Donald Trump blâmé, mais pas destitué?

Démocrates et républicains reprochent à Donald Trump d’avoir encouragé les émeutiers qui ont pris d’assaut le Capitole mercredi, en leur scandant qu’il fallait «se battre» et «être forts» pour «regagner» le pays.
Photo: Roberto Schmidt Agence France-Presse Démocrates et républicains reprochent à Donald Trump d’avoir encouragé les émeutiers qui ont pris d’assaut le Capitole mercredi, en leur scandant qu’il fallait «se battre» et «être forts» pour «regagner» le pays.

Les démocrates semblent déterminés à entamer une seconde procédure de destitution contre Donald Trump dès la semaine prochaine, alors que Joe Biden, lui, n’a pas l’air emballé par l’idée. Mais même si les appels au départ du président sortant s’accumulent depuis l’émeute du Capitole, tant dans les rangs démocrates que chez d’anciens républicains, les experts s’entendentpour dire qu’il est peu probable que Donald Trump soit réellement privé des derniers jours de sa présidence.

Les élus démocrates préféreraient que ce soit le vice-président Mike Pence et une majorité du cabinet qui poussent Donald Trump vers la sortie en invoquant le 25e amendement de la Constitution pour lui retirer ses pouvoirs et les confier au vice-président. « Si le président ne quitte pas ses fonctions de façon imminente et volontaire, le Congrès ira de l’avant », a toutefois prévenu la présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, dans une lettre adressée à ses collègues démocrates vendredi.

Son caucus a par la suite discuté de la possibilité d’entamer la procédure de destitution lors d’une conférence téléphonique en après-midi. À l’issue de celle-ci, les démocrates se préparaient à aller de l’avant dès lundi, selon les médias américains. Une ébauche de la résolution prévoirait d’accuser le président sortant « d’incitation à une insurrection ».

La Maison-Blanche a sans surprise dénoncé cette possible mise en accusation du président. « Une procédure de destitution pour des motifs politiques contre un président qui ne compte plus que 12 jours à son mandat ne fera que diviser encore davantage notre grand pays », a dénoncé l’attaché de presse adjoint Judd Deere.

Le président désigné, Joe Biden, s’est abstenu de se lancer dans ce débat.Invité à commenter l’initiative envisagée par les démocrates à la Chambre des représentants, il a répété que « ce que le Congrès décide de faire revient au Congrès ». M. Biden a plutôt insisté sur le fait qu’il aurait beaucoup de pain sur la planche, une fois en poste, le 20 janvier.

Soit, le prochain président persiste à dire que son prédécesseur « n’est pas digne de ses fonctions ». Mais il a noté qu’il ne restait plus que quelques jours à sa présidence de toute façon. « S’il restait six mois, nous devrions faire tout ce qu’il est possible de faire pour le démettre de ses fonctions. Entamer une nouvelle procédure de destitution. Essayer d’invoquer le 25e amendement. Tout ce qui serait nécessaire pour le retirer de son poste. Mais je me concentre maintenant sur notre accession au pouvoir […] et la mise en œuvre de notre programme le plus rapidement possible », a fait valoir M. Biden.

Le président désigné devait s’entretenir avec Nancy Pelosi en fin de journée. Les démocrates pourraient alors changer de stratégie. Mais Pelosi semble convaincue que Donald Trump ne peut plus être aux commandes. Elle a en outre rapporté, dans sa lettre aux démocrates, avoir discuté avec le chef d’état-major des armées « des précautions possibles pour empêcher un président instable de déclencher des hostilités militaires, ou d’avoir accès aux codes requis pour lancer et ordonner une frappe nucléaire ».

Trump ne partira pas

Le président sortant s’est fait discret vendredi. Il a cependant confirmé, sur Twitter, qu’il n’irait pas à l’inauguration de son successeur le 20 janvier. « Voilà l’une des rares choses sur lesquelles nous aurons été d’accord », a réagi Joe Biden. « C’est une bonne chose, que vous ne vous y présentiez pas. » Donald Trump n’a pas non plus l’intention de céder sa place d’ici là, ont assuré des sources à CNN. Twitter a annoncé, en soirée, avoir suspendu pour de bon le compte du président « en raison de risques de nouvelles incitations à la violence ».

Démocrates et républicains lui reprochent d’avoir encouragé les émeutiers qui ont pris d’assaut le Capitole mercredi, en leur scandant qu’il fallait « se battre » et « être forts » pour « regagner » le pays. Donald Trump aurait même été « presque enthousiaste », selon CNN, de voir ses partisans envahir le Capitole et faire dérailler la certification du vote du collège électoral couronnant Joe Biden. Le gouverneur du Maryland, Larry Hogan, a quant à lui déploré que les autorités fédérales aient d’abord refusé qu’il envoie sa Garde nationale aider ses voisins à Washington.

La police du Capitole n’était pas préparée à affronter les centaines de milliers de trumpistes qui ont encerclé puis envahi l’édifice. Le service policier n’avait pas demandé l’aide de la police municipale ou de la Garde nationale dans l’enceinte du Capitole. Une clôture antiémeute n’a été érigée que le lendemain de l’incident. Les sites pro-Trump avaient pourtant appelé à une forte mobilisation de leurs troupes et ils étaient déjà des centaines de milliers rassemblés près de la Maison-Blanche six heures avant de prendre la route vers le Capitole.

Une destitution peu probable

Même si les représentants démocrates vont de l’avant la semaine prochaine et usent de leur majorité pour voter une mise en accusation contre Donald Trump afin de le destituer, le politologue Kyle Kopko doute que le Sénat poursuive la procédure afin de condamner le président sortant. Car le processus prévoit un procès avec audiences au Sénat — ce qui se fait normalement sur plusieurs semaines et non pas quelques jours. « Bon nombre de sénateurs auraient probablement des réticences à précipiter ce qui est censé être une procédure historique », estime ce professeur associé de sciences politiques au Collège d’Elizabethtown en Pennsylvanie.

Un simple blâme de la Chambre serait néanmoins lourd de conséquences, assure-t-il. « Dans l’opinion publique, cela forcerait des sénateurs républicains à commenter le dossier et à dire s’ils estiment que le président est coupable ou non. »

Le Sénat pourrait en revanche tenir le procès après le 20 janvier. Mais ce serait « sans précédent », note M. Kopko. Son collègue de la Central Florida University, John Hanley, souligne en outre que les démocrates — désormais majoritaires au Sénat — auront beaucoup de travail à faire pour mettre en œuvre le programme de Joe Biden. Le sénateur démocrate Joe Manchin III a d’ailleurs argué qu’il leur fallait « mettre notre gouvernement sur pieds rapidement. Nous n’avons pas besoin de tomber dans d’autres drames politiques ».

Quant au recours au 25e amendement, espéré par les démocrates et envisagé par certains républicains, les experts jugent aussi cette avenue improbable. Les secrétaires de Donald Trump n’oseront sûrement pas le désavouer en majorité, selon M. Hanley, de peur d’en payer le prix dans les cercles républicains ensuite. « Cet amendement a été prévu pour un président qui se trouve en état d’incapacité, de façon inattendue. Le président Trump est encore en contrôle de ses facultés », note en outre le professeur Hanley.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat — Le Devoir.

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