Trump improvise, au détriment de la démocratie

Incapable d’admettre la défaite ? Habité d’ambitions politiques ? Toujours en quête d’adulation ? Les experts ne s’entendent pas pour expliquer la réaction de Donald Trump depuis qu’il a perdu l’élection présidentielle. Tous s’entendent cependant pour dire que la réplique du président sortant, depuis une semaine, semble avant tout improvisée.

« Il ne peut pas concevoir qu’il ait perdu », explique Charles Black, un ex-stratège républicain qui a œuvré au sein des campagnes présidentielles de Ronald Reagan, George H. W. Bush, George W. Bush et John McCain.

« Trump croit sincèrement qu’on lui a volé cette élection », rapporte M. Black, des échos qu’il a obtenus sur l’état d’esprit du président sortant. « Sa réaction logique lorsque quelque chose comme cela se produit, comme il l’a fait tout au long de sa carrière professionnelle, c’est d’intenter des poursuites judiciaires. »

Le milliardaire républicain ne s’attendait visiblement pas du tout à perdre la présidence la semaine dernière.

Le politologue Scott Ainsworth croit que sa réaction n’a donc rien d’ordonné. « Je ne crois pas qu’il ait planifié quoi que ce soit au-delà du 3 novembre [date du scrutin] », suppose le professeur de sciences politiques à l’Université de Géorgie. « Je ne suis pas certain que le président Trump ait une stratégie politique soigneusement établie. Ce n’est pas dans sa nature et je ne crois pas qu’il s’attendait à se retrouver dans cette position. »

Donald Trump refuse depuis que Joe Biden a été déclaré élu, samedi, de lui concéder la victoire. Il conteste en outre les résultats du scrutin et allègue sans relâche qu’il est victime d’une « fraude électorale ».

Le professeur Paul Schiff Berman, de l’Université George Washington, n’y voit rien de plus que de « l’esbroufe » motivée par « son propre ego ». « Il essaie de créer suffisamment d’ambiguïté afin de pouvoir plaider, par la suite, qu’il n’a pas réellement perdu, que l’élection lui a été volée et qu’il peut donc tenter de se présenter à nouveau lors de l’élection de 2024, ou lancer un réseau télévisé ou encore se recycler dans le commentaire politique », estime le professeur de droit.

Donald Trump songerait en effet à briguer la prochaine élection présidentielle dans quatre ans. Si c’est le cas, Charles Black note que « faire preuve de courtoisie dès maintenant serait la meilleure chose à faire » pour le républicain.

Mais le président sortant n’a pas l’intention de changer de stratégie. Sa campagne a annoncé deux nouvelles poursuites judiciaires en Pennsylvanie lundi. Les républicains ont en outre intenté des actions judiciaires au Nevada, au Michigan, en Arizona et en Géorgie. Dans la majorité des cas, elles ont été rejetées faute de preuves suffisantes.

L’offensive légale de Donald Trump a aussi été frappée d’une autre tuile lundi : le directeur de sa campagne judiciaire, David Bossie, a reçu un diagnostic positif à la COVID-19 et a été confiné à son domicile. Tout comme le secrétaire au Logement et au Développement urbain, Ben Carson, qui a aussi appris qu’il était atteint de la COVID-19 une semaine après avoir pris part à la soirée électorale de Donald Trump à la Maison-Blanche.

« Aucune des poursuites [de la campagne Trump] n’a de fondement juridique », observe le professeur Berman, comme plusieurs l’ont noté ces derniers jours. « Et même si elles en avaient, ce n’est pas suffisant pour changer l’issue de l’élection. » Les allégations de fraude — que les républicains n’ont pas prouvées — ne sont pas généralisées et ne permettraient donc pas d’annuler l’avance de dizaines de milliers de voix de Joe Biden dans les États où les résultats sont contestés par Donald Trump. Idem pour les recomptages qu’il entend réclamer, qui ne permettent habituellement de changer le compte que de quelques centaines de voix tout au plus.

Le président sortant persiste malgré tout, en demandant plusieurs fois par jour à ses donateurs de l’aider à financer sa bataille juridique — et du même coup à rembourser ses dettes de campagne. Il songerait en outre à continuer de tenir de grands rassemblements pour marteler de plus belle ses allégations. « C’est un peu une façon de rester pertinent », résume Charles Black.

