Trump et les médias: la postvérité si je mens!

Donald Trump, souvent présent sur les plateaux de Fox News, est aussi un fidèle auditeur de la chaîne: une étude de MediaMatters montre qu’il a tweeté 1146 fois en réaction à une dizaine d’émissions du réseau entre septembre 2018 et août 2020.
Photo: Getty Images via Agence France-Presse Donald Trump, souvent présent sur les plateaux de Fox News, est aussi un fidèle auditeur de la chaîne: une étude de MediaMatters montre qu’il a tweeté 1146 fois en réaction à une dizaine d’émissions du réseau entre septembre 2018 et août 2020.

Fox News aime Donald Trump et Donald Trump le lui rend bien. Après l’avoir soutenu comme candidat républicain au milieu de la dernière décennie, le réseau est devenu une sorte de télé d’État de sa présidence.

Le politicien atypique a ensuite accordé le tiers de ses entrevues médiatiques à l’émission de télévision du matin Fox & Friends. Une étude de MediaMatters indique qu’il a tweeté 1146 fois en réaction à cette émission (355 live tweets) et à neuf autres du réseau entre septembre 2018 et août 2020, pour un total de 7,5 % de ses gazouillis pendant cette période.

Le réseau continue de passer la pommade sur le président sortant et perdant. Les animateurs de fin de soirée, dont Tucker Carlson et Sean Hannity, le défendent bec et ongles depuis le début du mois en ânonnant les accusations de fraudes électorales. La bête médiatique semble pourtant en train de muter. Au moins un peu. Fox News adopte maintenant une position ouvertement critique.

Dès le soir de l’élection américaine, avant même plusieurs concurrents réputés de gauche, Fox News accordait la victoire en Arizona à Joe Biden, au grand dam des républicains. La chaîne a même osé déclarer le démocrate gagnant dès le samedi 7 novembre. Encore deux jours, et la diffusion d’une conférence de l’attachée de presse Kayleigh McEnany était arrêtée par l’animateur Neil Cavuto pour contredire à chaud ses prétentions de fraudes électorales.

Fox News rejoint ainsi CNN et d’autres médias (y compris Facebook et Twitter) pratiquant aussi la censure en direct. La logique à l’œuvre fait bloquer la diffusion des mensonges et des « faits alternatifs » d’un gouvernement de la post-vérité qui les reproduit à une échelle industrielle. Est-ce pour autant une pratique acceptable au pays du Premier amendement garantissant la liberté d’expression absolue ?

Les rapports de force se repositionnent et, soudainement, une responsabilité morale de vérification des faits et de réaffirmation de la vérité s’impose aux médias et devient même d’intérêt national

Trump, meilleur ennemi

Bien d’autres signes montrent les rapports complexes des médias d’information au pouvoir dans l’Amérique actuelle. Le secteur médiatique (et pas seulement Fox News) a énormément bénéficié de l’entrée en scène de Donald Trump. The New York Times a vu ses abonnements doubler depuis 2016. Sa salle de rédaction emploie maintenant 1700 journalistes, plus que jamais de son histoire étendue sur trois siècles.

Le journal de référence donne constamment des leçons avec ses scoops hors pair, le plus récent portant sur les magouilles fiscales du président. En même temps, ses chroniqueurs populaires auprès du lectorat essentiellement démocrate cognent sans relâche contre les républicains. « Dans les années Trump, le New York Times est devenu moins impartial et plus en croisade, déclenchant un débat brut sur l’avenir du journal », résume un article de fond publié cette semaine par Intelligencer. Plusieurs autres commentateurs des médias ont déploré l’engagement partisan de ce média de référence et de bien d’autres.

Reprenons donc la question : comment le quatrième pouvoir doit-il jouer son rôle critique dans cette situation unique ?

« La chose la plus importante à comprendre et à saisir des dernières années, c’est que l’espace public a changé de sens, répond Alexis Richard, docteur en politique, dont les travaux récents portent sur la violence oratoire dans l’espace public des démocraties anciennes et modernes. Il voit dans le développement de l’ère de la postvérité un effet majeur de l’utilisation des médias de réseaux sociaux.

