste Pat Flanagan.

La frontière sud-est du parc national de Joshua Tree se prépare à en faire les frais, puisque la construction d’une station de pompage de l’eau souterraine pour alimenter une centrale hydroélectrique sur l’Eagle Mountain est planifiée à cet endroit. Le projet, contesté devant les tribunaux, promet de pallier la demande électrique lorsque les centrales solaires, en train de se multiplier plus bas dans la plaine, le long de la route 177, sont frappées par l’obscurité.

Des dizaines de zones ciblées par le changement de cadre tombent directement sur les couloirs de déplacement de plusieurs petits animaux, comme la tortue du désert, le campagnol d’Ondrias, le renard gris, l’iguane du désert… dont l’habitat pourrait être détruit durablement. La fin de la protection menace d’assèchement des centaines de sources, point de ravitaillement d’oiseaux migrateurs, risque de favoriser l’érosion des sols dans des secteurs fragiles du désert, sans aucune raison valable, estime Pat Flanagan, membre de la Morongo Basin Conservation Association.

J’espère que le gouvernement Biden va considérer les changements proposés avec ouverture d’esprit

« Il y a déjà beaucoup de terres privées et publiques livrées au développement et aux activités récréatives à moteur actuellement, dit-elle. Mais visiblement, ce n’est jamais assez. Il en faut toujours plus. »

« Ceux et celles qui se battent avec vigueur pour protéger le désert Mojave sont enragés et abasourdis par la décision prise par le gouvernement Trump avant de partir, dit Ruth Nolan, professeure d’anglais au College of the Desert de Palm Desert, qui a passé toute sa vie dans ce coin de la Californie. Et nous allons nous battre pour que ce projet soit rapidement abandonné. »

Infirmer l’infamie

La demande en a été faite officiellement au cours des derniers jours à la nouvelle secrétaire à l’Intérieur des États-Unis, Deb Haaland, première Autochtone à occuper ce poste, par les membres de l’organisme de protection de l’environnement Basin and Range Watch, de Beatty, au Nevada. Leur désert est également touché par les modifications apportées au « Desert Plan » par l’ex-gouvernement américain. « La secrétaire a le pouvoir de mettre fin aux processus de révision en cours, assure Kevin Emmerich, qui dirige le groupe. Depuis son arrivée en poste, Joe Biden a annulé beaucoup de mauvaises décisions de Donald Trump. Pourquoi pas celle-là aussi ? »

Pour lui, la décision va être « facile » à prendre, et ce, même si le désert américain en général, et californien en particulier, se retrouve désormais au cœur du vaste plan de lutte contre les changements climatiques des démocrates, en raison de son potentiel de développement des énergies renouvelables, comme le solaire et l’éolien. La présence de gisements de lithium lui donne aussi une nouvelle valeur. Ce minerai qui entre dans la fabrication des téléphones cellulaires est aussi l’une des pierres angulaires de l’électrification des transports, sa très grande densité énergétique étant mise à contribution dans les batteries.

« Depuis l’adoption du DRECP, il est devenu de plus en plus clair que l’énergie éolienne va être nécessaire pour assurer un réseau énergétique fiable, alors que nous nous éloignons des combustibles fossiles pour lutter contre les changements climatiques, résume en entrevue Nancy Rader, directrice générale de la California Wind Energy Association, qui voit plutôt d’un bon œil les modifications réglementaires léguées par Donald Trump à son successeur. J’espère que le gouvernement Biden va considérer les changements proposés avec ouverture d’esprit. Ils visent à permettre davantage de développement d’énergie renouvelable sur les terres fédérales de Californie. Et c’est ce qu’il faut. Actuellement, l’éolien est totalement interdit dans toutes les aires environnementales critiques sans aucune preuve spécifique d’incompatibilité, pour une énergie dont l’empreinte environnementale est très faible ».

Les modifications proposées relèvent d’une vision obsolète et cynique du désert californien, qui apporte déjà sa contribution pour soutenir des objectifs climatiques respectueux de l’environnement

Un désert, des contradictions

Le nouveau président américain s’est donné l’objectif ambitieux, réitéré cette semaine avec la signature de plusieurs décrets environnementaux, d’éliminer les sources de pollution qui contribuent au réchauffement de la planète d’ici 2035. La Californie a adopté une loi qui l’oblige à atteindre 100 % d’énergie renouvelable d’ici 2045. Des cibles qu’il est possible d’atteindre, sans pour autant s’attaquer à la protection des terres désertiques, estime toutefois Frazier Haney, natif de Joshua Tree et directeur de la Wildlands Conservancy, qui a travaillé à l’élaboration du Desert Renewable Energy Conservation Plan adopté en 2016.

« Les modifications proposées relèvent d’une vision obsolète et cynique du désert californien, qui apporte déjà sa contribution pour soutenir des objectifs climatiques respectueux de l’environnement, assure-t-il. Le plan existant équilibre la conservation et les énergies renouvelables. Et il fonctionne. La Californie mène le bal en matière de projets d’énergie renouvelable. Ce à quoi nous assistons n’est rien d’autre qu’une autre tentative de dernière minute pour annuler ici l’un des plans d’aménagement du territoire les plus progressistes des États-Unis et affaiblir sérieusement la protection de certains des endroits les plus fragiles et les plus beaux du désert californien. »

Photo: Fabien Deglise Le Devoir Les centrales solaires se multiplient dans le désert californien.

« Les décideurs, qui sont sur la côte est américaine, n’ont aucune conscience du désert, déplore Pat Flanagan. Pour eux, ce ne sont que des terres arides où il ne se passe rien et qui sont forcément ouvertes à l’exploitation. Ils ne le voient pas comme le système écologique complexe qu’il est. En Californie, c’est 28 % du territoire, mais 38 % de la biodiversité de l’État. Ce sont des données à prendre en considération. »

Mardi, rencontrée sur le stationnement d’un « point de vue » au cœur du parc national de Joshua Tree, Felicia Preston, la jeune vingtaine, a avoué ne jamais avoir entendu parler du cadeau empoisonné laissé par Trump à Biden, cadeau qui pourrait affecter le paysage qu’elle était venue contempler. Mais elle avait tout de même quelque chose à dire : « C’est ce qui arrive quand vous laissez des dinosaures s’occuper de la nature, a-t-elle laissé tomber, en faisant sourire les deux amis qui l’accompagnaient. Leur cerveau est trop petit. Ils n’ont pas conscience de ce qu’ils font. » Puis elle a ajouté : « Mais l’ère de ces dinosaures est heureusement sur le point de finir. »

« Le combat pour la préservation du désert est un combat permanent, dit Pat Flanagan. Ce qui vient de changer, je l’espère du moins, c’est que la science environnementale est très bonne aujourd’hui pour nous aider à comprendre cet environnement. Et que la science, depuis le 20 janvier dernier, est enfin revenue à la Maison-Blanche. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



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