Les populistes confrontés à la chute de Trump

Donald Trump alors qu’il recevait le président brésilien, Jair Bolsonaro, pour un dîner à Mar-a-Lago, à Palm Beach en Floride, en mars dernier
Photo: Alex Brandon Associated Press Donald Trump alors qu’il recevait le président brésilien, Jair Bolsonaro, pour un dîner à Mar-a-Lago, à Palm Beach en Floride, en mars dernier

C’est le dicton qui le dit : quand l’Amérique éternue, le reste du monde s’enrhume. Mais lorsqu’elle se soigne, le soulagement peut-il également devenir contagieux ?

La question se pose après la défaite de Donald Trump — le milliardaire ne l’a toujours pas reconnue —, qui pourrait désormais venir troubler la trajectoire de plusieurs présidents autoritaires dans le monde. Mais jusqu’où la chute du plus célèbre des chefs d’État populistes pourrait-elle entraîner celle des autres ?

« Les temps vont être un peu plus compliqués pour les leaders populistes à travers le monde », estime à l’autre bout du fil l’essayiste Federico Finchelstein, professeur à la New School de New York et auteur de plusieurs bouquins sur la montée et les mensonges des mouvements néofascistes. « Matteo Salvini en Italie, Jair Bolsonaro au Brésil ou encore Viktor Orbán en Hongrie viennent de perdre un modèle important qui était au pouvoir, et un allié aussi. Cela pourrait venir limiter leur propre rayonnement, mais pas forcément les faire disparaître eux aussi. »

Au lendemain du scrutin présidentiel américain, l’impétueux président brésilien a semblé passablement secoué par l’incertitude des résultats, puis par l’avance prise par le démocrate, et enfin par la victoire de Joe Biden, qui n’annonce rien de bon pour celui que l’on qualifie de « Trump des Tropiques ». « Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir », a déclaré Jair Bolsonaro à ses partisans devant le palais présidentiel à Brasília la semaine dernière, s’accrochant aux poursuites intentées par le futur ex-président américain pour infirmer la décision des urnes.

Près d’une semaine après l’annonce du gagnant, il n’a toujours pas reconnu officiellement la victoire du démocrate.

« Les effets de la défaite de Donald Trump ont été immédiats sur Bolsonaro : il ne sait plus quoi faire », indique le sociologue Frédéric Vandenberghe de l’Université d’État de Rio de Janeiro, joint par Le Devoir. « Il se retrouve pris entre le monde fantaisiste et halluciné que le président américain lui permettait d’entretenir et désormais l’appel à une reconfiguration plus pragmatique de ses relations avec les États-Unis qui pourrait l’éloigner de sa base. En fait, la défaite de Trump devient également la sienne. »

Entre 2018 et 2020, l’extrême droite brésilienne n’a jamais perdu confiance dans le président américain, avec un taux d’approbation du milliardaire américain à la hausse à plus de 60 %, alors que l’image des États-Unis était en chute dans plusieurs pays occidentaux, selon une étude du Pew Reseach Center. Mais le bolsonarisme, qui a aligné sa conception du monde et ses politiques sur celles de Donald Trump, se retrouve désormais presque orphelin et mis à l’épreuve par l’arrivée à la Maison-Blanche d’un nouveau gouvernement qui risque d’être moins complaisant que le précédent face aux atteintes portées à l’environnement et aux droits de la personne par le Brésil de Bolsonaro.

Changement de ton

En campagne électorale, Joe Biden avait déjà annoncé le changement de ton en affirmant qu’il imposerait des sanctions économiques au Brésil si le pays n’acceptait pas l’aide américaine pour contenir la déforestation. Mardi, Bolsonaro a prévenu qu’il ne se laissera pas faire et qu’il répondra à d’éventuelles sanctions avec de la « poudre à canon » plutôt qu’avec de la « salive », a-t-il dit en substance. Mais il pourrait rapidement limoger son ministre des Affaires étrangères, Ernesto Araújo, un dévot du président américain, pour modérer un peu sa diplomatie.

