Une investiture à l’ombre d’une insurrection aux États-Unis

Sans précédent, l’investiture du 20 janvier se fera sous haute surveillance policière et militaire.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Sans précédent, l’investiture du 20 janvier se fera sous haute surveillance policière et militaire.

Barack Obama a marqué l’histoire en attirant des foules immenses à son investiture. John F. Kennedy a prononcé un discours dont les Américains citent encore aujourd’hui des extraits. La seconde assermentation de Ronald Reagan détient quant à elle encore le record de la journée d’investiture la plus froide de l’histoire du pays. Mais cette année, c’est d’abord et avant tout des images d’un Capitole fortifié et d’un centre-ville bouclé qui risquent de marquer l’investiture de Joe Biden.

Le président désigné avait prévenu dès le départ que son assermentation serait en grande partie virtuelle, afin d’éviter les rassemblements de foules en pleine pandémie. Mais l’insurrection qui a pris d’assaut le Capitole il y a dix jours et les menaces sérieuses de violences qui planent toujours aux États-Unis ont limité encore davantage les festivités.

Le centre-ville de Washington est désert, à quelques jours de l’investiture du 46e président des États-Unis. Un large périmètre est déjà fermé à la circulation automobile. Des clôtures antiémeutes hautes de deux mètres ont été érigées le long des rues. Les stations de métro près du Capitole ont été fermées. L’édifice du Congrès est encerclé d’une clôture de plus de trois mètres et d’un mur de soldats de la Garde nationale munis d’armes d’assaut.

La mairesse Muriel Bowser a sommé les Américains de ne pas voyager vers Washington et les résidents de la ville de rester chez eux. L’esplanade nationale, où se réunissent habituellement des centaines de milliers de curieux, a été fermée au public.

Du jamais vu, relate Lisa Benton-Short, une experte de la place de ce National Mall dans la vie démocratique américaine. « Le Mall est l’un des espaces publics les plus importants de notre pays, car c’est là que les gens viennent s’adresser à leur gouvernement », résume cette professeure de l’Université George Washington. Les Américains viennent y célébrer le 4 juillet, y commémorer leur histoire devant les monuments et les musées, ou encore y manifester. « C’est un lieu très symbolique. Et l’un des rituels les plus importants des Américains est de participer à l’investiture. Que cela ne puisse pas se produire cette année, pour un Américain moyen, c’est d’être exclu d’un processus auquel nous sommes habituellement conviés. »

Le pays sous haute tension

Son collègue le Dr Scott White, spécialiste de la sécurité à l’Université George Washington, confirme que l’investiture de mercredi sous haute surveillance policière et militaire sera sans précédent. « C’est le genre de choses que l’on voit dans les pays en développement en plein conflit. Mais pas aux États-Unis, pas dans une société libre et démocratique. »

La menace est cependant sérieuse, prévient cet expert. « Nous faisons face à un groupe de personnes très instables, qui se sont fait dire que leur pays leur a été volé. »

Les autorités fédérales s’attendent à des « manifestations violentes » cette semaine à Washington et dans les capitales des États. Les partisans de Donald Trump sont gonflés à bloc, après avoir réussi à envahir le Capitole. Beaucoup s’y étaient présentés armés, munis d’équipement militaire et d’attirail pour « capturer et assassiner » des élus. Certains criaient « Pendez Mike Pence », le vice-président. D’autres ont ciblé des policiers. Un des agents de la police du Capitole a relaté qu’après avoir été électrocuté à sept reprises dans le cou par un pistolet Taser, ses assaillants ont crié « Tuez-le avec son propre fusil ».

Résultat : 20 000 agents de la Garde nationale ont été déployés à Washington — soit plus que le nombre de soldats américains actuellement en poste en Irak et en Afghanistan. Plusieurs États ont aussi rehaussé leur sécurité, en appelant leur Garde nationale en renfort ou en fermant carrément leurs législatures pour protéger les élus et les employés.

