Comme si on appréhendait la tempête

Coby Owens, militant démocrate et ex-conseiller municipal de la ville de Wilmington, au Delaware
Photo: Fabien Deglise Le Devoir Coby Owens, militant démocrate et ex-conseiller municipal de la ville de Wilmington, au Delaware

Tout le monde, ou presque, a une histoire personnelle à raconter sur Joe Biden à Wilmington, au Delaware. Celle du militant démocrate Coby Owens, ex-conseiller municipal de la ville, s’est jouée en 2017, le jour où la piscine du parc Brown-Burton-Winchester a été rebaptisée en honneur de l’ex-vice-président : le Joseph R. Biden Jr. Aquatic Center.

« Nous avons été sauveteurs tous les deux à cet endroit, lui bien avant moi, raconte l’homme dans la trentaine assis sur le perron de sa maison. On a parlé un long moment ensemble de cette expérience et de comment elle nous avait aidés à mieux entrer en contact avec les gens, à comprendre leurs vies, à saisir la diversité de notre entourage. Pour se lancer en politique, c’est un bon départ. »

« Joe prend le temps de parler à tout le monde ici. On est comme une grande famille », ajoute-t-il. C’est le « Delaware Way », comme on dit ici, l’art de la politique de contact, de terrain et de proximité, facilitée dans cette ville de 71 000 habitants, à la confluence des rivières Delaware et Christina et à la porte de Philadelphie.

Et forcément, à la veille d’un scrutin présidentiel qui « va porter à conséquence », comme l’ont répété des dizaines d’électeurs rencontrés depuis deux semaines dans plusieurs États américains, Coby Owens s’inquiète, lui aussi, du sort que les urnes vont réserver mardi soir à son voisin si proche.

« Cela ne va pas être facile, dit-il. Joe se retrouve face à un candidat qui, comme président, n’a pas cessé un instant de miner la démocratie et de dénigrer le processus électoral en cours. Il a tout fait pour effacer des électeurs démocrates des listes électorales. Il a affaibli le système postal, a porté atteinte à la légitimité du vote par la poste alors que nous sommes en pleine pandémie. S’il s’est permis de faire ça, il va se permettre n’importe quoi d’autre pour conserver le pouvoir, même si cela entre en contradiction avec le vote des électeurs. »

Pas faux. Dimanche, le site Axios a exposé, après avoir parlé à plusieurs personnes dans l’entourage du président, les intentions de Donald Trump de déclarer prématurément sa victoire si les premiers résultats du vote en personne de mardi lui étaient favorables ou étaient serrés. Le vote par anticipation, qui dans plusieurs États clés semble à l’avantage du démocrate, pourrait prendre plusieurs jours avant d’être dépouillé.

Tout en contestant la légalité de ce processus tardif, Donald Trump a également annoncé dimanche soir, en marge d’un rassemblement à Charlotte, en Caroline du Nord, qu’il allait contester le choix des urnes, avant même que les résultats finaux ne soient connus.

Au dernier décompte, 98 millions d’Américains ont déjà exprimé leur voix lors d’un vote anticipé.

Lundi, le milliardaire en a rajouté une couche en menaçant d’empêcher le décompte de ce vote dans les jours suivant les élections. Des Cours suprêmes de plusieurs États ont pourtant validé la chose cette semaine. La Pennsylvanie a jusqu’à vendredi soir pour le faire. « Il va y avoir de la tricherie comme jamais vous n’en avez vu », a-t-il lancé à ses partisans rassemblés à Scranton, en Pennsylvanie, où le républicain est venu mobiliser ses troupes à la veille du vote.

