Kamala Harris, l’histoire et l’espoir

L’élection de Kamala Harris, en duo avec Joe Biden, a été célébrée samedi dans les rues de plusieurs villes américaines, dont Philadelphie.
Photo: John Minchillo Associated Press L’élection de Kamala Harris, en duo avec Joe Biden, a été célébrée samedi dans les rues de plusieurs villes américaines, dont Philadelphie.

Il s’était déjà craquelé grâce à Hillary Clinton, qui aurait pu être élue à la présidence. Mais voilà que le plafond de verre se fissure encore davantage à la suite de l’élection de Kamala Harris, qui devient la première femme vice-présidente, noire et d’ascendance indienne de surcroît, de l’histoire américaine.

« C’est en effet le plus haut poste élu à être occupé par une femme aux États-Unis », constate Andréanne Bissonnette, chercheuse en résidence à la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM et spécialiste des questions touchant les femmes et la communauté LGBTQ.

Fille d’un père économiste d’origine jamaïcaine et d’une mère scientifique d’origine indienne, Kamala Harris, âgée de 56 ans, n’en est pas à sa première… « première » justement. Élue deux fois procureure générale de Californie, celle qui a brièvement été de la course à l’investiture démocrate à la présidence a été non seulement la première femme, mais aussi la première femme noire à occuper le poste de procureur général dans l’État américain le plus peuplé des États-Unis. En janvier 2017, en prêtant serment au Sénat, à Washington, elle devenait la première femme originaire d’Asie du Sud à le faire et la deuxième sénatrice noire dans l’histoire américaine. « Ma mère me disait souvent : “Kamala, si tu es la première à faire quelque chose, assure-toi de ne pas être la dernière” », s’est toujours plu à répéter Mme Harris.

Une leçon qu’a reprise la vice-présidente désignée dans son discours de victoire, samedi soir. « Bien que je sois la première femme à occuper ce poste, je ne serai pas la dernière. Parce que toutes les petites filles qui nous regardent ce soir voient que notre pays est un pays aux possibilités infinies », a-t-elle lancé, sous les applaudissements de dizaines de femmes réunies au rassemblement Biden-Harris de Wilmington, au Delaware.

Kamala Harris a en outre évoqué sa mère qui, en émigrant aux États-Unis à l’âge de 19 ans, n’avait jamais imaginé que sa fille accéderait un jour au second poste du pays. « Elle croyait profondément en une Amérique où un moment comme cela est possible. Alors, je pense à elle et aux générations de femmes — les femmes noires », a-
t-elle souligné. « Les femmes asiatiques, blanches, latino-américaines, autochtones qui ont ouvert la voie à ce moment ce soir. »

Car en plus d’être une femme, Kamala Harris est une personne noire et d’ascendance sud-asiatique, souligne la doctorante Andréanne Bissonnette, ce qui revêt une importance symbolique. « Quand on regarde qui soutient les démocrates élection après élection, l’électorat le plus fidèle, ce sont les femmes noires. » Bien que les sondages à la sortie des urnes soient à prendre avec circonspection, ce serait le groupe qui a le plus appuyé le Parti démocrate en matière de pourcentage de votes, ajoute-t-elle. « Avoir une vice-présidente femme et noire, c’est en quelque sorte une reconnaissance du Parti démocrate envers cette coalition qui lui a permis de l’emporter. »

Le président désigné, Joe Biden, l’a lui-même reconnu, dans son discours de samedi. « La communauté afro-américaine s’est mobilisée pour moi encore une fois. Ils ont toujours été là pour moi. Et je serai là pour vous ! », leur a-t-il promis.

Alors qu’aux quatre coins des États-Unis les femmes afro-américaines célébraient la victoire d’une des leurs, la fierté était tout aussi grande en Inde dans le village tamoul natal du grand-père maternel de Kamala Harris. Des pétards et des prières ont salué cette première historique. Les villageoises ont même réalisé un rangoli, une œuvre colorée dessinée au sol, écrivant : « Félicitations à Kamala Harris ». Même le premier ministre, Narendra Modi, a souligné que l’élection de la vice-présidente était une « immense fierté ».

Le pouvoir aux femmes

Pour Véronique Pronovost, doctorante en sociologie et en études féministes à l’UQAM, le rôle que jouera une femme comme Kamala Harris « ouvre un autre endroit de pouvoir » dans un lieu qui avait été entièrement dominé par des hommes. « C’est positif en matière de représentation des femmes au sein des institutions politiques. Certains estiment que ça permet de créer des modèles en marquant symboliquement l’imaginaire des jeunes et, pour d’autres, cela permet de déconstruire des stéréotypes sur les femmes en politique. »

En effet, plusieurs Américains croient encore que les femmes sont incapables d’assumer certaines fonctions, rappelle celle qui est aussi chercheuse en résidence à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand. « Sarah Palin s’était notamment fait dire qu’elle ne pourrait pas assumer le rôle de commandante en chef de l’Armée, advenant le décès de McCain en cours de mandat. »

Selon Mme Pronovost, les femmes élues peuvent parfois — « mais pas toujours ! » — avoir plus de considération pour les enjeux qui touchent les femmes. « Le fait d’être à la vice-présidence lui confère un pouvoir d’influence particulièrement important », avance-t-elle. Même si sa dureté, notamment dans ses jugements, a souvent été critiquée.

Pas une surprise

Bien qu’il suscite l’admiration chez plusieurs, l’exploit historique d’une première femme à la vice-présidence n’est pas une totale surprise, après un président noir en la personne de Barack Obama et une « presque présidente » femme, avec Hillary Clinton. Les femmes en politique sont plus nombreuses que jamais, fait aussi remarquer Mme Bissonnette.

« Ça s’inscrit dans la mouvance des derniers cycles électoraux. En 2018, on parlait de l’année des femmes, en faisant référence au nombre de femmes candidates aux postes électifs, tant à la Chambre [des représentants] qu’au Sénat, et en 2020, le record a été battu, car encore plus de femmes se sont présentées à ces postes électifs, et
particulièrement beaucoup de femmes issues de la diversité. »

Il faut dire que les femmes colistières d’un candidat à la présidence n’ont jamais été légion. En 2008, Sarah Palin, qui était aux côtés du républicain John McCain, est celle qui est passée le plus près d’accéder à la vice-présidence. Avant elle, en 1984, Geraldine Ferraro avait été la première colistière d’un des deux grands partis, aux côtés du candidat démocrate Walter Mondale, qui avait subi une cuisante défaite face à Ronald Reagan.

Mais, rappelle Véronique Pronovost, la toute première femme à s’être présentée comme vice-présidente sur un « ticket » présidentiel a été Theodora Nathalia « Tonie » Nathan en 1972, sous la bannière du Parti libertarien. Le duo était passé à des lieues d’une victoire, mais avait néanmoins obtenu le vote d’un grand électeur de la Virginie.

Comme plusieurs observatrices de la scène politique américaine, Andréanne Bissonnette croit que le caractère « historique » de la présente élection est malheureusement éclipsé par les coups d’éclat de Donald Trump. « Lorsqu’on arrive à une étape charnière comme celle-là, c’est habituellement toujours salué publiquement, peu importe l’allégeance partisane », ajoute-t-elle en évoquant la « grâce » de John McCain, dont le discours de défaite avait rendu un véritable hommage à Barack Obama. « On se retrouve quand même à minimiser la couverture et l’importance de ce moment-là, qui est historique pour la représentation politique des femmes et leur accès aux postes de pouvoir. »

Avec l’Agence France-Presse

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat— Le Devoir.