L’angoisse monte en Pennsylvanie

Heather Tucker-Holdin devant son mari et sa souffleuse à feuilles, en banlieue de Philadelphie
Photo: Fabien Deglise Le Devoir Heather Tucker-Holdin devant son mari et sa souffleuse à feuilles, en banlieue de Philadelphie

Quand elle y pense, elle serre les dents. L’attente des résultats du vote de mardi aux États-Unis est devenue une source intense de stress pour Heather Tucker-Holdin, mère de famille de la banlieue ouest de Philadelphie.

« Bien sûr, j’ai l’espoir que la Pennsylvanie redevienne démocrate. Mais on n’est jamais sûr de rien, dit-elle alors que son mari, en arrière, brise la quiétude de ce dimanche matin avec sa souffleuse à feuilles. Les quatre dernières années ont été éprouvantes ». Elle nomme : le racisme, la violence verbale du président, la dégradation du climat social, la pandémie… « La COVID-19, les élections, les obligations familiales, tout ça a fait grimper mon anxiété à un niveau très élevé. J’ai de la difficulté à m’endormir en ce moment. »

Mme Tucker-Holdin espère un premier soulagement mardi, quand elle ira voter, avec toute sa famille. « On n’a jamais manqué une élection », dit l’Afro-Américaine. Puis, un deuxième lorsque, quelques jours plus tard, son candidat, Joe Biden, sera élu. Si c’est ce qui doit se produire.

À une journée de la présidentielle américaine, la Pennsylvanie retient son souffle en prévision d’un scrutin que plusieurs ici qualifient d’« important » et dans lequel l’État se prépare sans doute à jouer un rôle très important.

« La Pennsylvanie est un État très compétitif qui a réélu un sénateur démocrate et un gouverneur démocrate en 2018, explique en entrevue l’essayiste Dan Hopkins, auteur The Increasingly United States, qui sonde le nouvel imaginaire et le repli identitaire de l’électorat américain. Le soutien du président s’est érodé depuis 2016 parmi les électeurs de banlieue, souvent diplômés d’universités. Il a aussi perdu le soutien des électeurs blancs sans diplôme universitaire, en particulier les femmes. »

Signe de cette fragilité, samedi, Donald Trump y a multiplié les apparitions lors de quatre grands rassemblements, qui, avec leurs foules peu masquées et denses, sont devenus sa marque de commerce. Dans les régions rurales qu’il a visitées — et où les électeurs lui sont plus favorables que dans les centres urbains de Philadelphie et de Pittsburgh —, il a à nouveau minimisé la pandémie et discrédité une énième fois les résultats du vote, qui, selon lui, vont être un « bordel » propice à « la triche ».

Dans la petite ville de Reading, il a d’ailleurs remercié d’avance « la Cour suprême » pour la victoire qu’elle pourrait lui accorder « peu de temps après » le vote de mardi.

« Le président ne va pas voler cette élection », a répondu Joe Biden dimanche depuis Philadelphie, où il a fait campagne.

Après avoir fait la tournée de cinq États clés en une journée à peine dimanche, le Michigan, l’Iowa, la Caroline du Nord, la Géorgie et la Floride, Donald Trump a prévu de revenir en Pennsylvanie lundi, à Scranton. Une provocation à la veille du scrutin présidentiel : c’est la ville où Joe Biden est né.

Un nouveau paysage

Le bénéfice risque toutefois d’être faible pour l’homme d’affaires, estime le stratège démocrate Robert Lehrman. Le rédacteur des discours d’Al Gore à une autre époque voit dans la Pennsylvanie un champ de bataille qui a bien changé depuis 2016 et la défaite d’Hillary Clinton. « La Pennsylvanie n’est pas un État républicain, dit-il. Lors des 17 dernières élections présidentielles, les républicains n’ont gagné que sept fois. Et puis, en 2016, la gauche s’est tiré dans le pied, avec la présence sur les bulletins de vote de la candidate écologiste Jill Stein. Elle a récolté 49 678 voix. Trump a remporté l’État avec une marge de 44 292 voix. » Et il ajoute : « Il a gagné une fois à la loterie. Mais il ne devrait pas continuer à acheter des billets. »

 
Photo: Fabien Deglise Le Devoir Charles Mackins est venu se recueillir samedi au coin de la rue Locust et de la 61e rue, à Philadelphie Ouest, où Walter Wallace, un père de famille de 27 ans, a été abattu de 14 balles par la police lundi dernier.

Une deuxième victoire ? C’est pourtant le scénario que se joue Mike Murtugh, de la banlieue du sud dePhiladelphie, casquette « Trump 2020 » fièrement enfoncée sur la tête. Il travaille pour une compagnie delivraison. La mécanique des camions, précise-t-il. « On essaie de lui faire porter le chapeau pour la pandémie, mais il n’y est pour rien. Il va être réélu. » Il trouve aussi que la crise a été bien gérée. « Je n’ai jamais eu autant de travail et je fais beaucoup d’argent depuis le début de la crise. J’espère que cela va continuer. »

D’espoir et de pancartes

Sur les ondes de CNN, dimanche, le gouverneur Tom Wolf a toutefois prédit une victoire du démocrate mardi, en insistant sur le paysage politique en mutation dans son État. « Il y a beaucoup de pancartes pour Biden à des endroits où il n’y en avait pas pour [Hillary] Clinton en 2016 », a-t-il dit. « Je crois que Joe Biden et Kamala Harris vont très bien réussir en Pennsylvanie. »

