Et si les républicains perdaient leur majorité au Sénat…

Photo: Getty Images À quatre jours à peine du vote, près de 10 sénateurs républicains se retrouvent sur des sièges de plus en plus instables.

C’est un véritable coup de Jarnac ! Samedi dernier, Buzz Aldrin, qui a marché sur la lune avec Neil Armstrong en 1969, a mis le pied sur la campagne électorale de son homologue astronaute Mark Kelly, qui brigue chez les démocrates un des deux sièges de l’Arizona au Sénat américain, en soutenant son opposante républicaine, Martha McSally.

« Elle est à six heures. », a écrit Aldrin sur Twitter. C’est-à-dire derrière, dans le langage des pilotes d’avion de chasse, dont Mark Kelly, qui a conduit plusieurs fois la navette américaine vers la Station spatiale internationale entre 1996 et 2008, a fait partie. « Mais elle va remonter à midi », a-t-il garanti. Comprendre : passer devant.

Avec sa feuille de route, le démocrate n’est certainement pas facile à distraire, lui qui, la semaine prochaine, pourrait bien conquérir un nouveau territoire, celui de la Chambre haute des États-Unis, dans une des nombreuses courses qui menacent la majorité républicaine au Sénat. À une semaine du vote, un sondage OH Predictive Insights, dévoilé mardi, lui donnait toujours 5 points d’avance sur la sénatrice sortante, une tendance constante depuis le début de la campagne.

Photo: Fabien Deglise Le Devoir

« Mark Kelly est le candidat idéal pour l’Arizona, résume Bill Scheel, un organisateur politique à la retraite, tout en continuant de jardiner devant sa maison, dans un vieux quartier de Phoenix où la classe moyenne affiche massivement ses appuis pour le camp démocrate. Il est connu, il a une très bonne réputation et surtout ce n’est pas un partisan. Comme Biden, il se situe dans le milieu, pas extrémiste, et c’est ce que les gens aiment ici »

Mark Kelly est aussi le mari de Gabby Giffords, députée américaine et militante pour le contrôle des armes à feu, dont la carrière a été arrêtée en plein vol après une tentative d’assassinat à Tucson en 2011.

Pour Frank Gonzalez, professeur de science politique à la University of Arizona, les chances de victoire de Mark Kelly sont effectivement « très bonnes », dans cet État historiquement républicain où « l’on observe une mutation de l’électorat, amorcée avant l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, dit-il. Nous sommes désormais face à des courants plus modérés sur divers enjeux sociaux », comme l’immigration ou le droit à l’avortement, contre lesquels Martha McSally se bat avec passion.

« C’est la marionnette de Trump, laisse tomber le conseiller municipal de la ville de Phœnix Carlos Garcia, assis dans un parc de la ville. Kelly va remporter la course parce que les Arizoniens ont trop souffert des politiques du parti au pouvoir. Et encore plus depuis la pandémie, qui a changé bien des choses, y compris la manière de voir les gens au pouvoir ». Des gens dont l’inertie, le cynisme parfois, et les mensonges face à la crise sanitaire ont fait exploser les cas de contamination, en Arizona comme ailleurs au pays. Donald Trump à la Maison-Blanche, McSally qui était à ses côtés lors de son passage dans la ville mercredi, mais également le gouverneur conservateur de l’État, Doug Ducey, entrent dans cette catégorie.

Photo: Fabien Deglise Le Devoir Carlos Garcia, un conseiller municipal de la ville de Phœnix

« Cela pourrait coûter le siège au président. Et s’il tombe, McSally va tomber avec lui, comme plusieurs autres sénateurs, un peu partout au pays. »

Des actes sanctionnés

À quatre jours à peine du vote, près de 10 sénateurs républicains se retrouvent en effet sur des sièges de plus en plus instables, comme Lindsay Graham en Caroline du Sud, figure forte du Sénat lors de la procédure de destitution déjouée par la majorité républicaine au Sénat au début de l’année, et plus récemment lors de la nomination d’Amy Coney Barrett à la Cour suprême. Il pourrait bien faire les frais du mécontentement grandissant dans les rangs démocrates devant la manière cavalière dont la Chambre haute a géré le remplacement de la juge Ruth Bader Ginsburg, à une semaine à peine du scrutin.

Le vieux routier de la politique est talonné de très près par Jaime Harrison, un démocrate de 44 ans, vers qui les donateurs ont envoyé près de 60 millions de dollars pour sa course électorale à ce jour, et ce, dans un État profondément rouge où l’élection d’un républicain ne devrait normalement qu’être une formalité.

