Quels chemins vers la victoire reste-t-il à Biden et à Trump?

Les États-Unis se réveillent ce matin dans un climat d’incertitude élevé.
Photo: Alex Wong Getty images / Agence France-Presse Les États-Unis se réveillent ce matin dans un climat d’incertitude élevé.

Les États-Unis se sont réveillés mercredi matin dans un climat d’incertitude élevé — et après une nuit électorale marquée par les propos controversés du président Trump. À quoi peut-on s’attendre à partir de maintenant ? Regard en questions-réponses sur la suite des choses.

Quels sont les chemins vers la victoire encore possibles pour les deux candidats ?

« Dans les deux cas, c’est encore possible d’accéder à la Maison-Blanche, estime Valérie Beaudoin, chercheuse associée à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand. Joe Biden n’a pas besoin nécessairement de la Pennsylvanie. Il peut gagner la Maison-Blanche s’il remporte l’Arizona, le Nevada, le Michigan et le Wisconsin. Joe Biden va gagner le vote populaire, mais ça ne veut pas dire qu’il va gagner la Maison-Blanche [comme Hillary Clinton en 2016]. C’est un phénomène qu’on semble voir de plus en plus avec la carte électorale, qui peut être vue comme à l’avantage des républicains. »

Pour John C. Fortier, directeur des études gouvernementales au Bipartisan Policy Centre à Washington, il est clair que Joe Biden a devant lui davantage de chemins possibles vers la victoire. « Pour Trump, le chemin est vraiment plus étroit pour se rendre jusqu’à la Maison-Blanche, mais il existe. Il a besoin de gagner la Caroline du Nord et la Géorgie. S’il réussit, ce ne sera pas suffisant pour lui de remporter seulement la Pennsylvanie par la suite. Il aura possiblement besoin d’un autre État : le Michigan, le Wisconsin ou le Nevada. »

Quand les résultats vont-ils tomber pour les quatre États où le sort des États-Unis va se jouer ?

« Pour le Wisconsin et le Michigan, on devrait être fixé aujourd’hui, relève Valérie Beaudoin. Pour le Wisconsin, ça pourrait peut-être même être ce matin. Le Michigan ce sera peut-être ce soir. Mais en Pennsylvanie, on peut continuer à comptabiliser les bulletins de vote jusqu’à vendredi, tant que les bulletins ont été postés au plus tard le 3 novembre. Si la course est aussi serrée qu’on l’imagine, chaque vote va compter. Le Michigan, le Wisconsin et la Pennsylvanie, ce sont les trois États qui ont permis à Donald Trump d’accéder à la Maison-Blanche en 2016 avec moins de 80 000 voix d’avance. »

Quelles conséquences peuvent avoir les propos tenus cette nuit par Donald Trump — sa prétention qu’il a gagné, ou la menace de demander à la Cour suprême d’arrêter les décomptes ?

« Pour l’instant, ce sont des paroles, estime Tammy R. Vigil, professeure de communications à l’Université de Boston. Ce qui est problématique, bien sûr, c’est qu’il envoie ce message à certains supporteurs qui peuvent avoir une propension à la violence…. Mais surtout, en remettant en question la légitimité du résultat, il prépare le terrain pour ce que ses partisans, s’il perd, se sentent plus en colère, auront l’impression de s’être fait voler. Les conséquences sont là. La situation actuelle [des résultats serrés, beaucoup d’incertitude] n’est certainement pas confortable. Ça pourrait être pire… mais il est aussi possible que ça empire. »

Le président Trump pourra-t-il vraiment demander à la Cour suprême d’arrêter le dépouillement des votes ?

Selon Tammy R. Vigil, encore faut-il identifier une loi ou un droit qui a été bafoué. « La Cour suprême accepte d’entendre des causes sur des questions légales », et non sur des ordres politiques, rappelle-t-elle. « Mais on a vu cette nuit que Donald Trump était pressé d’évoquer ce scénario » qui sert sa rhétorique à l’effet que s’il perd, ce ne peut être que par une fraude.