Donald Trump a en outre commencé à régler ses comptes, en limogeant son secrétaire à la Défense, Mark Esper — qui avait refusé d’envoyer la Garde nationale pour maîtriser les manifestants du mouvement Black Lives Matter à Washington cet été.

Des impacts concrets

Bien que tous les observateurs prédisent que les contestations judiciaires ne sauveront pas la carrière présidentielle de Donald Trump, les élus républicains défendent cette stratégie.

« Le président est en droit d’enquêter ces allégations et de réclamer des recomptages en vertu de la loi », a affirmé à son tour le leader républicain au Sénat, Mitch McConnell, l’un des républicains les plus influents à Washington. « Les projections des médias [qui ont donné Joe Biden gagnant] et leurs opinions n’ont pas de veto sur les droits légaux de tout citoyen, y compris le président des États-Unis ».

Une poignée de républicains se sont permis d’inviter Donald Trump à accepter la défaite, mais la majorité l’ont défendu ou sont restés muets.

« La réalité est que l’emprise de Donald Trump sur la base électorale du Parti républicain est si forte que très peu de leaders républicains sont prêts à dire quoique ce soit de négatif à son sujet ou à défendre une position contraire aux siennes », résume le professeur Berman.

En permettant au président sortant de contester ainsi les résultats de l’élection démocratique, les républicains risquent cependant de miner la présidence de Joe Biden avant même qu’il n’entame son mandat en janvier, craint le politologue Daniel Marien de l’Université de Floride. « Sur le plan politique, c’est Trump qui salit encore plus le nid de la démocratie américaine avant de quitter la Maison-Blanche. L’effet concret sera de délégitimer le gouvernement Biden encore plus auprès de ses 70 millions d’électeurs [qui ont voté pour Trump], aggravant ainsi les obstacles à une gouvernance démocrate dans l’avenir immédiat. »

Le refus de Donald Trump de concéder la présidence a déjà des conséquences concrètes : l’Administration des services généraux n’a pas validé le début de la transition, privant ainsi l’équipe de Joe Biden d’un accès à des bureaux au gouvernement, de documents et de financement pour entamer ses préparatifs en vue de l’entrée en fonction du président désigné en janvier.

Le professeur Ainsworth n’est toutefois pas convaincu, comme le professeur Marien, que cette contestation des résultats par Donald Trump minera la présidence Biden. « Si le monde arrive à contenir la COVID-19, que l’économie rebondit, que les élus parviennent à démontrer qu’ils arrivent à régler des problèmes, au Congrès et à la Maison-Blanche, alors tout cela sera vite oublié », prédit-il.

L’ex-stratège Charles Black croit aussi que quelques trumpistes refuseront peut-être d’accepter la présidence Biden, mais que la majorité des électeurs se rangeront derrière lui lorsque les recours juridiques seront rejetés et que la défaite sera confirmée. « Donald Trump va continuer de rendre la situation difficile et de refuser d’être courtois pendant deux ou trois semaines. Mais une fois que ce sera terminé, ce sera terminé et tout le monde va tout oublier. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat – Le Devoir.

 

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11 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 10 novembre 2020 06 h 45

    Les tyrans ont toujours des difficultés à partir. Et dire que des millions d'êtres humains le soutiennnent encore...il y a certainement une forme de pathologie pour le soutenir ainsi alors que nous avons tout pour ne pas se permettre cette erreur politique majeure: l’Histoire avec une grande Hache, la culture politique et philosohique, Staline, Hitler, Poutine et on en passe... Voyez aussi les pays arabes comme l’Egypte, l'Algérie ec...les tyrans sont difficiles à abattre et si nous sommes chrétiens,, pour ceux qui le sont, alors prions pour ses adulateurs fanatiques si aveuglés parce que ce sont eux qui les mettent au pouvoir ces tyrans dangereux. Ce sont eux dont il faut parler. Merci.

  • Carole Cyr - Abonné 10 novembre 2020 07 h 05

    Et si c'était vrai que l'élection a été frauduleuse? Ce ne serait pas là première fois. Ce genre de magouille et la toute puissance des médias américains (qui ont perdu toute crédibilité depuis la guerre contre l'Irak) menacent bien davantage la démocratie aux États-Unis que Trump.