Des pancartes ? Le quartier de Darby, à la porte du centre-ville de Philadelphie, n’en manquait pas dimanche, plusieurs appelant même, sans équivoque, à « voter » pour « Arrêter Trump ». « S’il a été élu ici la dernière fois, c’est en raison de l’abstention, résume Elia Vollano, militante démocrate venue faire du porte-à-porte pour inciter les habitants du coin à se rendre aux urnes mardi. La participation va être un tournant de ce scrutin. Nous ciblons ceux qui n’ont pas voté en 2016. » « On sent la frustration des gens face aux quatre dernières années de Trump et leur angoisse monter plus le jour du vote approche », renchérit sa fille, Gianna, qui l’accompagne depuis un mois dans cette entreprise de mobilisation. À 21 ans, c’est sa première élection. « Bien sûr, Joe Biden ne va pas changer les choses du jour au lendemain, dit-elle. Mais au moins, il va placer le pays dans la bonne direction. »

C’est ce que l’homme a promis d’ailleurs dimanche, lors de deux rassemblements politiques à Philadelphie, où, comme à l’habitude dans le camp démocrate, la distance était assurée par le confinement des spectateurs dans leur voiture. « Nous ne pouvons pas nous permettre quatre autres années de haine et de divisions, a-t-il lancé en après-midi. Je me présente comme un fier démocrate, mais je vais être le président des États-Unis, avec le devoir de prendre soin de tout le monde. »

L’ex-vice-président a également salué la mémoire de Walter Wallace, père de famille de 27 ans abattu de 14 balles par la police de Philadelphie Ouest lundi dernier, lors d’une énième intervention policière qui a dérapé. L’assassinat a déclenché une vague de protestation dans la ville, les jours suivants. Le calme est désormais revenu.

Enrayer les divisions

« Il ne nous reste plus que deux jours, deux jours de plus pour mettre fin à cette présidence qui, depuis le début, a cherché à nous diviser, à nous déchirer », a dit Joe Biden devant une cinquantaine de voitures près d’une église baptiste de la ville.

Pour le politicologue Vin Arceneaux, de la Temple University, l’effet de cette nouvelle bavure policière sur le vote de mardi est difficile à prévoir, mais elle pourrait « renforcer la façon dont les gens envisageaient déjà de voter », dit-il. « Les manifestations du mouvement Black Lives Matter de cet été n’ont pas conduit à un soutien plus élevé pour Trump. Son appel à la loi et l’ordre n’a pas réussi à résonner auprès de l’électeur. Les sondages suggèrent même que plus d’Américains font confiance à Joe Biden pour aider à résoudre les problèmes de racisme institutionnalisé, à réformer la police et à maintenir l’ordre. »

Samedi matin, Charles Mackins, la jeune trentaine, était venu se recueillir au coin de la rue Locust et de la 61e rue, à Philadelphie Ouest, où Walter Wallace, alors en crise, a péri. Les parents de la victime avaient appelé les services médicaux à l’aide. « On a vu depuis quatre ans à quoi ressemble la présidence de Donald Trump, a-t-il dit. Il n’a même pas exprimé de compassion après ce meurtre. Nous avons besoin de nouvelles idées pour l’avenir, parce que ce sont les anciennes qui conduisent à ce genre de mort que l’on pourrait éviter. »

Il a dit aussi que « Joe Biden est la réponse facile », qui n’est pas forcément la plus satisfaisante pour lui. « Il va essayer au moins de rassembler les gens. Et c’est par ça qu’il faut commencer. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien financier du Fonds de journalisme international Transat- Le Devoir.

Tom et Jack Lord, de Cape May, New Jersey

C’est le milieu de l’après-midi. Tom et Jack, deux frères, sont venus faire courir leurs chiens sur la plage de Cape May, dans le New Jersey.

« Je sens un grand enthousiasme pour Donald Trump, dit Tom. Biden, c’est un politicien qui fait des promesses, mais qui ne livre rien. Le président, lui, a fait bien plus en quatre ans que les autres, parce que c’est un homme d’affaires qui cherche avant tout les résultats. »

Jack écoute. Puis, il dit : « Je pense tout à fait le contraire. Et je pense aussi que Trump ne représente pas mes valeurs. Il met le pays dans l’embarras, ici et à l’étranger. Comme leader du monde libre, il est très gênant. »

Son grand frère lui coupe la parole : « Tout le monde admet qu’on l’aime pour ce qu’il fait, mais pas pour ce qu’il dit. Les démocrates n’ont jamais accepté le résultat de l’élection. Ce sont eux qui divisent le pays, depuis le premier jour, avec leurs tentatives de lui enlever le pouvoir. »

Jack sourit et pointe son frère : « Vous voyez, c’est le problème avec les trumpistes. On ne peut pas avoir de débat. Ils nous interrompent tout le temps, pour faire rouler leur pensée circulaire. » Puis il ajoute : « Ce qui résume cette élection, c’est que nous avons le choix entre deux diables. Et je trouve dommage que l’on ne soit pas capable de me présenter de meilleurs candidats que ça. »

Tom se montre ensuite curieux quant au « système de santé socialisé » du Canada, une perspective qu’il refuse de voir se réaliser dans son pays. « Les immigrants illégaux ont accès aux soins de santé ? » demande-t-il. Jack arrive à en placer une, pour dire qu’il votera démocrate cette année, à « contrecoeur ». « Je suis un conservateur progressiste. »

Puis, avant de partir, l’un et l’autre s’étonnent d’avoir parlé politique ensemble. « On ne fait plus ça en famille, depuis plus de quatre ans », dit Tom. « Notre pays n’a jamais été aussi divisé, et ça se vit de partout », ajoute Jack.


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