De la puissance du rire comme arme de contestation

Les comptes des vérificateurs de faits du «Washington Post» identifient une moyenne de 15 mensonges trumpiens par jour, la plupart relayés par gazouillis. Il semble donc bien naturel que les outils numériques se retournent comiquement contre Donald Trump et son camp.
Photo: Mandel Ngan Agence France-Presse Les comptes des vérificateurs de faits du «Washington Post» identifient une moyenne de 15 mensonges trumpiens par jour, la plupart relayés par gazouillis. Il semble donc bien naturel que les outils numériques se retournent comiquement contre Donald Trump et son camp.

Cette courte série examine l’humour numérique engagé au temps de la présidence républicaine. Dernier article de deux : l’humour comme arme de contestation.

Les blagues numériques visant le Parti républicain des États-Unis ont commencé bien avant la présidence de Donald Trump. À preuve, ce qui s’est passé le 7 juin 2012, « un des plus grands jours de l’histoire d’Internet grâce au Comité national républicain du Congrès et à beaucoup d’encre d’imprimante », selon le résumé humoristique de Slate.

Les élus de droite bataillaient alors ferme contre l’Affordable Care Act, surnommé Obamacare, un plan de couverture santé. Ils ont eu l’idée de lancer une pétition nationale et de diffuser en direct sur le Web la réception et l’impression des signatures. Des farceurs ont vite détourné la mécanique de propagande en envoyant à la pelle des surnoms inventés que la décence commande maintenant de ne pas répéter.

On dit que les blagues ne devraient servir qu’une fois, comme les allumettes. Pourtant cette ludification politique, déjà bien anthologisable, vient d’être réutilisée et encore contre les républicains.

La nouvelle farce et attrape a permis d’inonder de messages délirants la ligne téléphonique des dénonciations de prétendues fraudes électorales ouverte après la défaite de Donald Trump à l’élection présidentielle du 3 novembre. Des blagueurs ont enregistré et diffusé sur le Web leurs appels pour raconter des histoires loufoques. Une des premières diffusées impliquait Hamburglar, personnage des publicités de la chaîne McDonald. La ligne submergée de niaiseries du genre a finalement été fermée.

« Jouer des tours, on va le dire comme ça, on s’entend sur le fait que cela n’a rien de nouveau. Jouer des tours pour dénoncer une situation politique, par contre, c’est surtout une habitude de la gauche. La droite a plus tendance à utiliser un discours dramatique en misant sur la peur pour convaincre les gens », explique Christelle Paré, docteure en « humour studies » d’une université britannique, là où le sujet est pris très au sérieux dans les études supérieures. Elle-même est chargée de cours au Département de communication de l’Université d’Ottawa. Mme Paré est aussi directrice de la recherche et de l’analyse pour le groupe Juste pour rire.

« L’humour n’a pas seulement une fonction de divertissement : c’est un puissant véhicule pour transmettre des messages, parfois de manière plus forte encore que par les canaux habituels, souligne-t-elle. C’est aussi souvent une manière de dénoncer ce qui ne va pas dans un groupe ou dans une société. »

Sacha Baron Cohen incarne cette manière humoristique engagée jusqu’aux ultimes retranchements du malaise. Il a encore réussi un grand coup à la fin de la campagne électorale américaine en lançant sur Amazon Prime Borat, nouvelle mission filmée. Des scènes montrent son improbable fille Tutar à la Maison-Blanche et dans une chambre d’hôtel avec Rudy Giuliani, avocat personnel du président, pris la main dans les culottes.

Bas les masques

Le canular n’est jamais qu’une simple facétie. Cette mystification ordonnée veut faire rire de manière critique. Le canular n’est pas non plus à confondre avec la désinformation, même s’il peut avoir des objectifs politiques. La désinformation ne relève pas son masque et cherche à nuire en répandant le mensonge. La blague canulardesque, elle, s’expose comme telle au bout du compte. Elle est faite pour faire rire tout en ébranlant les certitudes autour de certains sujets.

En plus, cette tromperie par le mensonge assumé se retourne maintenant contre le champion mondial en titre des dirigeants politiques menteurs. Les comptes des vérificateurs de faits du Washington Post recensent une moyenne de 15 mensonges trumpiens par jour, la plupart relayés par gazouillis. Donald Trump est un webonimenteur, un netrompeur et un tweetricheur. Il a contribué à transformer la vie sociopolitique branchée et nomade. Alors, il semble bien naturel que les outils numériques se retournent comiquement contre lui et son camp.

Christelle Paré veut bien, mais elle rappelle du tac au tac le piégeage récent de Chris Christie, ex-gouverneur républicain du New Jersey, qui a enregistré sans s’en rendre compte une vidéo promotionnelle pour un candidat démocrate au Montana.

