2020, l’année où Donald Trump a manqué son coup d’État

Le message d’une fraude électorale massive a été répété ad nauseam par le premier occupant de la Maison-Blanche, puis repris en chœur par ses partisans, comme un petit catéchisme, jusqu’au lendemain du scrutin, toujours en totale contradiction avec les faits.
Photo: Andrew Caballero-Reynolds Agence France-Presse Le message d’une fraude électorale massive a été répété ad nauseam par le premier occupant de la Maison-Blanche, puis repris en chœur par ses partisans, comme un petit catéchisme, jusqu’au lendemain du scrutin, toujours en totale contradiction avec les faits.

Au lendemain de l’élection présidentielle américaine du 3 novembre dernier, le chroniqueur du Washington Post, Max Boot, spécialiste de la sécurité nationale, a publiquement remercié le bon Dieu pour la grande incompétence de Donald Trump qui, heureusement, « lui a permis de ne pas réussir son coup d’État ».

Toute l’année, et bien avant que les urnes ne parlent, le président sortant a cherché en effet à s’approprier par tous les moyens, et tous les mensonges, les résultats d’un vote qui s’est massivement exprimé pour son opposant, le démocrate Joe Biden. « Mais, il n’y est pas arrivé », a écrit Max Boot.

L’année où la tentative de coup d’État du président américain n’a pas fonctionné : voilà le souvenir que 2020, qui arrive à sa fin, pourrait finalement laisser dans les esprits, tant le geste imprévisible s’est révélé également aussi manqué que sans précédent.

« Nous avons été confrontés à un comportement unique dans l’histoire des États-Unis, a commenté le politicologue David Karol, de la University of Maryland en entrevue au Devoir. D’autres présidents avant Donald Trump ont perdu des élections, parfois de peu, mais ils n’ont jamais remis en question la légitimité du résultat, et encore moins cherché à miner la crédibilité du système électoral. »

« C’est le genre de chose que vous vous attendez à voir de Robert Mugabe [ex-président du Zimbabwe], d’Alexandre Loukachenko [président de la Biélorussie] ou de Nicolás Maduro [président du Venezuela], mais pas du chef d’une république constitutionnelle, a écrit Max Boot dans les pages du quotidien de Washington le 6 novembre dernier. Aucun président dans notre histoire n’a orchestré une attaque aussi évidente contre notre démocratie. »

Décrédibiliser une défaite

Le plan a été mûrement préparé, avec une première fronde contre le vote par correspondance lancée à dessein par le président, le 8 avril dernier. Donald Trump a qualifié alors ce processus, que la pandémie de coronavirus se préparait à amplifier, de source évidente de fraude. Sans en apporter la preuve.

Le message a été répété ad nauseam par le premier occupant de la Maison-Blanche, puis repris en chœur par ses partisans, comme un petit catéchisme, jusqu’au lendemain du scrutin, toujours en totale contradiction avec les faits. Aucune étude, aucun spécialiste en élection, aucune enquête publique n’a, dans le passé, tissé de liens entre vote postal et scrutin frauduleux.

Sans surprise, après avoir faussement déclaré sa victoire le soir du scrutin, alors que les bulletins de vote étaient loin d’être tous comptés, Donald Trump a saisi la justice dans les États où il a perdu pour tenter de faire annuler le vote en sa faveur. Au total, il a lancé près d’une soixantaine de demandes de révision, notamment au Michigan, en Pennsylvanie, au Wisconsin, en Géorgie, en Arizona, contestant la validité du vote postal exprimé en faveur des démocrates. En vain.

Dans les États remportés par les républicains, ce vote par la poste n’a jamais été remis en question, confirmant ainsi que pour Donald Trump, un vote frauduleux était en fait un vote exprimé pour Joe Biden. Au Wisconsin, le second dépouillement exigé par les républicains a bel et bien permis de trouver 87 voix oubliées… mais pour les démocrates.

« Trump a échoué en partie parce que les juges, y compris certains qu’il a nommés, ont rejeté dans une écrasante majorité ses affirmations sans fondement, résume David Karol. Même chose pour les représentants dans les États républicains, gouverneurs, secrétaires d’État et législateurs, qui ont suivi la loi et certifié les résultats des élections, tout en refusant d’attribuer leurs grands électeurs sans tenir compte du vote exprimé par leurs électeurs. » Et ce n’est pas faute d’avoir été pressé, publiquement et en privé, par Trump de le faire.