« Toutes sortes de postures s’y retrouvent, des positions marginales ou peu en phase avec les valeurs de la société libérale de la fin du XXe siècle, dit-il. Cette transformation force les médias traditionnels à se poser la question fondamentale de leur manière d’intervention dans les débats. Faut-il par exemple que les chaînes de télévision des États-Unis coupent le sifflet des représentants officiels de la Maison-Blanche, peut-être l’institution la plus puissante au monde ? Est-ce légitime d’intervenir ? De la même manière, la COVID-19 fait se demander jusqu’à quel point on doit tolérer les opinions les plus farfelues ou complotistes dans l’espace public et comment faire pour que la parole des experts prenne le dessus. »

M. Richard fait remarquer le changement d’échelle et de profondeur des problèmes dans une société où les faits et la vérité sont constamment remis en question. L’heure est gravissime, et il faut choisir son camp.

« C’est carrément un enjeu politique nouveau, dit le cofondateur de l’Institut Grammata, qui offre des services de révision de mémoires et de thèses. Les rapports de force se repositionnent et, soudainement, une responsabilité morale de vérification des faits et de réaffirmation de la vérité s’impose aux médias et devient même d’intérêt national. S’ils ne font rien, nous allons tous en subir les conséquences. D’ailleurs, le seul fait que les médias se posent des questions, de voir Fox News se poser des questions, dit bien que quelque chose est en train de se développer. »

Vérifier, vérifier, critiquer

La censure à chaud ne tiendra peut-être pas comme pratique une fois l’enjeu constitutionnel du résultat des élections passé. Pour le reste, la vérification des faits par la discipline de vérification qu’est le journalisme à sa base continuera vraisemblablement.

En tout cas, la harassante pratique en situation de postvérité mobilise de plus en plus des armées de fact checkers. Trump ment et le média le dément. À lui seul, The Washington Post a étiqueté comme plus ou moins fausses, douteuses ou carrément mensongères plus 22 000 déclarations du président Trump depuis son entrée en fonction.

« La victoire de Trump en 2016, disaient certains commentateurs à l’époque, montrait que les États-Unis étaient entrés dans une ère post-factuelle. Mais sa défaite face au démocrate Joe Biden suggère que le respect des faits importe », a écrit cette semaine le journaliste Glenn Kessler, de l’équipe de vérificateur du Washington Post.

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la traque aux faussetés s’étend ici aussi. L’équipe de l’émission Décrypteurs de Radio-Canada (RC) ne pense et ne sert qu’à ça. Elle « traque les fausses informations qui se propagent sur les réseaux sociaux » pour « combattre la désinformation et mettre en lumière les recoins les plus sombres du Web », comme le dit sa présentation.

Les décryptages se concentrent sur les réseaux sociaux, au cœur du système de désinformation, comme le rappelle M. Richard. Le projet né sur le Web (en janvier 2019) a vite connu une déclinaison télévisée (en septembre).

« On s’est présentés comme un service pour aider les gens à démêler le vrai du faux, explique Crystelle Crépeau, première directrice, stratégie et contenu numérique en information de RC. On a vite compris qu’on allait plus loin dans l’aspect pédagogique pour expliquer les mécanismes qui favorisent la désinformation, les mécanismes humains […] ou purement technologiques par exemple. »

La pratique peut-être critiquée comme de l’heuristique spectacle. On peut même y voir un effet pervers faisant finalement douter de toutes formes d’autorité puisque les menteurs se retrouvent supposément partout.

« Le constat central, c’est que toutes les opinions ne se valent pas, corrige Jonathan Trudel, rédacteur en chef de l’équipe de journalistes des Décrypteurs. On doit se battre constamment contre cette idée. J’enseigne à l’université la méthode journalistique. Je dis à mes étudiants que, sur la forme de la terre, si on interviewe un platiste et un astronaute qui a vu la planète ronde de ses yeux, on ne peut pas conclure en titrant que les experts divergent d’opinion sur la question. Il faut donner plus de poids aux gens qui ont l’expertise pour se prononcer. »

Mais bon. La lutte médiatique, y compris la plus engagée des grands médias d’information des États-Unis, n’a pas empêché plus de 70 millions d’Américains de voter pour la réélection du champion de la postvérité.

« Notre prétention, ce n’est pas de dire qu’on détient la vérité, dit cette fois Mme Crépeau, sans commenter la politique étasunienne. On espère semer le doute et cultiver des réflexes critiques. Je me permets de croire qu’on fait vraiment œuvre utile. »

Qu’est-ce que la postvérité?

La postvérité désigne un courant sociopolitique contemporain présentant les faits comme des opinions ou des croyances manipulables à volonté. La véracité de ce que dit un élu, un candidat ou un porte-parole dans un meeting ou dans les médias y importe moins que l’adéquation de ses propos aux valeurs et aux idées de ses partisans. La vérité importe ici moins que la concordance avec ce que le public visé souhaite entendre.

