Des Portoricains de Floride en quête de changement

Millie Santiago et Ericka Gomez-Tejada, derrière des pancartes électorales démocrates, à Orlando
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Millie Santiago et Ericka Gomez-Tejada, derrière des pancartes électorales démocrates, à Orlando

Le vote latino. À chaque élection américaine, il revient dans les discussions. Sera-t-il décisif dans les États clés en mutation ? Même si cette communauté a tendance à se tourner vers le Parti démocrate, elle est loin de s’ériger en un bloc monolithique. Le Devoir est parti à la rencontre de ces électeurs qui pourraient changer la donne politique cette année. Deuxième étape : Orlando, en Floride, où la communauté portoricaine veut provoquer le changement.

Masques au visage, Jane Ortiz et sa mère Carmen Santiago sortent du bureau de vote par anticipation pouces en l’air avec la foi de provoquer un changement. Comme des milliers d’autres Portoricains, elles estiment qu’en 2020, le chemin vers la Maison-Blanche sera déterminé par le vote latino, en particulier le leur.

« Depuis que cet homme est au pouvoir, il y a eu un regain de racisme. En nous insultant publiquement, il a rendu légitime le racisme aux yeux de plusieurs personnes », se désole Jane Ortiz, rencontrée dans le stationnement de la Southeast Branch Library, un des 20 bureaux de vote par anticipation du comté d’Orange, qui comprend la ville d’Orlando.

Cet « homme », c’est Donald Trump, qu’elle surnomme également « celui dont on ne doit pas prononcer le nom ». Lorsqu’il a été élu en 2016, la femme assure avoir laissé la chance au coureur, mais, dit-elle, il ne l’a pas prise.

« J’espère que celui que j’ai appuyé gagnera cette fois-ci », dit-elle, alors que sa mère répète, le poing en l’air « Biden, Biden, Biden ».

Les files d’attente devant les bureaux de vote d’Orlando continuent de battre des records à une semaine de l’élection présidentielle. Sous les 31 degrés qu’affiche le thermomètre, Leah Flores et sa mère Gina Weber offrent des rafraîchissements gratuits et des grignotines aux électeurs qui doivent patienter des heures pour exercer leur droit de vote.

« La première journée, la file était tellement longue et il faisait tellement chaud que des gens se sont presque évanouis. Nous venons ici tous les jours, de 8 h à 20 h », explique Leah.

Installées sous une tente aux couleurs des démocrates, elles encouragent les gens à voter, peu importe le candidat qu’ils appuient, assurent-elles. C’est que le bureau de la Alafaya Branch Library, devant lequel Le Devoir les rencontre, est situé à la limite d’un quartier connu pour être républicain.

« Selon moi, l’homme qui se trouve actuellement à la Maison-Blanche n’est pas l’homme de la situation. Vous savez, la façon dont il a traité les gens de ma couleur, ç’a été très difficile à vivre », dit la femme, qui refuse elle aussi de prononcer le nom du président actuel. « Mais au final, nous sommes tous humains, chaque voix compte, même celle des gens qui ne votent pas comme moi. L’important c’est qu’on exerce notre droit de vote », ajoute-t-elle.

Même sa famille est divisée sur le plan politique, confie-t-elle. « J’ai des proches qui voteront pour lui [Donald Trump]. Je leur ai dit que je les aime profondément et que je refuse que la politique nous divise. Lorsqu’ils viennent chez moi, on ne discute jamais de politique, c’est une règle », dit-elle en riant.

Daniel Pedreira a fait trois heures et demie de route depuis Miami pour venir appuyer son ami d’enfance Leo Valentin, qui souhaite faire son entrée à la Chambre des représentants en délogeant la démocrate qui s’y trouve actuellement. « Leo est républicain, mais il est surtout Portoricain. On mise là-dessus pour que la communauté l’appuie », mentionne M. Pedreira. « Oui, il y a eu des attaques à l’égard de certains, mais les républicains ont travaillé très fort pour maintenir l’économie en bonne posture et limiter la précarité d’emploi. On espère vraiment que les gens donneront un deuxième mandat au gouvernement actuel », dit-il.

Sur la route, une maison colorée située rue Lake Underhill attire l’attention. José Quintero affiche fièrement son soutien aux démocrates et a planté des pancartes partout sur son terrain. « L’arrivée de Donald Trump a été désastreuse pour tout le monde dans ce pays. J’affiche mes couleurs parce que j’ai espoir que cette année, c’est le vote des Portoricains qui va provoquer le changement », explique l’homme, alors que derrière lui flotte le drapeau de Puerto Rico.

Provoquer le changement

Attablé devant une mallorca, un pain sucré typique de Puerto Rico, Jimmy Torres-Vélez a donné rendez-vous au Devoir au Taïnos Bakery. Il est à peine 9 h, mais dans cette boulangerie boricua — surnom donné aux gens originaires de Puerto Rico —, on déjeune en écoutant du merengue à plein volume.