Aucun président dans notre histoire n’a orchestré une attaque aussi évidente contre notre démocratie

Au début du mois, les cris d’indignation du président, pour vol et fraude électoraux, ont été réduits par la juge fédérale Linda Parker à de simples « spéculations et conjectures ». Elle rejetait alors la demande de l’équipe juridique du président d’invalider la victoire de Biden au Michigan. « Le peuple a parlé », a-t-elle dit pour clore le dossier.

En Géorgie, le vice-gouverneur Geoff Ducan, un républicain, a même exprimé son impatience devant les accusations répétées de fraudes, sans fondement, contre le système électoral en parlant « d’une montagne de désinformation » dont 10 secondes à peine étaient nécessaires pour la démonter.

Des appuis irrationnels

Les élus républicains ont toutefois été plus timides à remettre en question les affirmations erronées du président américain sur la fraude électorale. Pis, le 11 décembre, 106 députés fraîchement élus au Congrès de ce parti ont uni leur voix à celle du président pour dénoncer un vol électoral fabulé et surtout pour appeler au renversement du résultat du scrutin de novembre. Autour d’eux, la justice était pourtant en train de faire tomber les causes pilotées par l’équipe juridique de Donald Trump, comme un château de cartes.

« De nombreux membres du Parti républicain au Congrès ont craint que leur carrière politique ne se termine prématurément s’ils se montraient ouvertement trop critiques par rapport à Trump, explique David Karol pour justifier l’irrationalité de ce geste. Au début de la présidence du milliardaire, on se souviendra que deux sénateurs républicains, Jeff Flake et Bob Corker, ont vertement contesté le pouvoir de Trump. Leur soutien politique s’est alors évaporé très rapidement, et ils ont pris leur retraite plutôt que de perdre une campagne de réélection. Le grand public l’a oublié. Mais pas les membres du Congrès. »

Le 14 décembre, le collège électoral américain, comme le veut la procédure, a confirmé l’élection de Joe Biden. Ce dernier entrera en fonction le 20 janvier prochain. Le New York Times a révélé que lors d’une réunion dans le Bureau ovale, dans les jours qui ont suivi ce vote symbolique des grands électeurs, Donald Trump a discuté sérieusement avec sa garde rapprochée de la possibilité d’un recours à la loi martiale pour empêcher Biden de lui prendre sa place. Les hauts gradés de la Maison-Blanche l’ont une fois de plus contenu dans son délire.

« Il est difficile de dire jusqu’à quel point Donald Trump a cru que ses chances de succès étaient réalistes, estime David Karol. Mais d’une certaine manière, il a réussi son coup, puisqu’il a recueilli 200 millions de dollars depuis l’élection [par l’entremise de campagnes appelant ses partisans à le soutenir pour combattre la fraude électorale qu’il allègue et le vol d’élection dont il se dit la victime]. S’il avait accepté les résultats plus rapidement, il n’aurait jamais amassé autant. »

Un coup d’État perdu d’avance, mais opportuniste à souhait ? C’est peut-être ce qui vient de se passer aux États-Unis, où « les lois et normes » qui ont vu le jour dans la foulée du Watergate et de la guerre du Vietnam pour combattre les dérives du pouvoir exécutif nécessitent désormais une refonte majeure, estiment Bob Bauer, ex-conseiller de Barack Obama, et Jack Goldsmith, assistant du procureur général des États-Unis sous George W. Bush, dans une lettre d’opinion publiée le 18 décembre dans les pages du New York Times. « Maintenant que l’ère de Donald Trump à la Maison-Blanche prend fin, une tâche urgente s’en vient :la réforme de la présidence qu’il a cherché pendant quatre ans à façonner à son image et à diriger dans son intérêt personnel et politique », écrivent-ils, et ce, jusqu’au dernier jour.

Une manière d’appeler à prévenir un prochain coup d’État. Ou de s’assurer que, comme celui-là, les prochains seront toujours manqués.

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