Décrédibiliser une défaite

« Les Américains et les observateurs du monde entier doivent s’attendre à ce que Trump déclare sa victoire le soir des élections, résume en entrevue au Devoir le politicologue Daniel Bowen du College of New Jersey. Cela va être une décision politique, qui n’aura pas d’incidence sur le vainqueur des élections, mais qui va chercher à encourager ses partisans, et peut-être les juges de la Cour suprême, à considérer les bulletins légalement déposés comme illégitimes. »

Mais il ajoute : « À mon avis, cette stratégie relève surtout de la fanfaronnade plutôt que d’une véritable stratégie pour gagner les élections. Elle vise surtout à imposer son récit voulant qu’une défaite pour lui ne puisse qu’être le résultat d’une fraude. »

« Les élections américaines ne sont jamais décidées le jour du scrutin », explique David Redlawsk, professeur de science politique à la University of Delaware, qui s’attend lui aussi à une soirée « compliquée ». « Le décompte des voix prend toujours du temps. Si Trump tente de s’approprier la victoire, les médias ne devraient pas le diffuser en direct et devraient surtout expliquer qu’il n’a pas le pouvoir de le faire. »

N’empêche, à la veille du vote, la tension se fait sentir aux États-Unis, chez les électeurs, notamment dans les rues de Philadelphie et de plusieurs autres grandes villes où de grands magasins ont commencé à protéger leurs devantures, en anticipant le pire : des émeutes et des pillages qui pourraient suivre la soirée électorale.

Si Trump tente de s’approprier la victoire, les médias ne devraient pas le diffuser en direct et devraient surtout expliquer qu’il n’a pas le pouvoir de le faire

 

« Il faut s’attendre aussi à de l’intimidation d’électeurs et à de la violence près des urnes mardi, prévient Michael Boyle, spécialiste des violences politiques et de mouvements terroristes à la Rutgers University, au New Jersey. Cela va se produire à cause de l’extrémisme croissant des républicains. En enfreignant les normes et les règles de notre système politique, ils contribuent à son délabrement. »

Tensions et appréhensions

Vendredi, un autobus de campagne de Joe Biden a été violemment assailli sur une autoroute du Texas entre San Antonio et Austin par une caravane de trumpistes en voiture, a révélé une vidéo qui a tourné en boucle toute la fin de semaine sur les grands réseaux américains. Ni l’ex-vice-président ni sa colistière, Kamala Harris, n’étaient à l’intérieur. Le FBI a ouvert une enquête.

« Selon moi, ces patriotes n’ont rien fait de mal, a commenté le président dans un tweet. À la place, le FBI et la Justice devraient plutôt enquêter sur les terroristes, les anarchistes et les agitateurs [du mouvement antifasciste] », les épouvantails qu’il agite devant ses partisans depuis le début de la campagne.

La violence postélectorale préoccupe trois Américains sur quatre, selon un récent sondage USA TODAY / Suffolk University, alors qu’un quart à peine se dit « très sûr » d’assister à une passation pacifique du pouvoir en cas de victoire de Joe Biden. Le démocrate mène toujours dans les sondages, y compris dans plusieurs États pivots, comme la Pennsylvanie.

« Je suis très préoccupé par la suite des choses, surtout si les résultats sont serrés et légalement contestés, dit Daniel Bowen. Si les républicains contestent les bulletins de vote par correspondance et arrivent par cette voie à déterminer l’élection, je m’attends à des manifestations généralisées et étendues à travers tout le pays. Si Trump perd, la menace d’une violence politique en provenance de ses partisans est bien réelle », à commencer par celle des groupes de suprémacistes blancs mobilisés dans plusieurs États, dont le Michigan, que Donald Trump va devoir conserver pour rester au pouvoir.

« Nous entrons dans une période dangereuse, ajoute-t-il. Mais j’espère qu’une grande majorité d’Américains soutiendra le vainqueur du collège électoral en tant que président légitime. »

C’est ce que va faire Lupe Avalez, gérant du restaurant familial Charcoal Pit à Wilmington, où Joe Biden a ses habitudes, en espérant toutefois que son fidèle client remporte mardi soir les élections. « Mon histoire avec Joe Biden ? Quand il s’est présenté comme vice-président en 2008, il m’a promis d’emmener Barack Obama manger dans mon restaurant s’il était élu. Et il a tenu sa promesse », dit-il en pointant la table où le premier président afro-américain est venu s’asseoir en 2014.

« C’est quelqu’un de bien, qui parle à tout le monde, qui écoute et qui se préoccupe du bien-être des gens autour de lui. Il tient aussi parole », ajoute-t-il. « Et je pense que c’est ce qu’il nous faut en ce moment comme président. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat—Le Devoir.

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