    • Sylvain Auclair - Abonné 10 novembre 2020 11 h 11

      Ce qui est miraculeux, c'est que les démocrates aient gagné ou aient passé proche de gagner dans un État comme la Géorgie, où les autorités républicaines font tout leur possible depuis des décennies pour priver leurs adversaires de leur droit de vote à tous les niveaux. Là réside la vraie magouille.

    • Hélène Paulette - Abonnée 10 novembre 2020 11 h 47

      D'après vous, la fraude serait de quel ordre? Beaucoup d'inexactitudes ont été véhiculées par Trump. D'abord il est faut qu'on a distribué les bulletins de vote postaux à tout venant: pour avoir ce bulletin il faut d'abord figurer sur le liste électorale, puis en faire la demande. Ensuite il est inexact qu'il n'y avait pas d'observateurs républicains au déppouillement: comme içi les bulletins sont vus et approuvés par un représentant de chaque parti. Le vote électronique? Depuis la tentative de détournement du vote via un relais clandestin, on a sécurisé davantage le processus. En plus chaque électeur peut être empêché de voter par les scrutateurs de chaque parti s'il y a un doute sur son identité. On ne peut absolument pas parler de fraude massive pouvant changer le résultat d'une élection...

  • Louise Collette - Abonnée 10 novembre 2020 08 h 48

    Triste

    Quel Triste Sire.

    Quand on a lu le livre de sa nièce Mary Trump on comprend mieux ce comportement d'enfant de cinq ans qui trépigne et fait des crises de colère parce qu'il n'a pas eu sa <<bébelle>>
    Il a agi comme ça toute sa vie et on l'y a même encouragé, il a toujours eu ses bébelles, tous ce sont écrasés devant lui, même les banquiers, le roi absolu dans sa famille et dans son entourage et on voit ce que ça donne.

    C'est sa première vraie défaite, il ne comprend pas ce qui lui arrive, il a perdu une <<grosse bébelle>> cette fois-ci.
    C'est un cas, gros travail pour les psys, encore faudrait-il qu'il admette qu'il a un problème pour aller se faire soigner, il est bien tard pour ça.

    Aux grands reportages sur RDI, on l'a qualifié de sociopathe et de psychopathe, à ce stade de sa vie il ne changera pas d'un iota.
    Intéressant ce livre publié chez Albin Michel dans sa version française. TROP ET JAMAIS ASSEZ.
    Ça aide à comprendre.

  • Patrick Daganaud - Abonné 10 novembre 2020 09 h 04

    OXYMORE

    « Trump croit sincèrement (qu’on lui a volé cette élection )»,

    Trump croit sincèrement est un oxymore...

    : )

  • Marcel Dufour - Abonné 10 novembre 2020 09 h 26

    M. Trump est malade

    Il souffre apparemment de narcissime . Est-ce que des psycologues ou des psychjatres pourraient nous dire comment neutraliser ce pauvre homme, qui peut encore causer beaucoup de dommages?

    • Jana Havrankova - Abonnée 11 novembre 2020 09 h 03

      Donald Trump est un narcissique classique. On pourrait penser que le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5) s’inspire de Trump quand il décrit une personne narcissique :

      sens grandiose de sa propre importance ; fantasmes de succès illimité et de pouvoir ; s’énerve facilement quand on ne répond pas à ses désirs ; pense être « spécial » et unique ; montre un besoin excessif d’être admiré ; s’attend sans raison à bénéficier d’un traitement particulièrement favorable ; exploite les autres dans les relations interpersonnelles ; manque d’empathie ; cache des informations aux autres pour arriver à ses fins ; fait preuve d’attitudes et de comportements arrogants et hautains.
      Pour la description détaillée : https://fr.wikipedia.org/wiki/Trouble_de_la_personnalit%C3%A9_narcissique#:~:text=Le%20trouble%20de%20la%20personnalit%C3%A9,par%20un%20manque%20d’empathie

      Il est assez rare que les narcissiques cherchent de l’aide ou une thérapie concernant leur trouble. Ils croient que c’est leur entourage qui pose des problèmes, pas eux.

      Le pronostic pour la guérison du trouble narcissique de Trump est sombre.