Atlantic City comme métaphore d’un pays abîmé

Les vestiges des 30 étages du Trump Plaza, à Atlantic City, devraient être démolis le 29 janvier prochain, soit neuf jours après l’entrée en poste de Joe Biden.
Mark Makela Getty Images / Agence France-Presse Les vestiges des 30 étages du Trump Plaza, à Atlantic City, devraient être démolis le 29 janvier prochain, soit neuf jours après l’entrée en poste de Joe Biden.

Une planche de bois usée, ne laissant apparaître que les lettres « MP » sur la façade d’un immeuble en cours de démolition. Voilà les derniers signes visibles de la présence de Donald Trump à Atlantic City au New Jersey.

Au lendemain de l’élection présidentielle, la capitale du jeu de l’est des États-Unis poursuivait dimanche dernier sa lente « détrumpisation », en avance sur le reste du pays, mais toujours marquée par l’héritage néfaste des années où le milliardaire s’y est construit à coups de mensonges, d’abus, d’exploitations et de faillites.

« Donald Trump, c’est la honte de la ville », a résumé Nancy, la cinquantaine sportive, après avoir arrêté sa course sur le boardwalk pour contempler les vestiges des 30 étages du Trump Plaza que des dizaines d’ouvriers préparent depuis quelques semaines pour son dynamitage. Date prévue de l’implosion : 29 janvier prochain, soit neuf jours après l’entrée en poste du président désigné, Joe Biden. « Beaucoup de gens le détestent ici. Tout ce qu’il a fait pour la ville, c’est abuser des influences afin de se faire une image. Et il est parti sans payer les factures. Je m’inquiète de voir le pays dans le même état après ses quatre années au pouvoir. »

Autour d’elle, le petit matin vient de recracher des joueurs déçus, une jeune fille encore intoxiquée, des itinérants perdus, endormis au milieu de sacs de papier souillés sur les bancs, face à des commerces désaffectés. Sous le soleil d’un automne aux apparences d’été, la promenade longeant l’océan dévoile surtout le visage d’une ville abîmée qui, depuis les années 90, peine à se relever. Une trame urbaine défraîchie que même les rares petites familles, les couples de retraités à vélo ou les coureurs de fond n’arrivent pas à éclairer.

« Trump, ce n’est qu’un triste P. T. Barnum », laisse tomber Jim Cramer, ancien conseiller syndical pour les employés des casinos de la ville. Une référence au célèbre entrepreneur du divertissement américain, promoteur de légendes urbaines et d’un cirque qui a porté son nom. « Ici, il a surtout fait dans l’illusion pour nourrir son ego. Ses partisans prétendent qu’il est génial. Moi, je dis que c’est un imbécile. »

Manigances dans la ville

L’histoire récente d’Atlantic City est intimement liée à celle du futur ex-président américain qui, en 1984, y a ouvert son Trump Plaza, 60 000 pieds carrés de machines à sous, de restaurants, de chambres d’hôtel à la gloire de l’enrichissement par le hasard. « Il a fait des millions de dollars avec les combats de lutte et de boxe qu’il y a organisés, commente Cole Hannond, un employé d’un casino voisin en nommant Mike Tyson et Hulk Hogan. Mais peu de monde en a profité ici. »

Son Taj Mahal un peu plus loin sur la promenade a été inauguré en 1990, présenté par son propriétaire comme la « huitième merveille du monde ». Le monstre d’un milliard de dollars est aujourd’hui devenu le Hard Rock Hotel et Casino, après une faillite en 2014. Les violations « volontaires et répétées » des lois fédérales en matière de blanchiment d’argent ont valu à son propriétaire, avant qu’il ne devienne président, une amende de 10 millions de dollars en 2015, soit la plus élevée donnée par le gouvernement à un casino.

Ici, il a surtout fait dans l’illusion pour nourrir son ego. Ses partisans prétendent qu’il est  génial. Moi, je dis que c’est un imbécile.

