La femme des banlieues américaines, une idée préconçue?

Il semble aussi de plus en plus évident que la division genrée du vote amorcée avec la révolution néoconservatrice des années 1980 va s’accentuer encore pendant cette première élection des années 2020.
Photo: Rick Bowmer Associated Press Il semble aussi de plus en plus évident que la division genrée du vote amorcée avec la révolution néoconservatrice des années 1980 va s’accentuer encore pendant cette première élection des années 2020.

Les femmes américaines blanches ont obtenu le droit de vote en 1920, il y a donc un siècle, juste à temps en fait pour l’élection présidentielle de cette année-là. Cette série examine quelques enjeux qui unissent ou divisent maintenant les électrices du pays. Voici un portrait des banlieusardes courtisées de tous bords.

Ivanka Trump, fille aînée et conseillère spéciale du président, a fait campagne pour son père dans une banlieue de Milwaukee la semaine dernière. Elle s’est soumise au jeu arrangé d’une entrevue consensuelle qui commençait par une question sur la crème glacée. En y répondant, Ivanka Trump a rappelé que les 6 millions d’habitants du Wisconsin consomment 21 millions de gallons de crème glacée par année.

La petite foule partisane, composée de Blancs aisés, censés représenter la banlieue américaine comme la famille Trump semble se l’imaginer, a bien réagi au discours de la fille, plus posé que celui du père. La réélection ou la défaite de Donald Trump se joue en partie dans ces zones suburbaines du pays, encore plus autour des banlieusardes, qui lui ont donné un appui essentiel en 2016, mais qui semblent en train de lui échapper cette fois.

Les sondages exposent la tendance coup après coup. En septembre les femmes préféraient Joe Biden à Donald Trump par une marge de 11 points, et l’écart se creusait à 18 points dans les banlieues. À la mi-octobre, l’avance de Joe Biden atteignait 23 points auprès de l’électorat féminin. Et 8 jeunes électrices sur 10 de moins de 30 ans voteront démocrate.

Les femmes, et les femmes noires surtout, ont plus voté démocrate depuis des décennies. Les femmes blanches basculent maintenant elles aussi dans ce camp.

 

« Quelqu’un a dit : “je ne pense pas que les femmes de banlieues vous apprécient, elles pourraient ne pas aimer votre façon de vous exprimer”», a raconté le président pendant un rassemblement partisan en Pennsylvanie au milieu du mois. «Voulez-vous bien m’aimer s’il vous plaît ? J’ai sauvé votre foutu voisinage, OK. Nous avons sauvé la banlieue des États-Unis », a-t-il ajouté en référence à la suppression en juillet d’une réglementation de l’ère Obama soutenant la mixité sociale dans les suburbs.

« Trump essaie d’attirer le vote des femmes de banlieues, envisagées comme des Blanches éduquées, de la classe moyenne et sympathiques aux idées républicaines. Je ne suis pas certaine que ce soit juste », dit en entrevue au Devoir Debbie Walsh, directrice du Center for American Women and Politics (CAWP) rattaché à l’Université Rutgers du New Jersey. « Je ne sais même pas d’où vient cette idée préconçue de la femme de banlieue, puisque la plupart des sondages ne sont pas basés sur des données géographiques semblables. Ça me semble un concept fabriqué et peu fiable de dire que les femmes blanches éduquées vivent en banlieue. »

Perdre la touche

Le CAWP est la référence incontournable pour fournir des recherches et des données fiables sur les femmes dans la vie politique américaine. « Chose certaine, Donald Trump a perdu la touche qu’il avait avec cette frange de l’électorat depuis son entrée en fonction présidentielle, poursuit la directrice. Sa rhétorique, sa façon de parler des femmes et de certains sujets, ses gazouillis ont fait s’éloigner certaines femmes, et il essaie maintenant de retrouver leur confiance. Il le fait en disant que les banlieues où ces femmes habitent vont être envahies par des gens de couleur, que Joe Biden va détruire les banlieues. »

Pour le dire autrement : Joe Biden réussit à fédérer massivement les voix féminines, encore plus que Hillary Clinton. Il semble aussi faire mieux que Mme Clinton auprès des électrices blanches, même si elle avait amélioré la tradition démocrate de ce côté.

 

« La candidate [démocrate de] Biden se porte bien parmi les électrices de banlieue, mieux que la candidate [démocrate de] Clinton ne le faisait à ce moment-là en 2016 », dit la politologue Leslie Caughell de l’Université Virginia-Wesleyan, autrice du livre The Political Battle of the Sexes (Rowman & Littlefield, 2016). « Le président Trump augmente cependant son soutien parmi les femmes blanches moins scolarisées, un groupe qui évolue lentement vers le Parti républicain. Ces électrices moins éduquées pourraient jouer un rôle très important dans cette élection, car elles représentent environ 25 % des électeurs dans les États clés qui pourraient aider le président à remporter le collège électoral. »

Mme Caughell note que, de toute manière, l’électrice type du Parti républicain (blanche, mariée, aux revenus assez élevés) a déjà joué un rôle central dans le recul de la formation lors des élections de mi-mandat de 2018. Elle fait plus confiance à la capacité du candidat Biden à gérer la crise de la COVID-19, à rouvrir les écoles et même à maintenir la loi et l’ordre ainsi qu’à gérer l’économie.

Une division genrée

Le langage parfois semi-codé utilisé par Donald Trump en campagne n’échappe pas aux observateurs. « Il dit “nous”, mais il parle en fait de la blanchité, de ceux à qui “appartiendrait” (je place ce mot entre guillemets) ce pays, dit la directrice du CAWP. Je ne pense pas que ça va marcher. Il répète aussi que les femmes de banlieues sont des femmes à la maison. Il n’y a rien de mal dans cette position, mais cette généralisation est tout aussi décrochée de la réalité. »

Dans les faits, les banlieues diversifiées présentent des zones de plus en plus bariolées dans ce pays multiethnique. Elles abritent aussi des poches de pauvreté importantes.

Il semble aussi de plus en plus évident que la division genrée du vote amorcée avec la révolution néoconservatrice des années 1980 va s’accentuer encore pendant cette première élection des années 2020. Les femmes, et les femmes noires surtout, ont plus voté démocrate depuis des décennies. Les femmes blanches basculent maintenant elles aussi dans ce camp.

Le Parti républicain devient ainsi un parti d’hommes blancs avec des indices de plus en plus troublants. En Alabama, 72 % des hommes blancs ont appuyé le candidat au sénat Roy Moore, même s’il était soupçonné d’avoir agressé une fille de 14 ans et d’avoir harcelé plusieurs femmes. Donald Trump, réputé misogyne et sexiste, obtient encore la faveur de 48 % des hommes (et 53 % des hommes blancs), mais de seulement 35 % des femmes.

« Les femmes pensent au gouvernement en matière de bien-être du pays », a observé dans le New York Times Melissa Deckman, professeure de sciences politiques au Washington College dans le Maryland, une spécialiste qui a beaucoup écrit sur l’écart entre les sexes. « Les hommes sont beaucoup plus susceptibles d’y penser en fonction de leur portefeuille. Ce qui compte pour eux, c’est de savoir comment [le gouvernement] les affecte personnellement. »

À voir en vidéo