La Californie déconfine, pour apaiser

Le stationnement du Dodger Stadium, à Los Angeles, a été transformé en centre de dépistage et de vaccination. À compter de vendredi, les restrictions sanitaires qui régissent la vie des Californiens seront adoucies.
Photo: Jae C. Hong Associated Press Le stationnement du Dodger Stadium, à Los Angeles, a été transformé en centre de dépistage et de vaccination. À compter de vendredi, les restrictions sanitaires qui régissent la vie des Californiens seront adoucies.

Le quartier du parc d’attractions Disneyland à Anaheim, dans la banlieue sud de Los Angeles, avait des allures de ville fantôme mercredi matin. Restaurants, commerces de souvenirs fermés. Grands boulevards vides, peuplés uniquement par les palmiers qui occupent leurs terre-pleins centraux. De rares piétons traversaient la zone, normalement débordante de parents et de cris d’enfants, mais surtout pour aller plus loin.

Sur l’avenue Katella, au sud du parc thématique, un semblant de vie a repris toutefois après des mois de désertification, avec son nouveau ballet, encore timide, de véhicules s’approchant du stationnement du Disneyland Resort. L’endroit a été transformé en centre d’injection du vaccin contre la COVID-19 par les autorités sanitaires. Le seul en ville, pour le moment, qu’Omar Nuno, regarde chaque jour se remplir avec l’espoir d’un temps nouveau.

« Ils ont bien fait de l’installer là », laisse tomber derrière son comptoir « plexiglassé » l’employé du motel King Inn, capable de compter ses clients du jour sur les doigts d’une main. « Il ne s’y passe rien depuis mars dernier et ce n’est pas l’espace qui manque. »

Sous son masque, l’absence de sourire est confirmée par la fatigue dans son regard. « C’est totalement déprimant, admet-il. On est entré dans une époque très bizarre. Mais au moins, avec ces gens qui viennent se faire vacciner, ça va réduire la propagation. » 2,6 millions de doses ont été administrées jusqu’à maintenant, dans l’État le plus populeux des États-Unis, avec ses 39,5 millions d’habitants, soit plus que le Canada au grand complet. « C’est un pas dans la bonne direction, vers le jour où l’on va enfin pouvoir retrouver une vie normale », ajoute-t-il.

Une vie normale. Les Californiens la réclament avec vigueur depuis le confinement qui leur a été imposés le 3 décembre dernier, après qu’une flambée des cas d’infections a rapproché le système de santé de l’État du point de rupture. La Californie est alors passée en tête des États les plus durement touchés par la propagation du coronavirus. Dans la dernière semaine, 23 147 nouveaux cas par jour en moyenne sont venus s’ajouter aux 3,2 millions déjà enregistrés depuis le début de la crise sanitaire.

La maladie a emporté 547 personnes chaque jour, depuis une semaine — 720 décès mercredi seulement — dans un coin du pays qui a déjà enterré 39 000 victimes de la COVID-19. La mort est sur une tendance haussière depuis deux semaines, en croissance de 10 %, selon les dernières données.

Mesure contestée

Et forcément, les chiffres peinent à expliquer la décision soudaine prise lundi par le gouverneur de l’État, Gavin Newsom, de mettre fin immédiatement aux mesures de confinement et de rouvrir en partie l’activité économique de la Californie. Avec certaines balises toutefois.

 
Photo: Irfan Khan Associatd Press Le gouverneur démocrate de Californie, Gavin Newsom, est à la veille d’une élection prévue en 2022 lors de laquelle il va mettre son siège en jeu. 

« Alléger les mesures de restriction, maintenant, est une idée effrayante », résume en entrevue au Devoir Simon Levin, professeur d’écologie et d’évolution biologique à l’Université Princeton, au New Jersey. C’est un spécialiste de la modélisation de la pandémie et de la propagation du virus. « Nous avons encore besoin de ces contraintes. Dans quelques mois, avec les vaccins, nous allons pouvoir retrouver une vie normale. Mais pas tout de suite. »

« C’est une décision surprenante et hâtive, si tôt après le pire de la vague, renchérit son confrère Jamie Lloyd-Smith, spécialiste de la propagation des pathogènes à l’Université de Californie à Los Angeles. Il aurait été préférable de maintenir une distanciation plus forte jusqu’à ce que la contamination ait été un peu plus atténuée. Nous aurions dû nous assurer que les groupes à haut risque aient été davantage vaccinés. Mais il y a bien sûr des pressions économiques et politiques qui expliquent ce geste. »

À compter de vendredi, les Californiens vont pouvoir retrouver le plaisir des terrasses de restaurants, mais pas des salles à manger, renouer avec leur coiffeur, leur esthéticienne ou encore faire de l’activité dans des salles de sport, mais à l’extérieur seulement. Le couvre-feu, imposé entre 22 h et 5 h, prend également fin vendredi, et les rassemblements redeviennent possibles, à l’extérieur, trois familles à la fois.

« Comme dans le reste du monde, il y a une fatigue de la COVID qui s’est installée ici, résume l’épidémiologiste Nancy Blinkin, professeur à l’Université de Californie de San Diego. Il y a une envie forte de retrouver une normalité, de revoir ses amis, sa famille, d’envoyer ses enfants à l’école. Le gouverneur a par ailleurs dit qu’il n’hésiterait à réimposer un confinement si les chiffres se remettaient à grimper. »

Sur une période de 14 jours, le nombre de nouveau cas détectés est en baisse de 47 %, mais ils restent très élevés. La Californie en a recensé plus de 18 000, rien que mercredi.

Siège en jeu

La décision étonnante prise par Gavin Newsom s’inscrit dans un climat de critique grandissant à l’endroit des mesures sévères qu’il a imposées aux Californiens. Le démocrate est à la veille d’une élection prévue en 2022 et où il va mettre son siège en jeu.

Lundi, une campagne appelant au déclenchement d’élections hâtives en 2021, pour sanctionner le jeune gouverneur, a annoncé avoir récolté 1,2 million de signatures. Le réseau des partisans de Donald Trump, des adeptes des théories du complot et de militants anti-vaccin, donnent du carburant à cette campagne, baptisée Rescue California. Il en faut 1,5 million pour amorcer le processus, d’ordinaire prévu pour se débarrasser d’un gouverneur qui a commis une faute grave ou qui est inapte à gouverner.

L’élu fait face également depuis plusieurs semaines à des poursuites d’une centaine de restaurateurs devant les tribunaux qui réclament le droit de rouvrir et qui remettent en question les fondements scientifiques appuyant l’interdiction de servir des repas en terrasse.

« Ce n’est pas trop tôt. C’est le moment de rouvrir, dit Thea Merritt, propriétaire d’un petit commerce de produits zéro déchet sur la Center Street d’Anaheim. Les derniers mois ont été déprimants et tristes. Je pense qu’il est temps de changer d’approche. On peut continuer à vivre tout en se maintenant en sécurité. »

Pas encore terminé, le mois de janvier est celui où le nombre de morts de la COVID-19 a été le plus élevé depuis le début de la pandémie aux États-Unis. Il y en a eu 80 000 au 27 du mois. Plus de 427 000 personnes ont péri de la COVID-19 depuis le début de la crise.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

 
 

Une version précédente de cet article, qui indiquait erronément que l’Université Princeton se trouvait à Philadelphie, a été modifiée.

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