Une soirée difficile pour les sondeurs

Joe Biden n’est peut-être plus loin de la Maison-Blanche, mais la faiblesse apparente de sa victoire — si elle se concrétise — aura cette année encore écorché la crédibilité des sondeurs américains. Mais la sévérité du jugement à leur égard s’est atténuée au fil de la journée mercredi, plusieurs appelant à la prudence avant de tirer des conclusions hâtives.

« Il est clair qu’il y a eu certains problèmes avec les sondages durant ce cycle électoral, indique au Devoir Courtney Kennedy, directrice de la recherche en sondages au Pew Resarch Center. Mais c’est trop tôt pour dire quoi que ce soit de définitif à propos de ces problèmes — ce qu’ils sont, ce qui les a provoqués, et même s’ils sont plus importants que ceux qu’on a vus dans d’autres élections. »

Encore mercredi soir, il restait « beaucoup de votes à compter », rappelait-elle. « Dans certains États où on dépouille encore, on pourrait ainsi très bien avoir un résultat final qui confirme ce que les sondages prévoyaient [même si ce n’était pas le cas en matinée]. C’est vraiment trop tôt pour le dire. »

Plus tôt dans la journée, la professeure de communications à l’Université de Boston Tammy R. Vigil lançait le même avertissement. « Attendons le résultat final avant de se prononcer. » Mais elle remarquait tout de même que dans plusieurs États, les sondages semblaient avoir mal lu les intentions de l’électorat.

« Ils ont souvent été loin du compte », disait-elle en citant la Floride et le Texas, « où on a beaucoup spéculé sur les chances de Biden. On voit que dans certains États, les rajustements que les sondeurs disaient avoir faits après 2016 ne sont pas encore au point. »

Règle générale, les sondages semblent avoir mal lu le vote trumpiste — comme en 2016. Mais une fois tous les votes compilés, les appuis de Joe Biden risquent fort d’atteindre ce qu’on lui prédisait.

Jean-Marc Léger, qui dirige la firme du même nom, estime que les sondeurs ont « très bien évalué le vote de Joe Biden. Le problème, c’est la sous-évaluation du vote de Trump de trois ou quatre points. C’est ce qui a créé de la distorsion — il est allé chercher plus que la marge d’erreur. » L’un dans l’autre, reconnaît-il, « ça n’a pas été la meilleure soirée des sondeurs ».

Pourquoi cette difficulté à reconnaître les électeurs de Donald Trump, même après quatre ans de préparation ? « Le trumpisme est tellement mis à l’index que c’est probablement pas une position très confortable à assumer », soulève Élisabeth Vallet, directrice de l’Observatoire de géopolitique de la Chaire Raoul-Dandurand. « Dans le cas présent, soit les électeurs républicains n’ont pas répondu aux sondeurs, soit ils n’ont pas osé dire qu’ils voteraient pour Trump. »

Mais ce n’est qu’une « fois que tous les bulletins seront rentrés qu’on pourra faire une autopsie beaucoup plus fine de ce qui s’est passé, notamment pour connaître les tranches de population qui ont été mal évaluées », dit-elle.

Le problème, c’est la sous-évaluation du vote de Trump de trois ou quatre points. C’est ce qui a créé de la distorsion — il est allé chercher plus que la marge d’erreur.

Selon Tammy R. Vigil, il se peut qu’au-delà de la « gêne » à se dire trumpiste, il y ait « un phénomène qui existe où les gens se disent honnêtement qu’ils vont voter pour Joe Biden, mais qu’au moment de le faire, leur instinct leur dit autre chose — des éléments plus personnels, plus égoïstes, peuvent entrer en ligne de compte. Ce n’est pas qu’ils ont menti aux sondeurs, mais ils ne connaissaient pas bien leur propre état d’esprit avant d’arriver dans l’isoloir ». Ce qui, convient-elle, n’aide pas les sondeurs à bien décoder ce qui se passe sur le terrain.

De mauvais sondeurs ?

« Les sondeurs n’étaient pas dans le champ, mais l’écart prévu entre les candidats [entre six et huit points] ne s’est clairement pas avéré », note pour sa part Claire Durand, spécialiste des sondages (Université de Montréal) qui a observé de près l’évolution des coups de sonde au fil de la campagne américaine.

Selon elle, ce sont surtout les sondages menés en ligne qui ont erré cette année. « Les sondages téléphoniques avaient perçu une remontée de Donald Trump, ceux automatisés aussi. Mais les sondages Web ont vraiment sous-estimé le vote Trump. »

Au Canada, dit-elle, cette méthode de sondage a prouvé son efficacité. Le problème aux États-Unis est plutôt « dans la composition des panels Web. Les échantillons ne sont pas assez diversifiés. » Un autre élément important entre en ligne de compte : « Il y a énormément de sondeurs aux États-Unis, dont plusieurs ne sont pas établis et font des sondages avec de petits échantillons »… ce qui n’empêche pas certains agrégateurs de les prendre en compte pour établir une moyenne des sondages.

Jean-Marc Léger, qui fonctionne avec des panels Web, ne croit pas que la méthode de sondage ait quoi que ce soit à voir avec les écarts notés. « Le problème majeur qu’il y a aux États-Unis, c’est qu’il y a des sondeurs vraiment mauvais. Et même si tu fais une moyenne des mauvais sondages, ça donne quand même une mauvaise moyenne. »

De plus, dit-il, « il y a beaucoup de sondeurs qui sont carrément partisans, comme Rasmussen [pro-Trump]. Ils font partie de la dynamique politique, ce sont des lobbys plus que des sondeurs. »

En attendant les résultats finaux (« on ne peut pas faire une analyse statistiquement si on n’a pas les statistiques complètes »), Jean-Marc Léger relève qu’il y avait cette année « beaucoup d’imprévisibilité » dans la campagne : un candidat hors-norme, une pandémie, un taux de participation par anticipation inédit. « C’était une dynamique difficile à lire, totalement nouvelle. »

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