Dix indicateurs clés pour décoder le vote du 3 novembre

Un sondage effectué par Edison Research pour le compte du National Election Pool permet de voir qui peuvent être les électeurs de Joe Biden et de Donald Trump en fonction d’indicateurs sociodémographiques.
Photo: Seth Herald Agence France-Presse Un sondage effectué par Edison Research pour le compte du National Election Pool permet de voir qui peuvent être les électeurs de Joe Biden et de Donald Trump en fonction d’indicateurs sociodémographiques.

Qui sont les électeurs de Joe Biden et de Donald Trump ? Un sondage effectué par Edison Research pour le compte du National Election Pool permet de découper le vote en fonction d’indicateurs sociodémographiques. Même si nos identités sont plurielles et que ces groupes sont loin d’être des ensembles monolithiques, certaines tendances peuvent en être extraites.


 

1. Le sexe

 

Les données du sondage démontrent clairement le gender gap, cet écart entre le vote des hommes et celui des femmes. Historiquement, les hommes ont davantage tendance à voter républicain, alors que les femmes penchent plus pour les démocrates. Selon The Atlantic, « au fur et à mesure que les partis [démocrates et républicains] sont devenus idéologiquement plus marqués, l’écart hommes-femmes s’est accru, passant de 8 points de pourcentage en 1980 à 12 points en 2000, puis à 13 points en 2016. »

En 2016, 41 % des hommes avaient voté pour Hillary Clinton. En 2020, Joe Biden a réussi à briser cette tendance masculine vers le vote conservateur. Au fil d’arrivée, mardi, les deux candidats ont ravi presque également le vote masculin. « Que Trump perde des plumes auprès des hommes blancs, on ne l’avait pas vu venir », souligne Véronique Pronovost, chercheuse à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand.

En 2016, plusieurs femmes des banlieues s’étaient tournées vers Donald Trump, lui ouvrant du même coup les portes de la Maison-Blanche. Un sondage mené par le Pew Research Center, début octobre, notait une avance de 19 points pour Biden auprès des femmes des banlieues. Mais celles-ci ont vraisemblablement entendu l’appel du président Trump (« Suburban women, would you please like me ? »), lancé quelques jours avant le vote. « En Géorgie, 70 % des femmes blanches ont voté pour Trump ; c’est extrêmement élevé, considérant qu’elles représentent le tiers de l’électorat », relève Véronique Pronovost.

 

 

2. L’âge

 

En 2020, les démocrates ont réussi à faire des gains importants auprès des jeunes électeurs. Alors que Hillary Clinton avait conquis 55 % des 18 à 29 ans en 2016, ceux-ci ont appuyé Joe Biden dans une proportion de 62 % en 2020. Selon CNN, ce vote des jeunes pour les démocrates a lourdement pesé dans la balance dans plusieurs États du Midwest et en Arizona. « Au Wisconsin et en Pennsylvanie, près des deux tiers de ces électeurs ont appuyé Biden, comparativement à 47 % des jeunes du Wisconsin et 52 % des jeunes de Pennsylvanie, qui avaient donné leurs votes à Clinton en 2016 », note la chaîne américaine.

Du côté des personnes âgées de 65 ans et plus, on remarque que l’appui pour Donald Trump s’est aussi effrité : 53 % d’entre elles lui avaient donné leurs votes en 2016, alors que 51 % des aînés ont souhaité, dans les derniers jours, lui offrir un deuxième mandat. Plus particulièrement en Floride, la moitié des 65 ans et plus ont donné leur appui à Trump en 2020, alors qu’ils étaient 57 % à vouloir lui donner les clés de la Maison-Blanche il y a quatre ans. « Il y a possiblement eu un transfert d’une partie de l’électorat âgé en raison de la gestion de la pandémie, puisque ces personnes sont plus durement frappées par la COVID », avance Véronique Pronovost, ajoutant qu’il est toutefois hasardeux de tirer des conclusions puisque l’âge (tout comme le sexe, la religion, le lieu de résidence) n’est pas nécessairement le facteur décisif pour déterminer le vote.