« Les tensions entre la faction idéologique de son gouvernement et les pragmatiques que l’on y retrouve, y compris au sein des militaires, sont en train de se révéler, explique M. Vandenberghe. Mais pour le moment, il est encore difficile de dire dans quelle direction le vent va tourner ici. »

L’incertitude prévaut aussi en Hongrie, où le populiste Viktor Orbán a timidement salué la victoire de Joe Biden dimanche dernier, tout en laissant la télévision d’État du pays alimenter la remise en question des résultats électoraux aux États-Unis, et ce, même si les autorités électorales de plusieurs États, confrontés à des courses décisives, ont nié l’existence d’irrégularités.

L’Italien Matteo Salvini vient également de perdre une brique importante du « front international » populiste qu’il espérait construire aux côtés de Trump, de Boris Johnson et d’autres représentants de son mouvement qui aspirent au pouvoir en France ou en Allemagne. Mais il n’a pas encore jeté l’éponge pour autant, qualifiant la victoire de Biden de mensonge véhiculé par les médias.

« Il y a quelque chose d’ambigu avec la défaite de Donald Trump, explique Joseph Yvon Thériault, professeur de sociologie politique à l’UQAM. Il pourrait, en tombant, affaiblir d’autres populistes dans le monde, mais le mouvement social qui les porte, lui et les autres, pourrait aussi être vivifié par les résultats serrés qui permettent d’alimenter les a priori aux fondements du populisme. »

Populisme internationalisé

Avec 70 millions d’électeurs américains qui, après quatre ans de trumpisme, ont décidé d’y revenir en toute connaissance de cause, même si le mal est fait au porteur de ballon — qui va devoir composer désormais avec l’image du perdant —, le ballon lui-même ne manque pas d’air pour poursuivre sa course. « C’est Trump qui a perdu, pas le populisme internationalisé, qui repose toujours, lui, sur des revendications vraies et authentiques et sur le sentiment de perte de pouvoir vécu au sein de certains groupes dans nos sociétés. Un sentiment qui est alimenté par le règne des experts, la technocratie », et qui trouve depuis samedi dernier son carburant aussi dans la contestation des résultats d’un vote considéré comme une tentative de vol, par l’élite, du pouvoir de ceux qui ont déjà l’impression de ne plus en avoir beaucoup.

Au Brésil, le jeune fils du président, le sénateur Eduardo Bolsonaro, ne rate d’ailleurs pas une occasion sur les réseaux sociaux de faire écho aux accusations de fraude électorale véhiculées par Donald Trump. Il laisse même entendre que le système électoral du pays, une institution pourtant très efficace, est également « corruptible ». Son père va y être à nouveau confronté en 2022.

« Il est encore trop tôt pour annoncer la fin des autoritaires dans la mouvance de Trump, dit Federico Finchelstein. Mais il est possible d’entrevoir, avec l’appui que le président sortant a reçu lors de cette élection, que le mouvement qu’il incarne va rester une opposition encore forte. » Et, qui sait, peut-être durable.

6 commentaires
  • Françoise Labelle - Abonnée 14 novembre 2020 06 h 10

    L'essence volatile du populisme

    Il y avait des limites ancrées dans le réel, en ce qui concerne l'imitation du trumpisme au Brésil. Bolsonaro montre patte blanche devant la Chine qui achète son soya et son minerai de fer. Des accommodements raisonnables ont été admis.

    La sauce a semblé se gâter quand Anvisa, l'agence gouvernementale qui gère les tests du vaccin de la chinoise Sinovac au Brésil, a interrompu momentanément les tests, pour des raisons non médicales. Les tests ont vite repris.
    La raison non médicale a sa source dans le conflit entre Bolsonaro et son rival pour la présidence de 2022 Joao Doria, gouverneur de Sao Paulo. Cet arrêt a permis Bolsonaro de poser en défenseur de la santé publique, malgré que le Brésil occupe le 6e rang des décès par million devant les USA au 9e rang (Worldometers). Et que Bolsonaro vante toujours la chloroquine.