Le professeur White doute qu’avec cette importante démonstration de force des autorités militaires et policières des émeutiers d’extrême droite tentent un nouvel assaut de masse à Washington. « Ils sont littéralement dépassés, en termes de nombres et de capacité d’armes. » Le risque est plus grand, selon lui, dans les États où « ces milices connaissent leur propre territoire » et la présence policière risque d’être moins impressionnante, comme en Pennsylvanie ou au Michigan.

Biden éclipsé par l’armée et la pandémie

Pour de nombreux Américains, ces images d’une ville assiégée par l’armée seront les seules qu’ils verront cette semaine. Ce qui risque de marquer leur imaginaire. « Ils se souviendront que cette investiture s’est déroulée sous l’ombre d’une menace à la sécurité », prédit la professeure Benton-Short.

Kyle Kopko, professeur associé de sciences politiques au Collège d’Elizabethtown en Pennsylvanie, note en outre que le pays « se souviendra toujours » qu’un climat « inhabituel » régnait au pays cette fois-ci.

Joe Biden a fait de l’unité du pays le thème de son assermentation. Son prédécesseur Donald Trump a cependant confirmé qu’il n’y prendrait pas part — une première dans l’histoire moderne. Le président désigné s’en est dit content. « Voilà l’une des rares choses sur lesquelles nous aurons été d’accord », avait-il raillé la semaine dernière.

De l’avis de M. Kopko, la présence de Donald Trump n’aurait pas changé grand-chose au clivage qui déchire les États-Unis. « C’est symbolique », argue-t-il. Les partisans trumpistes n’acceptent toujours pas la défaite de leur héros. Et même s’il était monté sur la scène du Capitole pour être témoin de l’assermentation de son successeur, Donald Trump aurait très bien pu diffuser une déclaration incendiaire pour le critiquer quelques heures plus tard.

Le climat politique risque cependant de priver Joe Biden de la lune de miel dont profitent normalement les nouveaux présidents pour les 100 premiers jours de leur mandat. « Il lui sera certainement plus difficile de façonner son message pour les citoyens américains et les élus du Congrès et de livrer ses priorités politiques, car il y a tant d’autres choses qui se passent en parallèle », note M. Kopko, en citant ces menaces de violences, le procès de destitution qui attend Donald Trump, la pandémie et la crise économique. « Le président Biden fait face à davantage de défis que pratiquement n’importe quel autre président de l’histoire récente. »

Les vedettes au rendez-vous… virtuel

Quelques curieux déambulaient cette semaine pour venir voir l’imposant dispositif de sécurité ayant envahi leur centre-ville. Car ils ne comptaient pas revenir mercredi, trop inquiets des possibles débordements.

C’est le cas de Kimberly, qui est pourtant revenue de Floride un mois plus tôt pour assister à l’investiture. « La semaine dernière, il y avait des bombes artisanales et d’autres plans qui auraient pu mal tourner. Alors cette fois-ci, peut-être que quelque chose d’encore plus grave pourrait se produire. C’est inquiétant », résume-t-elle, en regardant avec sa fille les soldats patrouiller devant le Capitole.

La quasi-totalité des événements traditionnels se déroulera de façon virtuelle cette semaine. Joe Biden a tenu à prêter tout de même serment sur la scène du Capitole (quoique la répétition générale ait été reportée, en raison de risques à la sécurité). Mais la parade qui suit cette cérémonie comptera un montage télévisé de citoyens de partout au pays. Sur l’esplanade nationale, plutôt que les foules énormes, des milliers de drapeaux seront plantés pour représenter tous ces Américains qui n’auront pas pu être présents.

Le nouveau président ira ensuite se recueillir devant la tombe du soldat inconnu au cimetière d’Arlington, accompagné des anciens présidents Bill Clinton, George W. Bush et Barack Obama. Les bals d’investiture en soirée ont toutefois été annulés.

Un concert télévisé est en revanche prévu, animé par l’acteur Tom Hanks. Joe Biden et sa vice-présidente, Kamala Harris, prendront la parole. Bruce Springsteen, Jon Bon Jovi, John Legend et Justin Timberlake offriront notamment une prestation.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat — Le Devoir.



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