 

 

3. L’origine ethnique

 

L’élection de 2020 aura été celle où analystes, sondeurs et politiciens ont (enfin) compris que le vote latino n’est pas un bloc monolithique. « Ce qu’on appelle l’électorat latino, c’est une construction pure et dure, souligne Véronique Pronovost. Ce sont des gens qui viennent de pays différents, de contextes et de cultures différentes. Le fait de les amalgamer dans une catégorie homogène, c’est essayer de créer un indicateur, de fédérer des groupes qui n’appartiennent pas à un ensemble. »

Rapidement mardi soir, on a pu constater que le discours de Donald Trump affirmant que les États-Unis basculeraient dans le socialisme si Joe Biden était porté au pouvoir a possiblement eu un fort écho en Floride auprès d’électeurs originaires de Cuba ou du Venezuela, deux pays ayant connu ce type de régime. Dans le Sunshine State, que les républicains ont remporté, le président a conquis près de la moitié des électeurs latinos, alors qu’ils n’étaient que 35 % à l’appuyer à la précédente élection. Selon CNN, en Géorgie et en Ohio, deux États pivots, Joe Biden a également perdu des appuis parmi les électeurs latinos. « L’ex-vice-président mène [auprès de cet électorat] par seulement 16 points de pourcentage en Géorgie et 24 points en Ohio, comparativement à la marge de Hillary Clinton qui était respectivement de 40 points et de 41 points. »

Par ailleurs, Donald Trump — dont la candidature a été appuyée par 57 % des électeurs blancs — a également fait croître ses appuis auprès de la communauté afro-américaine, faisant passer les votes de cette frange de l’électorat de 8 % en 2016 à 12 % en 2020. Joe Biden a ravi la faveur de 87 % des électeurs noirs et, de manière plus générale, de 72 % des électeurs qui se définissent comme étant non-blancs.

 

 

4. L’éducation

 

Ce qui retient l’attention, ici, quand on découpe encore davantage le vote, ce sont les gains que Joe Biden a réalisés auprès des électeurs blancs n’ayant pas de diplôme universitaire (35% des votants) — une frange de la population qui représente le tiers de l’électorat et qu’on croyait acquise plus fortement à Donald Trump (64%). Alors que l’écart dans le vote de ces électeurs était à l’avantage du républicain par une marge de 28 points en 2016, celle-ci a fondu à 16 points de pourcentage en 2020. Parallèlement, les deux candidats obtiennent tous les deux 49% des votes des électeurs blancs ayant un diplôme universitaire, ma’s c'est surtout chez les électeurs non blancs ayant ou pas un diplôme universitaire q’e l'écart est le plus marqué: respectivement 26% pour Trump contre 71 pour Biden et 27% contre 72%.

La question des pertes d’emploi et de l’insécurité économique qui règne en ce moment peut être une piste pour comprendre cet effritement, croit Véronique Pronovost. Sans oublier le « problème d’image  » d’Hillary Clinton en 2016, largement considérée comme étant cette représentante d’une élite fortunée, déconnectée des préoccupations de l’Américain moyen. À l’opposé, « Biden a de forts liens avec les syndicats ouvriers, notamment au Michigan et au Wisconsin, où il y a eu beaucoup de pertes d’emplois », note la chercheuse. Dans les derniers jours de campagne, le candidat démocrate a d’ailleurs reçu l’appui du North America’s Building Trades Unions, une coalition de 14 syndicats représentant près de trois millions de travailleurs aux États-Unis. Un soutien qui lui a potentiellement permis de concrétiser un appui plus lourd auprès des cols bleus.

Cette base ouvrière vote toutefois encore massivement pour Trump. En Géorgie, par exemple, où la lutte est serrée, Trump a mis le grappin sur les votes de 80 % des électeurs n’ayant pas de diplôme universitaire.

 
 

5. La religion

 

On est ici dans la base pure et dure de Donald Trump : les électeurs blancs évangéliques. Ils avaient appuyé le milliardaire dans une proportion de 81 % en 2016, puis de 76 % cette année.