S’il y a un après, c’est donc aussi qu’il y avait un avant. La démocratie aurait donc fonctionné jusqu’à récemment en s’appuyant uniquement sur le vrai et les données probantes, sans négocier avec le mensonge et la tricherie ? C’est très court pour décrire un système reposant sur la confrontation d’idéologies et de croyances, parfois extrêmes et inconciliables, souvent relayées par des médias engagés.Pas même besoin de relire Platon (mais ça aide) pour savoir que la démocratie, malgré ses plus nobles intentions, finit souvent par cultiver la démagogie répandue par la propagande. Pour plaire à la foule, certains hommes et certaines femmes politiques sont ainsi tentés de stimuler les apparences, les préjugés, les passions, les bas instincts, bref, l’opinion plutôt que la connaissance, la postvérité plutôt que la vérité.


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6 commentaires
  • Françoise Labelle - Abonnée 16 novembre 2020 07 h 02

    Les multivers au service du marketing

    K.Conway avait diffusé le concept de faits alternatifs devant les allégations de Trump sur la participation hénoorrme à son investiture. C'est l'univers du mensonge auquel l'acheteur de véhicule usagé était confronté avant que le gouvernement n'y mette de l'ordre. Le gendre Jared avait reconnu que pour Trump, la vérité n'existe pas. Pas plus que les conséquences désastreuses, du moment qu'il tape dans l'audimat.

    Or, les médias confrontés à la concurrence interne et externe (Internet), au buzz et à l’instantané, peuvent être victimes des faits alternatifs. Finalement, c'est le triomphe du délirant National Enquirer qui pratique les faits alternatifs depuis 1926. En Grande-Bretagne, le très populaire/populiste journal du dimanche Sunday Times de Murdoch a dû fermer devant l’immense scandale d’espionnage et de manipulation. Le journal devançait l’événement en le créant: on avait introduit de faux messages dans le cellulaire d'une jeune fille assassinée!

    Il reste heureusement des médias, hebdomadaires ou mensuels, qui privilégient l'analyse à froid des phénomènes de société. Hélas, les gens ont peu de temps pour lire ou faire des recherches. Les fictions Netflix sont plus populaires que les documentaires. Pour les théoriciens des multivers, les faits dans l'univers qu'on habite ne sont pas alternatifs.

    • Michel Petiteau - Abonné 16 novembre 2020 13 h 17

      " ... les faits dans l'univers qu'on habite ne sont pas alternatifs."

      Admettons, en première hypothèse. Mais un fait peut-il exister sans un mot pour le désigner? Les mots sont, eux, des symboles. Ils sont porteurs de significations multiples, parfois contradictoires. Voir la page https://www.cnrtl.fr/proxemie/fait. Songez à l’ironie, comme dans “Que vous êtes joli! Que vous me semblez beau!”
      D'aucuns peuvent affirmer qu'un fait existe indépendamment de l'existence d'un mot pour le désigner, que cela tombe sous le sens. Mais alors comment en parler? Pas de mot, pas de fait.

      Vous parlez de médias " ... qui privilégient l'analyse à froid des phénomènes de société." Cela est de moins en moins vrai. Les journalistes qui signent les articles du Devoir ont du sang chaud dans les veines. La plupart s’expriment aussi sur Twitter. Un média peut disparaître, Twitter demeure.

      À froid, Deep Blue a détruit Kasparov.

      À froid, les algorithmes déclassent les journalistes.

      Mais les humains peuvent se lancer dans l'Aventure du héros!

    • Jacques de Guise - Abonné 16 novembre 2020 15 h 14

      Vos propos sont très intéressants M. Petiteau. J'y ajoute mon grain de sel.

      Étant donné le nouveau régime de vérité que le numérique est en train d’installer, il y a un immense travail de clarification et de refondation qui va devoir être fait, notamment par les scientifiques, mais surtout par les journalistes. D’abord, une meilleure définition-distinction va devoir être établie entre les faits de la nature et les faits humains. Dans les affaires humaines, on est plus souvent dans le langage, le référent est encore du langage, donc tout un travail de précision liée à l’existence et à l’interprétation va devoir être fait.