« Il ne nous a pas donné de détails, la nuit dernière, sur sa stratégie, ajoute Valérie Beaudoin. Ce qu’il veut, c’est arrêter le dépouillement. Mais comment la Cour suprême pourrait juger quels bulletins seront acceptés et lesquels seront rejetés ? Trump risque de faire énormément pression sur la Cour suprême. Il ne faut pas oublier que la prochaine fois qu’il y aura une décision, on sera à majorité conservatrice avec trois juges nommés par Trump. »

Est-ce que les États-Unis sont déjà dans une crise politique et / ou se dirigent vers une crise judiciaire ?

« Oui, on se dirige vers des contestations, dit Valérie Beaudoin. Si Joe Biden atteint les 270 votes au collège électoral, il est certain qu’il y aura des contestations, Donald Trump l’a dit et l’a répété. Les avocats du Parti républicain sont déjà à pied d’œuvre depuis plusieurs jours. Dans les courses très serrées, il devrait y avoir des contestations devant les tribunaux pour éventuellement aller jusqu’en Cour suprême. »

« On est dans une crise de légitimité, c’est certain », ajoute Elisabeth Vallet, professeure en études internationales au Collège militaire royal de Saint-Jean et directrice de l’Observatoire de géopolitique de la Chaire Raoul-Dandurand. « Que quelqu’un se déclare gagnant avant que tous les bulletins soient comptés, en soit c’est une crise. Trump cherche avant tout à gagner la bataille de l’opinion publique, l’esthétique de la victoire. »

À quoi s’attendre de Joe Biden et Donald Trump d’ici à ce que les résultats soient complètement dépouillés ?

« À ce qu’on a vu cette nuit », pense Tammy R. Vigil. « Donald Trump va battre le tambour : j’ai gagné, on va de l’avant, il y a fraude, on va contester, etc.. Ça va continuer jusqu’au vote du collège électoral (14 décembre)… et même après peut-être. Il va réclamer la victoire même s’il perd : et n’oublions pas qu’il a contesté des résultats en 2016 même s’il a gagné. De Joe Biden, je m’attends à un discours du type : on attend, on a confiance, tous les votes comptent, etc.. Mais s’il voit qu’il va perdre, je ne pense pas qu’il va s’accrocher, il va le reconnaître pour éviter que tout s’étire. »

Pour Valérie Beaudoin, « l’opposition entre les messages de Trump et de Biden, cette nuit, est très frappante. Biden a dit : « on est optimiste », mais chaque vote compte, tandis que Trump a dit : « on arrête de compter ». Ce sont deux visions totalement opposées. » Mais pour « Trump, ce n’est pas une surprise, ajoute-t-elle. Ça fait des semaines, voire des mois, qu’il dit qu’il va contester le vote, surtout en Pennsylvanie. »

Que penser des sondages qui ont encore sous-estimé le vote pour Donald Trump ?

« Attendons le résultat final avant de se prononcer, dit Tammy R. Vigil. On verra jusqu’où ils se sont trompés… parce qu’on voit quand même qu’ils ont souvent été loin du compte. Au Michigan, en Floride, notamment. Au Texas aussi, où on a beaucoup spéculé sur les chances de Biden. On voit que dans certains États, les ajustements que les sondeurs disaient avoir faits après 2016 ne sont pas encore au point… »

Valérie Beaudoin remarque aussi qu’on « se rend compte que l’échantillon des firmes de sondages n’était peut-être pas adéquat. On avait observé des erreurs en 2016. On tentait d’y remédier en 2020. Mais clairement ça n’a pas fonctionné. Quatre ans plus tard, les sondeurs vont à nouveau avoir un examen de conscience à faire. J’ai hâte de voir dans les prochaines élections à quel point les sondages vont peser dans la balance. Ça va faire deux élections présidentielles où on est vraiment très loin des prédictions. Est-ce qu’on va délaisser les sondages ? Est-ce qu’on va trouver d’autres façons de sonder la population qui sont moins traditionnelles ? Peut-être qu’on va devoir carrément changer la façon d’aborder les campagnes électorales », pense-t-elle.