Le Pew ResearchCr ntre percevait déjà ce léger fléchissement depuis quelques mois. Le taux d’appui à Trump au sein de l’électorat blanc évangélique se situait à 78 % en avril, avant de tomber à 72 % en juillet, pendant que le nombre de cas de coronavirus au pays continuait de grimper et que se poursuivait le mouvement de dénonciation des injustices raciales. Cette chute a d’ailleurs été observée auprès d’autres groupes religieux, note le Pew ResearchCr,ntre, ajoutant que le niveau d’appui envers Trump demeure tout de même excessivement élevé au sein de cette frange de l’électorat.

Véronique Pronovost suggère deux autres pistes de réflexion pour expliquer ce recul. Le fait que de nombreux leaders religieux ont pris la parole pour encourager leurs paroissiens à tourner le dos à Trump. Et cette cacophonie dans laquelle le premier débat entre les deux candidats à l’élection présidentielle s’est enlisé à la fin septembre — Trump coupant sans cesse la parole à son opposant, faisant fi des règles. « Pour cette frange de l’électorat, un certain décorum et un respect sont importants », souligne la chercheuse.

Par ailleurs, le sondage AP VoteCast effectué quelques jours avant le 3 novembre confirmait que Trump remporte majoritairement la faveur des protestants et des catholiques, alors que Joe Biden a en poche une majorité des électeurs juifs, musulmans et ceux et celles ne s’identifiant à aucune religion.

 

 

6. Le revenu familial

 

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les électeurs qui ont un revenu familial annuel inférieur à 50 000 $US ne votent pas massivement pour Donald Trump. Ce n’était pas vrai en 2016, et ce ne l’est pas plus en 2020. Dans un article publié dans The Atlantic après l’élection de Trump, il y a quatre ans, la politologue Diana C. Mutz, de l’Université de Pennsylvanie, déboulonnait ce mythe. Ce ne sont pas les difficultés économiques qui galvanisent les appuis aux trumpistes, mais plutôt cette « menace ressentie par des groupes dominants face au changement ».

Des données récoltées après les primaires en 2016 révélaient d’ailleurs que les électeurs de Trump étaient mieux nantis que la moyenne des Américains. Leur revenu médian s’établissait à environ 72 000 $US, bien au-dessus de la moyenne nationale de 56 000 $US. Un chiffre également bien supérieur au revenu moyen de 61 000 $US de ceux et celles qui avaient appuyé Hillary Clinton ou Bernie Sanders aux primaires démocrates.

 

 

7. Urbain ou rural

 

« Aux États-Unis, on a vraiment un électeur des villes et un électeur des champs », souligne Élisabeth Vallet, professeure en études internationales au Collège militaire royal de Saint-Jean et directrice de l’Observatoire de géopolitique de la Chaire Raoul-Dandurand. Une tendance ancrée depuis longtemps au pays de l’Oncle Sam. De manière générale, les électeurs républicains vivent à l’écart des côtes est et ouest pour se concentrer davantage dans le Midwest et le sud du pays. À l’intérieur de ces zones, les électeurs conservateurs s’établissent majoritairement à l’extérieur des centres urbains. À l’opposé, les électeurs démocrates se trouvent en plus grand nombre sur les côtes du pays et dans les villes. « Souvent, on va assimiler cette tendance au fait que dans les villes, les gens sont plus éduqués et dans les milieux ruraux, les gens sont plus conservateurs, plus religieux », pointe Véronique Pronovost.

