Querelles républicaines postélectorales en Géorgie

Des travailleurs électoraux du comté de Gwinnett, en banlieue d’Atlanta, pendant le second dépouillement des votes électoraux, qui doit se terminer mercredi
Megan Varner Getty Images via Agence France-Presse Des travailleurs électoraux du comté de Gwinnett, en banlieue d’Atlanta, pendant le second dépouillement des votes électoraux, qui doit se terminer mercredi

La Géorgie a causé la surprise en votant à une très courte majorité pour le démocrate Joe Biden il y a deux semaines. Tous les yeux sont maintenant rivés sur cet État du Sud pourtant traditionnellement républicain, où un second tour d’élection sénatoriale viendra vérifier si les résidents géorgiens sont réellement désormais plus démocrates. La tension y est à son comble chez les républicains, à tel point que le secrétaire d’État de la Géorgie a même accusé l’un des proches de Donald Trump d’avoir fait pression pour qu’il rejette des bulletins de vote.

Le secrétaire d’État Brad Raffensperger, lui-même un républicain, n’en est pas à ses premiers différends avec ses collègues fédéraux depuis l’élection du 3 novembre. Il a cependant causé la controverse en affirmant au Washington Post que le sénateur Lindsey Graham l’aurait invité à se débarrasser de bulletins de vote postaux parfaitement légaux.

Le sénateur républicain — un grand défenseur du président sortant — a appelé M. Raffensperger en Géorgie vendredi afin de lui demander si les préjugés politiques des scrutateurs pourraient les avoir menés à accepter des bulletins de vote pour lesquels les signatures ne concordaient pas. M. Graham lui aurait ensuite demandé s’il avait le pouvoir de rejeter ces bulletins dans les comtés où ce problème est particulièrement important. « J’ai eu le sentiment qu’il insinuait qu’il était possible de rejeter ces bulletins », a rapporté M. Raffensperger à CNN.

Le sénateur Graham s’est vivement défendu, mardi, en arguant que cette allégation était « ridicule ». M. Graham a plaidé le fait qu’il ne faisait que s’informer, notamment en vue du vote sénatorial du 5 janvier en Géorgie, pour voir s’il y avait lieu de modifier le processus de dépouillement.

Mais M. Raffensperger — qui a reçu des menaces de mort depuis que les résultats sont contestés dans son État — est catégorique : il a senti que le sénateur faisait pression. Et l’un de ses adjoints a corroboré son compte rendu.

Le politologue de l’Université de Géorgie Scott Ainsworth estime que ce coup de fil du sénateur était « douteux ». « Et si la conversation ressemblait ne serait-ce qu’un peu à ce que le secrétaire d’État Raffensperger a rapporté, elle était inappropriée », remarque ce professeur, en notant que la gestion des élections relève des États et non du fédéral. « Il n’y a aucune raison pour qu’un sénateur de Caroline du Sud, ou de tout autre État, appelle le secrétaire d’État Raffensperger pour s’enquérir des processus électoraux de cet État. »

Vertes critiques

Les républicains allèguent depuis deux semaines que l’élection a été truffée d’irrégularités en Géorgie, de même que dans d’autres États, sans toutefois avoir réussi à prouver ces allégations. La quasi-totalité de leurs poursuites ont été rejetées par les tribunaux, notamment en Pennsylvanie mardi après-midi.

Le président sortant, Donald Trump, a néanmoins relevé que 2600 votes n’avaient pas été comptés dans un comté de Géorgie, en raison d’une erreur. Ce qui lui a permis d’y voir « la preuve » d’irrégularités électorales.

Le directeur du processus électoral de l’État, Gabriel Sterling, a toutefois noté que ces votes ont depuis été comptabilisés et que le président désigné Joe Biden y conserve une avance de 13 378 votes. La Géorgie prévoit d’avoir terminé son second dépouillement ce mercredi.

Une vérification externe des machines de dépouillement de vote n’a quant à elle décelé « aucune preuve que les machines ont été trafiquées ».

L’ultime élection

Si la Géorgie préoccupe tant les républicains, c’est qu’elle sera le lieu d’une élection très serrée pour les deux sénateurs républicains sortants début janvier.

