Journée sous haute tension à Washington

Sur la Freedom Plaza, à un jet de pierre de la Maison-Blanche, des centaines de fidèles de Donald Trump étaient rassemblés, mardi. La quasi-totalité des manifestants ne portaient pas de masque.
Samuel Corum / Getty images / via Agence france-Presse Sur la Freedom Plaza, à un jet de pierre de la Maison-Blanche, des centaines de fidèles de Donald Trump étaient rassemblés, mardi. La quasi-totalité des manifestants ne portaient pas de masque.

La capitale américaine sera le théâtre mercredi de ce qui devrait être le dernier acte de l’élection présidentielle. Mais celui-ci promet d’être tumultueux. La victoire de Joe Biden fera l’objet de moult débats au Congrès, tandis que dans les rues de Washington les partisans de Donald Trump comptent faire pression sur leurs élus afin qu’ils contestent cette victoire électorale pour trancher plutôt en faveur du président sortant.

La tension était déjà palpable au centre-ville mardi. Plusieurs rues étaient fermées à la circulation autour de la Maison-Blanche. La police et des membres des services secrets étaient aux aguets. Des commerces barricadaient de nouveau leurs vitrines, tandis que d’autres étaient encore protégés par les panneaux de bois érigés lors de l’élection de novembre.

À la Freedom Plaza, à un jet de pierre de la Maison-Blanche, des centaines de fidèles de Donald Trump étaient déjà rassemblés en après-midi en prévision de la grande manifestation prévue mercredi, où le président sortant prendra la parole. Au micro, mardi, diverses figures de proue de la droite républicaine reprenaient les allégations infondées de fraude électorale du clan Trump, appelaient à la « révolution » ou niaient la contagiosité de la COVID-19. La quasi-totalité des manifestants ne portaient pas de masque. Ils brandissaient des drapeaux sur lesquels étaient notés les mots « Trump 2020 » ou « Stop the steal », de même que des pancartes où on pouvait lire « Fuck Biden » ou « Pence, save America  ».

Les trumpistes somment, comme leur président, le vice-président Mike Pence et les élus républicains de rejeter les votes du collège électoral qui ont couronné Joe Biden.

La ville de Washington n’en est pas à sa première manifestation pro-Trump. Mais les autorités semblent cette fois-ci encore plus inquiètes de voir des débordements. La mairesse, Muriel Bowser, a demandé aux résidents d’éviter le centre-ville et de ne pas interagir « avec des manifestants qui viennent dans notre ville à la recherche d’affrontements ». Mme Bowser a en outre appelé en renfort 300 agents locaux de la Garde nationale — qui ne seront pas armés. Quelques-uns étaient présents mardi près de la Black Lives Matter Plaza, où des manifestants de droite ont eu des altercations cet automne avec des militants pour les droits des Afro-Américains.

C’est ce genre de débordements que craignent les services policiers cette semaine. Des groupes d’extrême droite ont invité leurs membres à venir armés dans la capitale américaine. Les règles municipales interdisent toutefois le port visible d’armes à feu et proscrivent carrément leur possession sur plusieurs terrains fédéraux où les manifestants se sont donné rendez-vous.

À la suite de la dernière manifestation pacifique pro-Trump, en décembre, quatre personnes ont été poignardées lors d’échauffourées en soirée près d’un bar où étaient rassemblés des membres du groupe d’extrême droite Proud Boys. Lundi, le leader du groupe a été arrêté à Washington, accusé d’avoir brûlé le mois dernier une banderole Black Lives Matter arrachée d’une église historique du mouvement afro-américain. Il avait en sa possession deux chargeurs de munitions de haute capacité.

Le Congrès divisé

Ces centaines de manifestants convergent vers Washington mercredi, car les élus du pays seront conviés au Congrès pour confirmer les résultats du vote du collège électoral. La dernière étape pour sceller l’élection présidentielle, en attendant l’assermentation du président désigné, Joe Biden, dans deux semaines.

Or, s’il ne s’agit d’habitude que d’une formalité, cette année des élus républicains ont promis de s’opposer aux résultats de certains États.

Du côté de la Chambre des représentants, plusieurs républicains ont annoncé cette intention. Il faut cependant qu’un résultat soit contesté tant par un représentant que par un sénateur pour que cela suscite un débat de deux heures suivi d’un vote. Au moins trois sénateurs républicains ont promis de s’opposer eux aussi aux résultats de l’Arizona (le sénateur Ted Cruz, du Texas), de la Pennsylvanie (Josh Hawley, du Missouri) et de la Géorgie (la sénatrice Kelly Loeffler, qui y briguait l’élection de mardi). Ils réclament que les allégations de fraude électorale — rejetées par les tribunaux et l’ancien procureur général Bill Barr — fassent l’objet d’une enquête du Congrès. Une dizaine d’autres sénateurs ont promis de soutenir toute demande d’opposition, sans préciser pour quels États.

Le processus risque donc de s’étirer mercredi. Mais l’issue n’en sera pas changée, puisque la majorité démocrate à la Chambre des représentants empêchera les républicains de rejeter tout résultat du vote du collège électoral et que suffisamment de républicains épauleront les démocrates au Sénat pour faire de même.

« Au bout du compte, aucune de ces objections ne changera quoi que ce soit », résume Paul Schiff Berman.

Mais ce professeur de droit de l’Université George Washington voit « un risque énorme » à ce stratagème des élus fidèles à Donald Trump. « Ce coup de théâtre ouvre la porte à ce que, lors de chaque élection, le parti perdant et ses partisans tentent de contrecarrer la volonté de la population et refusent d’accepter les résultats. Et cela mènerait à un gouvernement qui ne pourrait pas fonctionner dans une société qui serait essentiellement constamment en guerre », observe M. Berman.

Le vice-président américain, Mike Pence, présidera la séance du Congrès mercredi. Le président Trump fait pression pour qu’il intervienne — bien que ce soit impossible — afin de rejeter les résultats de suffisamment d’États pour lui permettre de rester en poste. Le rôle de Mike Pence en tant que vice-président est cependant administratif : il doit lire les résultats du collège électoral dans chaque État et demander s’il y a des objections. Le vice-président ne peut pas rejeter lui-même ces résultats. Nonobstant, Donald Trump a indiqué, lors de son rallye en Géorgie lundi, qu’il espérait que « Mike Pence livre la marchandise pour nous. […] Bien sûr, s’il ne le fait pas, je ne l’apprécierai plus autant ». Les deux hommes ont également dîné ensemble mardi.

Ce coup de théâtre ouvre la porte à ce que, lors de chaque élection, le parti perdant et ses partisans tentent de contrecarrer la volonté de la population et refusent d’accepter les résultats

 

Le professeur Berman craint que la radicalisation d’une frange du Parti républicain ne se poursuive après le départ de Donald Trump. Puisque le parti parvient à remporter des élections sans l’appui d’une majorité populaire — grâce au collège électoral qu’il dénonce pourtant ces jours-ci —, il n’a pas d’incitatif à chercher davantage les consensus. « Le fait que les sénateurs Josh Hawley et Ted Cruz, qui veulent briguer la présidentielle en 2024, participent au stratagème ne suscite pas beaucoup d’espoir », déplore M. Berman.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.

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