D’ailleurs, le changement dans la tendance du vote observée vendredi, en Pennsylvanie (Trump étant en tête avant de se faire devancer par Biden), est notamment attribuable à cette division entre le vote des villes et le vote des campagnes. « Une des sources de la résilience de Biden repose dans la nature des votes qu’il reste à compter, écrivait le New York Times vendredi matin. […] De nombreux votes qui ne sont toujours pas comptabilisés proviennent des zones urbaines et de leurs périphéries qui ont tendance à voter fortement pour les démocrates. »

 

 

8. L’enjeu décisif

 

Sans grande surprise ici, on constate que les électeurs de Donald Trump sont préoccupés davantage par l’économie et par la loi et l’ordre, alors que les électeurs de Joe Biden avaient davantage en tête les inégalités raciales et la lutte contre la pandémie de coronavirus lorsqu’ils ont rempli leurs bulletins de vote. En août, le Pew Reseacr Centre avait révélé que l’économie était la principale priorité de 76 % des Américains, cette proportion étant plus élevée chez les républicains que chez les démocrates. Le président Trump en a d’ailleurs fait un de ses principaux thèmes de campagne, répétant à maintes reprises que Joe Biden allait confiner à nouveau tout le pays s’il était réélu — freinant ainsi la reprise économique —, et qu’il allait hausser les impôts des Américains. Pendant ce temps, Joe Biden répétait que la gestion déficiente de la crise sanitaire par les républicains a conduit au trépas plus de 235 000 Américains, tout en contaminant près de 10 millions de leurs concitoyens, galvanisant à son tour son électorat. Le candidat républicain a d’ailleurs fait du respect des gestes barrières pour freiner la propagation de la COVID-19 un élément central de sa campagne.

 

 

9. La pandémie

 

Voilà une démonstration éloquente de la division grandissante de l’électorat américain. Alors que les électeurs de Trump estiment que les États-Unis gèrent bien ou très bien la pandémie de COVID-19, ceux qui ont jeté leur dévolu sur Joe Biden voient la situation à l’extrême opposé. « L’épidémie de coronavirus divise les électeurs sur la base de leur allégeance politique », soulignait CNN plus tôt cette semaine. Véronique Pronovost y voit également un aspect inquiétant. « On est devant des faits, des données scientifiques et on a deux perspectives complètement différentes sur une situation très factuelle », souligne-t-elle.

Dans la même veine, les électeurs qui estiment que le port du masque en public relève d’un choix personnel ont appuyé Trump dans une proportion de 72 %, alors que ceux qui voient le port du masque comme un geste responsable à l’égard de la santé publique ont donné leur vote à Biden dans une proportion de 64 %.

Quant aux électeurs qui jugent qu’il est plus important de contenir l’épidémie même si cela cause du tort à l’économie, ils ont soutenu Biden à hauteur de 80 %, alors que ceux qui souhaitent prioriser l’économie sur la gestion de la COVID-19 ont appuyé Trump à hauteur de 76 %. Des chiffres extrêmement révélateurs.

 

 

10. Le racisme

 

On voit ici aussi que le racisme est un enjeu qui divise beaucoup aux États-Unis. Alors que les électeurs qui voient le racisme comme un enjeu central ont jeté à 70 % leur dévolu sur Joe Biden, ceux qui perçoivent qu’il s’agit là d’un enjeu mineur ou même que ce n’est pas du tout un problème ont appuyé Donald Trump à hauteur de 82 %. « Il y a une incompréhension quant au vécu d’une partie de la population, qui mène à des radicalisations et à des divisions, analyse Véronique Pronovost. Il y a un système raciste aux États-Unis qui est très présent. Chaque fois qu’il y a des manifestations, et possiblement des débordements, ça agit comme un vecteur, ça crée un backlash chez certains Blancs conservateurs qui se confortent encore davantage dans leurs positions. »

D’ailleurs, les électeurs qui ont une opinion favorable du mouvement Black Lives Matter (BLM) ont appuyé Biden dans une proportion de 78 %, alors que 85 % de ceux qui ont une opinion défavorable de BLM ont donné leur vote à Trump. Dans la même lignée, ceux qui estiment que le système de justice américain traite inéquitablement les Noirs ont appuyé à 81 % Biden, alors que les électeurs qui qualifient le système comme étant juste ont voté pour Trump à hauteur de 83 %. Un autre fossé bien présent dans la société américaine.

 

 

Le sondage a été mené auprès de 15 590 électeurs à la sortie des urnes et par téléphone (afin sonder les électeurs ayant voté par la poste).