« Normalement, on connaît le clown, résume Mme Paré. Là, des adversaires ont utilisé de fausses prétentions à des fins politiques en pleine campagne. On est peut-être rendus à une autre coche. Ce n’est même pas une blague faite par des humoristes. Il y a une question morale et éthique à se poser. On ne peut plus juste dire : c’est seulement une joke. »

L’intention n’est plus seulement alors de dénoncer et de faire rire. Il y a un objectif politique stratégique clair. « En même temps, je peux comprendre pourquoi les démocrates le font, concède la spécialiste. Ils ont tellement été attaqués en bas de la ceinture qu’ils se sentent obligés de répliquer. »

Une pratique de la supériorité

La division extrême de la société américaine se reflète dans les médias, amplifiant par conséquent la perte de confiance envers les vieilles machines à informer. « La communication est rompue, et l’humour, malheureusement, peut contribuer à cette cassure, poursuit Mme Paré. On l’a vu avec l’expansion des théories du complot colportées par les nouveaux médias. Beaucoup d’humoristes se sont moqués des conspirationnistes. Ça ne sert à rien. On ne peut pas dépeindre les gens comme des idiots et espérer ensuite les convaincre de changer d’idée. »

Pour bien asseoir cette idée, la spécialiste explique que trois grandes catégories théoriques se côtoient en humourologie pour expliquer ce qui fait rire, « trois jugulaires », résume-t-elle en précisant qu’elles ne sont pas mutuellement exclusives.

La théorie de l’incongruité dit qu’on rit lorsque surgit l’inusité. C’est l’effet peau de banane. Le rire absurde exploite ce filon.

La théorie de la libération dit qu’on rit pour ne pas pleurer, pour évacuer une pression, un stress, une grande anxiété. La situation type, c’est de faire une blague au salon funéraire.

La théorie de la supériorité consiste à se moquer de l’autre, en le caricaturant, en le ridiculisant, en le rabaissant parce qu’il ne rentre pas dans la norme ou adopte un comportement jugé répréhensible. « Platon et Aristote voient dans le rire une forme de violence, précise Mme Paré. « Pour eux, l’humour est violent, agressif, condamnable parce qu’il dénigre au lieu de débattre des idées. On peut opposer à cette vision la remarque que l’humour permet aussi de punir dans une optique de justice sociale non violente, comme chacun peut l’observer au quotidien. »

Beaucoup d’humoristes se sont moqués des conspirationnistes. Ça ne sert à rien. On ne  peut pas dépeindre les gens comme des idiots et espérer ensuite les convaincre de changer d’idée.

Les blagues sur les covidiots et les complotistes appartiennent donc à cette troisième catégorie avec un effet de braquage. « C’est de l’humour de distanciation, dit Mme Paré. On divise les gens en deux camps : ceux qui sont de notre avis et les imbéciles, qui ne comprennent rien. L’humour de rassemblement et de renforcement me semble plus profitable en ce moment de crise profonde qui demande de faire changer des comportements. »

La très mordante émission d’actualité Last Week Tonight with John Oliver l’a compris, rappelle Mme Paré. La production tape très férocement sur les conservateurs américains, mais elle a développé une autre approche autour des théories du complot liées à la COVID-19 en se faisant conseiller par des psychologues du comportement.

L’émission a donc lancé le site Internet The True True Truth en faisant appel à cinq célébrités (dont la comédienne canadienne Catherine O’Hara et l’animateur canadien Alex Trebek, décédé récemment) qui parlent en gros de la nécessité d’exercer le doute en surfant sur le Web.

Le lutteur John Cena vante aussi l’esprit critique, mais en se déshabillant à la caméra. L’animateur John Oliver a précisé la semaine dernière que les producteurs ne lui avaient pas demandé ce très sérieux strip-tease. Le camboy volontaire au service de la réinformation. On aura tout vu…

Effets de masse

Les médias de masse ont souvent servi à relayer les canulars quand ils n’en ont pas fait les frais eux-mêmes. Certains chefs-d’œuvre (n’ayons pas peur du mot) suscitent encore l’admiration, à commencer par la grande farce involontaire The War of The Worlds concoctée par Orson Welles à la radio de CBS le 30 octobre 1938. Le faux documentaire sur la division du royaume des Belges (Bye Bye Belgium) diffusé le 13 décembre 2006 à la RTBF a aussi suscité de vives réactions, dont celle du palais royal jugeant que « le programme avait les caractéristiques d’un canular de mauvais goût ».

Les pastiches des journaux déclinent le genre ad nauseam. Le Revoir (« média parodique indépendant ») poursuit en version dématérialisée une longue et riche tradition. The Onion, créé en 1988, basculé en ligne en 2013 demeure la référence incontournable. Le cofondateur du vrai moulin à fausses nouvelles (« fake news ! ») a regretté récemment d’avoir contribué à populariser la caricature de Joe Biden en « oncle dérangeant [creepy] mais inoffensif », ce qui aurait permis (un peu) d’esquiver ses positions politiques.

The Onion a tellement blagué autour du futur président que l’encyclopédie Wikipedia consacre un article au sujet. Une manchette du média comique en remettait récemment avec ce faux titre : « Biden insiste sur le fait que le manque de coopération du gouvernement Trump ne nuira pas à ses quatre années d’inaction politique totale ».

L’humour sociopolitique devient aussi un art très dangereux, comme le rappellent les attentats liés aux caricatures de Mahomet. Vic Berger en sait quelque chose lui aussi. Il a commencé en 2016 à poster des memes politiques, de courtes vidéos de quelques secondes résumant les candidats républicains à certains gestes anodins ou ridicules, par exemple Donald Trump agitant les pouces et montrant du doigt des inconnus dans les assemblées politiques.

Il a aussi diffusé des extraits dénonçant les propos racistes de Gavin MCInnes, fondateur des Proud Boys et par ailleurs diplômé de l’Université Concordia. La milice d’extrême droite des Proud Boys ne l’a pas trouvé drôle et ils ont harcelé en ligne M. Berger encore récemment.

Stéphane Baillargeon


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