Elisabeth Vallet souligne qu’il faudra attendre que tous les bulletins soient rentrés pour faire une autopsie plus fine des tranches de population qui ont été mal évaluées. « L’une d’entre elles pourrait être le fameux vote latino, qu’on dessine toujours comme un bloc monolithique, mais qui ne l’est pas du tout. C’est aussi un vote qui a tendance à être plus conservateur, alors que le parti démocrate a toujours estimé que ça pouvait ressembler au vote afro-américain, ce qui est loin d’être le cas. »

Est-ce parce que les répondants sont gênés de dire qu’ils votent pour Trump ?

« Il y a cette possibilité qu’on met souvent de l’avant : surtout quand les gens répondent à un sondage téléphonique — qu’il y a quelqu’un au bout de ligne —, il y aura une certaine gêne, voire de la honte à se dire pro-Trump, parce qu’on ne veut pas être associé à ses tactiques », relève Tammy R. Vigil. « Mais il y a aussi un phénomène qui existe où les gens se disent honnêtement qu’ils vont voter pour Joe Biden, mais qu’au moment de le faire, leur instinct leur dit autre chose — des éléments plus personnels, plus égoïstes, peuvent entrer en ligne de compte. Ce n’est pas qu’ils ont menti aux sondeurs, mais ils ne connaissaient pas bien leur propre état d’esprit avant d’arriver dans l’isoloir. Tout mis ensemble, c’est difficile de bien lire la situation… »

On ne peut pas dire cette fois-ci que les Américains ne savaient pas pour qui ils votaient en choisissant Donald Trump — président hypercontroversé. Qu’est-ce que ses appuis plus forts qu’attendus nous disent des Américains ?

« Je crois qu’il y a beaucoup la question du portefeuille qui a pesé dans la balance, évalue Valérie Beaudoin. Cette crainte de devoir payer plus d’impôts avec Joe Biden. Beaucoup de gens qui ont été sondés sur le terrain ont dit : on ferme un peu les yeux sur certaines politiques controversées du président Trump, l’économie allait bien avant la pandémie et on veut lui faire confiance pour un autre quatre ans. »

« Le calcul des démocrates de laisser à Donald Trump toute la place à la fin de la campagne a possiblement nui, ajoute Mme Beaudoin. Joe Biden a pris beaucoup de journées de congé dans les deux dernières semaines de campagne, ça a peut-être été une erreur. Trump était capable d’animer des foules partout aux États-Unis, pendant que Biden faisait des rallyes de format drive-in qui ont peut-être moins bien fonctionné… »

Élisabeth Vallet croit que cette vague populiste est bien ancrée dans la société américaine. « Quand on regarde Sarah Palin, ça me frappe à chaque fois de voir à quel point tout son discours est trumpiste avant Trump. Le trumpisme est là pour rester, plus qu’on le pensait. Il va falloir que le parti démocrate apprenne à parler à ces gens désabusés qui estiment qu’ils ne sont pas écoutés par les élites côtières. Certains ont dépeint Trump comme la pathologie, alors que je crois que c’est plutôt le symptôme de la pathologie. »

Quel groupe d’électeurs a fait pencher la balance ?

Il est encore tôt pour décortiquer le vote — d’autant qu’il en reste des millions à comptabiliser. Mais selon Valérie Beaudoin, on voit déjà « que le vote latino-américain — que les démocrates courtisent depuis des années — n’était pas au rendez-vous pour Biden, notamment en Floride, où on pensait que ça serait plus serré en raison du vote des 65 ans et plus et en raison de la gestion déficiente de la pandémie par les républicains. Pour Biden, le vote en Géorgie semble avoir été très bon au niveau du vote afro-américain. Et la bonne nouvelle pour Joe Bien, c’est d’avoir (probablement) gagné l’Arizona. C’est un État républicain depuis 1952, à la seule exception du vote en faveur de Bill Clinton en 1996. »