L’épilogue tragicomique du règne Trump

À défaut de pouvoir imposer la loi martiale, le président évoque une autre solution: nommer un «Special Counsel», un procureur fédéral chargé d’enquêter sur la prétendue fraude commise lors des élections et qui lui serait favorable.
Photo: Mandel Ngan Agence France-Presse À défaut de pouvoir imposer la loi martiale, le président évoque une autre solution: nommer un «Special Counsel», un procureur fédéral chargé d’enquêter sur la prétendue fraude commise lors des élections et qui lui serait favorable.

Pour Donald Trump, la semaine avait très mal commencé. Lundi, le vote officiel des grands électeurs américains avait confirmé la fin de sa présidence et la victoire du démocrate Joe Biden. Elle s’est achevée par un nouveau psychodrame, exceptionnel, même au regard du chaos de ces quatre dernières années : des discussions dans le Bureau ovale, et devant des dignitaires épouvantés, sur le recours à la loi martiale ou la possible nomination d’une avocate adepte des théories du complot à la tête d’une enquête d’État sur la prétendue fraude lors des dernières élections.

Le New York Times a eu la primeur de la réunion organisée, vendredi, par le président à la Maison-Blanche pour trouver une échappatoire au verdict des urnes, après 59 vaines actions en justice. Les révélations du journal décrivent l’épilogue tragicomique de l’ère Trump autant qu’ils sèment l’inquiétude, y compris dans les rangs républicains, sur un nouveau coup de force du président déchu et sur la stabilité de l’État avant l’investiture de Joe Biden le 20 janvier.

Il y a des précédents. La loi martiale a déjà été décrétée 64 fois. Et il faudrait respecter un processus constitutionnel.

 

Donald Trump, en présence de plusieurs proches collaborateurs, dont son chef de cabinet, Mark Meadows, et du chef des affaires juridiques de la Maison-Blanche, Pat Cipollone, reçoit ce soir-là le dernier carré de ses défenseurs contre « le vol des élections » dont il jure être victime. Rudy Giuliani,ancien maire de New York érigé depuis quatre ans en conseiller et opérateur privé du président, participe par téléphone. Sidney Powell, avocate impliquée dans les recours pour fraude, est présente dans le bureau, aux côtés de Michael Flynn, ancien conseiller à la sécurité nationale condamné en 2019 pour fausses déclarations à la police fédérale dans le cadre de l’enquête sur l’implication de Moscou dans les élections de 2016, et gracié récemment par Donald Trump.

Recours à la loi martiale

Michael Flynn, allié dévoué, est revenu sur le devant de la scène depuis le scrutin du 3 novembre, multipliant les déclarations de soutien au président, avant d’user de sa stature d’ancien général lors d’une interview la semaine dernière sur Newsmax, une chaîne d’information radicalement plustrumpiste que Fox News, pour suggérer le recours à la loi martiale pour « refaire les élections ». « Il y a des précédents. La loi martiale a déjà été décrétée 64 fois, ajoute-t-il, comme pour minimiser les inquiétudes. Et il faudrait respecter un processus constitutionnel. » Trump semble avoir jugé l’idée intéressante, au point d’aborder cette option dans le Bureau ovale, et de provoquer les cris d’orfraie des gradés du gouvernement présents à la réunion.

À défaut, le président évoque une autre solution : nommer un « Special Counsel », un procureur fédéral chargé d’enquêter sur la prétendue fraude commise lors des élections. Et pas n’importe qui. Le chef d’État annonce qu’il choisirait l’avocate Sidney Powell. Un temps encensée par les médias pro-Trump pour avoir assuré la défense de Michael Flynn lors de son procès, elle a repris du service contre le « vol des élections » et s’est illustrée par des sorties délirantes en Géorgie, clamant que les machines de vote avaient été trafiquées à l’aide d’un algorithme secret à la suite d’un complot ourdi par le Venezuela, Cuba et le Parti communiste chinois.

Ses propos lui avaient valu même le scepticisme de Fox News et l’éviction de l’équipe de défenseurs de la Maison-Blanche. Sa nomination à la tête d’une enquête sur la fraude achèverait de ridiculiser la présidence Trump. Powell, omniprésente dans les talk-shows les plus extrémistes, est aussi raillée dans sa profession pour avoir inventé le concept même de « deep state » dans un livre publié à compte d’auteur en 2014. Elle ne cache pas non plus ses liens avec la mouvance complotiste QAnon, qui assure que Donald Trump livre depuis quatre ans un combat secret contre une machination sataniste et pédophile dirigée par l’élite démocrate.

Rudy Giuliani aurait marqué sondésaccord envers la nomination de Powell, non sans paraître souscrire devant Trump à certains de ses propos. L’ancien procureur fédéral a carrément suggéré de faire saisir par le ministère chargé de la sécurité intérieure les machines de vote utilisées le 3 novembre pour les faire expertiser. Les officiels présents lui ont rétorqué que ce n’était pas du ressort de ce ministère.Dominion, fabricant de machines et de logiciels de vote, accusé de fraude par Donald Trump et ses avocats, se prépare d’ailleurs à répondre par un procès monstre qui pourrait maintenir l’affaire au premier plan de l’actualité pendant des mois.

Jusqu’alors, la contestation forcenée du résultat des élections par Trump était décrite comme une stratégie decollecte de fonds, qui lui a déjà rapportéplus de 200 millions de dollars de dons de ses supporteurs et assurerait la poursuite de sa domination sur le Parti républicain. Mais les discussions surréalistes du 18 décembre marquent un tournant angoissant, même aux yeux des collaborateurs les plus loyaux du président. « Ceux qui s’inquiètent aujourd’hui ne sont plus seulement les bureaucrates faiblards que nous détestons, confie un haut dignitaire de la Maison-Blanche au site d’information Axios. Ce sont des gens qui ont enduré plus de folie et de chaos que tous les autres membres du gouvernement dans l’histoire des États-Unis. »

L’anxiété est avant tout politique. Deux élections sénatoriales spéciales auront lieu le 5 janvier en Géorgie. Elles pourraient donner aux démocrates la majorité au Sénat et changer la donne future en faveur du prochain président, Joe Biden. En poursuivant sa campagne contre le « complot », le président sortant risque de décourager ses supporteurs d’aller voter. Mais une seule élection l’intéresse : celle qu’il a perdue.

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