« Ils ne peuvent rien tenir pour acquis. Ils fustigent donc peut-être Brad Raffensperger par frustration, mais peut-être aussi pour essayer de mobiliser les électeurs républicains qui sont mécontents des résultats de l’élection présidentielle et qui croient qu’il y a eu de la fraude. C’est un appel à cette base, qu’ils doivent convaincre de sortir voter en janvier », résume Andra Gillespie, professeure de sciences politiques à l’Université Emory en Géorgie.

Les républicains comptent 50 sièges au Sénat et les démocrates 48. Le parti de Joe Biden doit remporter les deux sièges en jeu s’il veut avoir le contrôle de la Chambre haute — sa vice-présidente Kamala Harris pourrait ainsi trancher les votes à égalité. En revanche, si les républicains conservent leurs sièges, ils garderont également le contrôle du Sénat et pourront freiner toute ambition du gouvernement Biden.

« Le contrôle du Sénat est important, parce que c’est le dernier morceau qui permettrait un gouvernement démocrate unifié », explique Teena Wilhelm, professeure adjointe de sciences politiques à l’Université de Géorgie.

Ce qui fait que, bien que les seconds tours d’élection sénatoriale attirent en général beaucoup moins d’électeurs, la professeure Gillespie prédit que ce sera moins le cas cette fois-ci. « Ce n’est pas une élection présidentielle, mais le contrôle du Sénat est un enjeu très important. Donc, ce ne sera pas l’un de ces seconds tours ennuyants. »

Un État devenu violet

Mme Gillespie note que les démocrates récoltent de plus en plus d’appuis en Géorgie. « Les résultats de 2020 correspondent aux tendances des dernières années. La Géorgie est désormais compétitive. »

L’élection de républicains « n’est plus un fait accompli », corrobore Mme Wilhelm. Mais le scrutin du 5 janvier viendra peut-être clarifier, à ses yeux, si l’État est réellement devenu « violet » — c’est-à-dire que les deux partis s’y partagent à peu près la même quantité d’appuis — ou si certains électeurs se sont permis de voter démocrate à la présidentielle même s’ils votent républicain aux autres élections. « La Géorgie devient-elle plus démocrate ? Ou l’élection du 3 novembre était-elle davantage un référendum sur Donald Trump ? Ces deux scénarios sont tout aussi probables. »

Les républicains sont nerveux sur le terrain. Lors d’un appel avec des donateurs, les sénateurs sortants David Perdue et Kelly Loeffler ont reconnu qu’il faudrait inciter leurs électeurs à voter pour contrer celui des démocrates. « C’est toujours difficile lors d’années d’élections présidentielles, et en particulier cette année étant donné que le président Trump ne sera peut-être pas en mesure de tenir le coup [au pouvoir] », a reconnu le sénateur Perdue, selon les échos de cet appel rapportés par le Washington Post.

Républicains et démocrates mettront le paquet pour faire campagne. Le vice-président sortant Mike Pence ira en Géorgie ce vendredi. Le président désigné, Joe Biden, devrait aussi y faire un tour d’ici le vote.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.

Trump limoge le responsable de la sécurité des élections

Donald Trump a annoncé mardi le limogeage du patron de l’agence gouvernementale responsable de la sécurité des élections, qui a contesté les accusations faites par le milliardaire républicain de fraudes « massives » à la présidentielle. « La récente déclaration de Chris Krebs sur la sécurité des élections de 2020 était très inexacte, puisqu’il y a eu des irrégularités et des fraudes massives », a écrit le président sortant, qui nie toujours sa défaite au scrutin de novembre, dans un tweet. « C’est pourquoi Chris Krebs a été démis de ses fonctions de directeur de l’agence de cybersécurité et de sécurité des infrastructures, avec effet immédiat. » Cette agence gouvernementale, baptisée CISA, s’efforçait ces derniers jours de rejeter les accusations de fraude électorale de grande ampleur. « L’élection du 3 novembre a été la plus sûre de l’histoire des États-Unis », avaient assuré la CISA et d’autres agences dans un communiqué.

Agence France-Presse


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