    Il reste qu'il faut prendre cette montée du populisme comme un donnée brute à expliquer. Les facteurs sont probablement très divers et propres à chaque pays. La Comedia del arte y joue un rôle: il y a des similitudes entre les médiatiques Berlusconi et Trump. Et il y a des leçons pour le rapport des québécois avec ses médias, y compris FB, Twitter et Youtube.
    Cf. «Les discours populistes en pleine croissance dans le monde», Le Devoir, 7 mars 2019.

  • Yvon Montoya - Inscrit 14 novembre 2020 06 h 24

    Tous les partis nationaux identitaires populistes de Droite sans un poison pour la démocratie. L’Histoire politique et humaine en temoigne.Merci.

    • Nadia Alexan - Abonnée 15 novembre 2020 16 h 43

      Le populisme se manifeste quand le peuple est mécontent et quand il y a des inégalités au seine d'une société.
      Par contre, il y'a un bon populisme qui vient réformer les politiques qui nuisent à la majorité, comme ceux de Bernie Sanders, et il y' a des charlatans, comme Trump et Bolsonaro, qui prétendent travailler pour le peuple, tandis qu'ils remplissent leurs poches en faisant le contraire de ce qu'ils ont promis.

  • Jacques Pellerin - Abonné 14 novembre 2020 06 h 44

    Can n'est pas la lecture de tous les médias....

    Lu dans The Economist du 14 novembre.

    Besides Donald Trump, the election’s big loser was the Democratic Party.

    Unlike the president, Mr Biden’s party is already reckoning with its failure. Bruised members of the centre-left—a faction that includes almost all the party’s candidates in the battleground states—blame the activist left for making them seem radical and untrustworthy.

    Il semble que certains journaux trouvent une perspective qui échappent à notre chroniqueur

  • Lionel Leblanc - Abonné 14 novembre 2020 07 h 25

    Rectificatif du dicton d’entrée en matière…

    Le dicton originel ne serait-il pas plutôt « Quand les Etats-Unis ont le rhume, c’est le Canada qui tousse! » À moins que ma mémoire ne soit défaillante, c’est ce que j’ai retenu d’une formule originale, entendue pour la première fois il y a cinq ou six décennies, voulant que le Canada était à ce point asservi aux Etats-Unis qu’il affichait les symptômes des difficultés éprouvées chez notre grand voisin du sud avant même celui-ci.
    Sans rancune!

  • Jacques Laberge - Abonné 15 novembre 2020 05 h 40

    Populisme propre à chaque pays, mais un peu partout

    Fort intéressant le commentaire de Francoise Labelle.Elle nous invite à penser la question: et le populisme au Québec ?
    Par ailleurs, et pensons à ailleurs, le populisme semble de plus en plus "populaire" un peu partout. Malheureusement, une de ses cacartéristiques: le retour à la violence, à la force, à l'autoritarisme. Mais n'oublions pas que les monarchies et aussi les régimes autoritaires ne manquent pas à travers le monde. Certaines élections installent des dictaterus pour trente ans. Au sujet du populisme brésilien, Bolsonaro a déclaré à plusieurs reprises que Pinochet au Chili (1973-1990) et le régime militaire du Brésil (1964-1885) auraient du tuer plus de personnes. Quant il était député fédéral, lors de son vote en faveur de la destitution de la présidente Dilma Rousseff, elle avait été torturée lors de sa prison par le gouverfement militaire, Bolsonaro a rendu hommage à Ulstra, responsable de la torture. Ces déclarations sont typiques du psychopathe dont le projet principal consiste à tuer les gens. L'ímportant historien Vila l'accuse de génocide par Covid 19.
    Jacques Laberge
    nous onterroger aussi sur la question du popul