      On peut désigner et nommer des choses ou des individus mais on ne peut pas désigner ou nommer un fait. Les faits sont ce qu’affirment ou nient des propositions. Selon Russell : « On ne peut pas nommer les faits, on peut seulement les nier ou les infirmer. ». Autrement dit, un fait est ce qui peut faire l’objet d’une assertion, c’est-à-dire d’une affirmation ou d’une négation (ou d’une interprétation). En tant qu’objet d’une assertion, un fait n’a plus un caractère empirique, il est le contenu « objectif » d’une proposition (vous voyez où cela va nous mener).

      Bon je m’arrête avant de m’enfarger dans les fleurs du tapis. Toutefois, si ce travail est vraiment fait, on y gagnera certainement au lieu de se perdre dans des débats inutiles entre la science et l‘obscurantisme, car présentement c’est notamment le nouveau régime de vérité du numérique qui ébranle nos fondations.

    • Michel Petiteau - Abonné 17 novembre 2020 08 h 47

      Merci à Jacques de Guise pour ses bonnes paroles à mon endroit. Mais je dois lui signaler que la citation entre guillemets est suspecte. Russell n’a pas écrit “infirmer” mais “affirmer”.
      Je vous fais grâce de toutes les démarches que j’ai suivies pour découvrir les deux hyperliens présentés ci-dessous.

      1- D’abord http://www.ruedescartes.org/wp-content/uploads/sit,
      C’est là qu’apparaît, p. 20, la citation: "On ne peut pas nommer les faits, on peut seulement les nier ou les affirmer."
      Extrait, où se trouve illustré le fait qu’une tête froide peut être portée par un corps chaud: “... Comment alors peut-on parler de l’existence d’une personne ou d’une chose concrète ? Précisément, on ne le peut pas ou alors on dira quelque chose sans savoir de quoi on parle et, dans ce cas, mieux vaut se taire. Croire que l’on peut en parler pour dire quelque chose c’est s’exposer à la mésaventure qui est arrivée à Bertrand Russell. Le 2 novembre 1911, Russell écrit à sa maîtresse, Lady Morrell, pour lui raconter sa rencontre avec Ludwig Wittgenstein qui arrive au Trinity College de Cambridge pour suivre ses cours : "Je crois que mon ingénieur allemand est idiot. Il pense que rien d’empirique n’est connaissable. Je lui ai demandé d’admettre qu’il n’y avait pas de rhinocéros dans la salle, mais il a refusé. “ Double erreur de Russell ! Wittgenstein n’est ni allemand ni idiot …”

      2- Mais j’ai trouvé mieux. En anglais cette fois, en suivant la piste de “... facts cannot be named ...”. Je vous laisse le plaisir de la découverte, page http://wab.uib.no/sample/201a-2.htm, de ce qu’a pu susciter la rencontre de deux grands esprits.

      Vu l’espace dont je dispose encore, voici un troisième et dernier hyperlien: https://www.commentarymagazine.com/articles/michael-frayn/russell-and-wittgenstein/.

      Pascal: “Se moquer de la philosophie, voilà qui est vraiment philosopher.”

  • Jacques de Guise - Abonné 17 novembre 2020 18 h 49

    M. Petiteau,

    Désolé pour l'erreur de frappe et des détours occasionnés. "Infirmer" aurait du se lire "affirmer" évidemment. La phrase précédente et la phrase suivante contenaient heureusemnent les mots "affirment" et "affirmation" respectivement, qui pouvaient aider à n'y voir qu'une erreur de frappe.

    • Michel Petiteau - Abonné 17 novembre 2020 22 h 27

      M. de Guise, je sais que le mot "infirmer" était une erreur de frappe, et mon commentaire ne visait pas à vous en faire reproche. Cela m'a été un prétexte pour une remontée aux sources, et là ma recherche m'a permis de découvrir bien plus que je ne pouvais imaginer. J'admire Ludwig Wittgenstein. Son élévation permet de ramener à sa juste mesure une controverse de bas étage touchant Donald Trump et sa conception de la vérité.

      Voici ce qu'a écrit Bertrand Russell: " …Le tractatus logico-philosophicus de M. Wittgenstein, qu’il se révèle ou non comme donnant la vérité définitive sur les sujets dont il traite, mérite certainement, par son ampleur et sa portée et sa profondeur, d’être considéré comme événement important dans le monde philosophique. "(https://fr.wikipedia.org/wiki/Ludwig_Wittgenstein)

      Que sont l'ampleur, la portée et la profondeur devenues?

      Je vous remercie d'avoir occasionné ces retrouvailles avec un grand philosophe.

      Sans rancune.