« Il y a une réelle possibilité pour la Caroline du Sud de devenir démocrate cette année », laisse tomber à l’autre bout du fil Antjuan Seawright, stratège démocrate joint par Le Devoir à Columbia, la capitale de l’État. « Et Jaime Harrison peut compter sur une mobilisation très forte sur le terrain pour son élection au Sénat. Sans relâche, il a mis en lumière le bilan catastrophique de Graham. Nous n’avons jamais été aussi bien placés pour assister à la défaite du républicain. »

« Si cela se produit, nous allons vivre une soirée historique, résume le politicologue Scott Ainsworth, de la University of Georgia, sans trop y croire, toutefois. Oui, la course est serrée, mais Graham est bien installé et il va être très difficile à déloger. »

Une sénatrice fragilisée

L’avenir se profile autrement pour Susan Collins, sénatrice républicaine du Maine, qui, en votant contre la nomination d’Amy Coney Barrett cette semaine pour préserver ses appuis chez les modérés, « n’a pas amélioré pour autant ses chances de réélection », dit Scott Ainsworth. Les derniers sondages la montrent à la traîne face à la démocrate Sara Gideon, qui préside la Chambre des représentants de l’État. « Cela dit, elle était menacée depuis bien plus longtemps. Et l’urgence avec laquelle le Sénat a nommé la nouvelle juge ne devrait au final que sceller le sort des sénateurs qui étaient déjà menacés de perdre ou assurés de gagner. »

Au Colorado, le républicain Cory Gardner, qui dans une entrevue accordée le 13 octobre dernier s’est porté à la défense de Donald Trump, qu’il a qualifié de politicien « éthique et moral », pourrait subir d’ailleurs les contrecoups de son vote pour la juge ultraconservatrice, au profit de l’ancien gouverneur de l’État, le démocrate John Hickenlooper, qui veut son siège. « Le Colorado était autrefois un État républicain conservateur, mais il a évolué pour devenir plus libéral et démocrate au cours des deux dernières décennies en raison de la migration de personnes d’autres États dans le couloir Denver-Fort Collins, dit en entrevue au Devoir Chinnu Parinandi, spécialiste de la politique américaine à la University of Colorado de Boulder. Pour gagner, Gardner va avoir besoin du vote transpartisan, qui dans le contexte actuel de pandémie, risque de trouver refuge ailleurs. »

« L’effet escompté par les républicains de la nomination d’Amy Coney Barrett sur le vote conservateur va sans doute être moindre que prévu », estime Mack Shelley, directeur du Département de science politique de l’Iowa State University, un État où la sénatrice Joni Ernst fait face également à une réélection complexifiée par la présence de la démocrate Theresa Greenfield. « C’est que d’autres questions se sont ajoutées dans l’équation, comme la pandémie et les conditions économiques générales, qui ont fait s’élargir l’électorat cette année. Et dans cette diversification des voix, Ernst, comme d’autres républicains, va avoir de la difficulté à trouver le chemin de la victoire. »

Depuis son jardin de Phoenix, Bill Scheel le croit lui aussi, espérant même une vague bleue sur son État comme sur le pays. « Nous avons besoin de sang neuf, à tous les niveaux, dit-il. Dans les législatures locales, comme les législatures fédérales. Et, de manière optimiste, j’ai l’impression que c’est ce qui est en train de se produire. » Mardi, les urnes pourraient lui donner raison. Ou pas.

Ce reportage a été financé grâce au soutien financier du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.  

D’autres courses à surveiller

Les électeurs de la Caroline du Nord n’ont pas aimé apprendre au début du mois que l’aspirant sénateur Cal Cunningham avait eu une relation extraconjugale, mais ils continuent tout de même de le soutenir face au sénateur républicain sortant Tom Tillis. Le dernier coup de sonde du Sienna College pour le New York Times accorde 3 points d’avance au démocrate, dans un État où Biden est en tête, avec à peine 6 % d’indécis.

Au Montana, le gouverneur démocrate Steve Bullock cherche à faire le saut au Sénat. Et sa gestion de la pandémie, appréhendée comme une crise de santé publique plutôt qu’une attaque de la Chine, semble l’avoir mis dans les bonnes grâces des électeurs. Dans cet État rouge, le républicain Steve Daines a toutefois des bases solides. Et s’il tombe, ce sera sous l’effet d’une vague bleue plus large et venant aussi d’ailleurs.

Pas facile d’affronter une médecin en temps de pandémie dans une course sénatoriale. C’est pourtant ce que va faire le républicain Roger Marshall au Kansas, qui se retrouve au coude-à-coude avec la démocrate et femme de science Barbara Bollier. Deux mondes qui s’affrontent dans une course où la surprise n’est plus à exclure.

Au Texas, la perspective d’une participation historique donne tous les espoirs à la jeune Mary Jennings Hegar, démocrate et ex de la US Air Force, qui croise le fer avec le républicain John Cornyn pour décrocher son siège au Sénat. Rouge et conservateur, l’État reste malgré tout une prise compliquée pour les démocrates, mais désormais pas impossible.

La loyauté envers Donald Trump pourrait avoir un prix pour David Perdue en Géorgie, un État qui, contre toute attente, révèle en cette année électorale des penchants démocrates. Une bonne chose pour Jon Ossoff qui pourrait être aidé dans son ascension par la présence dans la course du libertarien Shane Hazel qui, lui, pourrait capter un peu du vote républicain affligé par l’attitude du président.


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