« Je pense que les Portoricains vont faire pencher la balance, parce qu’une communauté unie peut provoquer du changement », dit le fondateur de Boricua Vota, un organisme non partisan dont la mission est de promouvoir le vote.

Après les Cubains (29 %), les Portoricains (27 %) représentaient en 2018 la plus grande population d’électeurs hispaniques aptes à voter en Floride, selon le Pew Research Center.

C’est le long de l’« I-4 corridor », une autoroute qui traverse le centre de la Floride de Tampa à Daytona Beach, en passant par Orlando, que devrait se jouer la prochaine élection. Ce corridor est connu pour faire ou défaire les présidents, et c’est ici qu’on retrouve la communauté portoricaine ayant la plus forte croissance au pays.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Jimmy Torres-Vélez, fondateur du mouvement Boricua Vota, veut sensibiliser ses pairs à l’importance du vote latino.

À la suite de l’ouragan Maria, qui a ravagé l’île des Caraïbes en septembre 2017, le visage d’Orlando s’est transformé. En trois mois, 300 000 Portoricains sont débarqués à l’aéroport de cette ville qui doit sa renommée à Disney.

Même si son organisation est non partisane, M. Torres-Vélez ne cache pas ses couleurs. « L’ouragan Maria nous a prouvé que Trump est l’ennemi des Portoricains », dit-il sans détour. « Je pense que plusieurs se sont réellement ouvert les yeux dans les quatre dernières années et qu’ils ont compris que l’élection du prochain président peut dépendre de nous », poursuit-il.

L’homme prend une gorgée de café et lance : « Donald Trump, c’est un dictateur », dit-il. « Il n’y a pas d’autre mot pour qualifier quelqu’un qui s’oppose aux médias, qui manipule la vérité et qui lance des informations impossibles à corroborer », fait-il valoir.

L’entrevue est interrompue par l’arrivée de Henry Cordero, qui aide M. Torres-Vélez à organiser una caravana qui aura lieu samedi. Ce rassemblement d’autos, qui se veut festif, bloquera la circulation afin de transmettre un message. « Il faut voter, alors aussi bien faire passer le message de façon festive », affirme M. Torres-Vélez.

Avant de quitter la boulangerie, l’homme s’assure de faire le tour de quelques tables pour rappeler l’importance d’aller voter. « Ne vous inquiétez pas, c’est déjà fait », lance Rina Ramirez, une Hondurienne mariée à un Portoricain. « Et j’ai voté pour le bon », ajoute-t-elle en pointant une photo de Biden dans le journal local.

Rivalités et bon voisinage

L’attitude du président Trump à l’égard des Portoricains ne doit pas être oubliée, dit Millie Santiago sous le regard désapprobateur de son voisin Noel Vazquez, qui, contrairement à elle, est très satisfait des quatre dernières années. Devant sa résidence, la mère de famille installe ses pancartes « Adios Don » (au revoir « Don ») parce qu’elle se prépare à célébrer le départ du président Trump.

Arrivée à Kissimmee, une ville en banlieue d’Orlando, un mois après le passage de Maria, Mme Santiago raconte avoir vécu des montagnes russes d’émotions en quittant sa terre natale. Pendant un an, sa famille a vécu de motel en motel, le temps de réussir à se trouver un travail et un logement.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Alba Seguera, d'allégeance trumpiste, enlace sa fille de 12 ans, Jamie Layman – qui préfère le camp démocrate –, devant les bureaux de «Mi Familia Vota», un organisme qui fait la promotion du vote latino.

« Lorsque nous sommes arrivés ici un mois après l’ouragan, je pensais sincèrement que nous retournerions sur l’île. C’était mon intention », explique-t-elle. Rapidement, elle comprend que l’aide sera insuffisante pour remettre sur pied son centre de la petite enfance ravagé par l’ouragan. « On avait tout perdu. J’ai alors dit à mon mari que, tant qu’à tout recommencer à zéro, aussi bien le faire ici », raconte-t-elle.

Les images de Trump qui distribuait des rouleaux de papier toilette à San Juan l’ont grandement frustrée. « Il l’a fait pour les caméras, mais il se moque de nous », se désole-t-elle.

Son voisin n’est pas d’accord. « C’est normal qu’on ne puisse pas distribuer autant d’argent que les gens le voudraient, il y a une limite à l’aide financière », dit-il. « Personnellement, je suis vraiment satisfait du gouvernement Trump. Si ce n’était pas de la COVID-19, je pense que sa fin de mandat aurait été presque parfaite », assure-t-il.

Peu importe le résultat du scrutin, les deux voisins assurent que, le 4 novembre, ils continueront de se saluer. « Un jour, tu vas te raisonner », lance Mme Santiago. « J’ai aussi bon espoir que tes convictions reprendront le bon chemin », réplique M. Vazquez.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

À voir en vidéo