 

« Trump, un homme d’affaires ? C’est n’importe quoi, ricane Jim Cramer. Il a réussi à mettre trois casinos en faillite dans cette ville. Avec la quantité d’argent qui circule dans ces établissements, il faut vraiment être incompétent. »

« Il a surtout mis des milliers d’employés au chômage, renchérit Nancy, avant de reprendre sa course sur la promenade. Sansparler der tous les petits ouvriers, les plombiers, les plâtriers, les électriciens qui ont construit et entretenu ses hôtels et qui n’ont jamais été payés. Beaucoup ont fait faillite eux-mêmes. »

Malgré cette feuille de route, sur la promenade d’Atlantic City, il reste encore des gens pour le soutenir. « Cela n’a pas été complètement de sa faute, dit Mike Saroka, venu de New York pour passer la fin de semaine dans la ville. La concurrence des autres casinos était forte. Et le climat ici ne permet pas d’attirer du monde toute l’année comme à Las Vegas ».

« Je rêve de le voir revenir ici, dit Nick Bulew, agent de marketing pour un casino de la ville. Ce sont les démocrates qui ont détruit ce qu’il a construit ici. Parce qu’ils n’aimaient pas le voir gagner de l’argent. Et ces mêmes démocrates vont maintenant faire la même chose pour le pays en détruisant ce qu’il a bâti. »

« Son organisation a eu plus de 100 grands projets immobiliers dans le monde, résume Michael Busler, professeur en finance à la Stockton University d’Atlantic City et fin observateur du milieu des casinos. Mais on ne parle que des quatre d’entre eux qui ont échoué et ont déposé le bilan, explique-t-il en entrevue. L’ensemble du marché du jeu d’Atlantic City a souffert d’une concurrence accrue et d’un marketing inadéquat, dont Trump n’était pas responsable. À partir de 2006 et jusqu’en 2016, les revenus totaux des jeux ont diminué chaque année d’un peu plus de 5 milliards de dollars par an à 2,6 milliards de dollars, soit une baisse de près de 50 %. »

Blâmer les autres

N’empêche, pour l’historien Bryant Simon, du laboratoire de politiques publiques de la Temple University à Philadelphie, pour bien connaître Donald Trump, « il faut comprendre ce qu’il a fait à Atlantic City, explique-t-il au Devoir. Il s’est approprié Atlantic City. Il a promis de redonner sa grandeur à la ville, d’en faire quelque chose de plus grand que Vegas. Sa mauvaise lecture du marché, ses mauvaises décisions commerciales et ses capacités de négociation médiocres ne lui ont pas permis de tenir ses promesses. Alors qu’a-t-il fait ? Il a blâmé Atlantic City, puis a demandé des faveurs à l’État et à la Ville pour financer ses pertes ».

Pis, après ses faillites, « il n’a jamais assumé la responsabilité de ses échecs. Les gens l’ont sûrement mis en garde sur l’état du marché du jeu et sur la structure de la dette de ses entreprises, mais à sa manière Trump n’a pas écouté. Il ne se souciait pas des conséquences », ajoute-t-il. Cette aventure a révélé un autre trait de son caractère d’ailleurs : Trump exige de la loyauté autour de lui, mais lui, il n’est pas fidèle ».

Dans la ville, depuis des années, c’est le vent du nord-ouest qui rappelle l’héritage du milliardaire en faisant tomber des débris de son Trump Plaza en lambeaux sur la promenade. « Une horreur dans la ville », pour le maire d’Atlantic City, Marty Small, qui dans la presse locale en septembre dernier, se réjouissait d’être arrivé enfin au point tant attendu de son effacement du paysage. En 2014, Donald Trump, lui, a intenté des poursuites contre le nouveau propriétaire du bâtiment, le milliardaire Carl Icahn, pour faire disparaître son illustre patronyme des façades.

« Nous avons une occasion de bien faire les choses désormais, a dit l’élu. Il a fallu de la ténacité pour faire démolir ce bâtiment. Je vais appliquer la même pour obtenir un bon développement ici qui va attirer les familles, et plus seulement les joueurs. »

« Built Back Better », reconstruire mieux, en somme, à l’image du programme que s’est donné le président désigné, Joe Biden, pour faire suite aux années Trump à l’échelle du pays.

Sur Twitter, l’ex-sénatrice démocrate du Missouri, Claire McCaskill, a partagé il y a quelques semaines la vidéo d’une résidente d’Atlantic City appelant à l’élection de Joe Biden devant la structure du Trump Plaza emballée pour sa démolition. « Il y a quelque chose de poétique à penser que le Trump Plaza d’Atlantic City pourrait imploser une semaine après la prise de pouvoir du président Biden », a-t-elle plaisanté.

Mais depuis samedi dernier, et l’annonce du vainqueur des élections, la poésie à Atlantic City s’approche désormais de son premier, et rare, fragment.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.

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