Le Tennessee se prépare à accueillir l’ultime débat

Le Tennessee est l’un des États les plus républicains de tout le pays.
Chip Somodevilla / Getty Images / AFP Le Tennessee est l’un des États les plus républicains de tout le pays.

En y repensant, Kate Stine, qui travaille au Trump Store de Pigeon Forge, un commerce temporaire ouvert début septembre pour vendre des objets de propagande électorale à l’image du président américain, s’est à nouveau mise à rigoler. « Une femme est entrée la semaine dernière pour acheter des sous-vêtements à l’effigie de Trump, laisse-t-elle tomber au milieu de ses drapeaux, pancartes, tasses à café, casquettes, aimants, photo cartonnée grandeur nature… Donald Trump est devenu comme Elvis Presley. C’est fou ! Mais des sous-vêtements, je n’en ai pas. Le plus intime que j’ai pu lui proposer, c’était une paire de chaussettes. »

On est au bord de la route 441, qui se dirige vers les Great Smoky Mountains et la Caroline du Nord, un peu plus loin. Sur un boulevard commercial destiné avec ostentation au divertissement, mais surtout dédié à Dolly Parton, l’icône de la culture country qui vient du coin, et où le Trump Store est devenu en quelques jours à peine une nouvelle attraction.

Paradoxalement, Dolly n’a jamais voulu parler politique. Par peur de subir le sort réservé aux Dixie Chicks, qui s’étaient excusées, lors d’un concert à Londres en 2003, de venir du même État que George W. Bush. Le Texas. La chute et le rejet par leurs fans avaient suivi.

Le commerce, lui, avec ses portes qui n’arrêtent pas de s’ouvrir, donne une petite idée de l’allégeance des fidèles que la chanteuse attire dans cette ville, vers son Dollywood, un parc qui cultive beaucoup de fleurs, mais surtout son image.

« C’est comme ça tous les jours, assure Mme Stine. Les gens viennent de partout pour nous voir. Les électeurs silencieux, ceux dont les sondages ne parlent pas, c’est ici qu’ils se trouvent. Et je vous assure qu’ils sont nombreux. »

À la caisse, un gars capte la conversation au vol et en ajoute, avec passion. « C’est notre homme, dit-il avec dans ses mains un drapeau Trump qu’il va certainement accrocher à la portière de sa voiture et un t-shirt Trump 2020 de taille extra large. Et en plus, il va être ici cette semaine. C’est un très grand honneur. »

Ultime face-à-face

Ici ? Plutôt à Nashville, à 250 kilomètres un peu plus à l’ouest, où jeudi soir le républicain va participer à un ultime débat présidentiel l’opposant au démocrate Joe Biden, à 11 jours à peine du scrutin. Le président y débarque en terre conquise, mais avec l’urgence aussi de donner un nouveau souffle à sa campagne.

Mardi, le grand sondeur républicain Frank Lutz a varlopé les conseillers du président américain, qui, selon lui, devraient être « accusés de faute professionnelle grave » en laissant leur candidat se perdre dans ses attaques personnelles, comme il le fait depuis le début de la campagne. Celle contre le conseiller scientifique du président en matière de lutte contre la COVID-19, Anthony Fauci, qualifié « d’idiot » par Trump dimanche dernier, en est une. Celle contre Hunter Biden, fils de Joe, accusé de commerce d’influence en Ukraine du temps où son père était vice-président, en est une autre.

« C’est la pire campagne que j’ai jamais vue et je les regarde depuis 1980 », a-t-il dit lors d’une rencontre avec la société britannique de conseil stratégique Global Counsel. Le quotidien politique The Hill a rapporté ses propos. « Ils sont sur les mauvais sujets. Ils ont le mauvais message. Votre foutu travail consiste à amener votre candidat à parler de choses qui sont pertinentes pour les personnes que vous devez atteindre. Et si vous n’arrivez pas à faire votre putain de travail, alors partez. »

Depuis l’University of Memphis où il enseigne la science politique, Eric Groenendyk abonde dans son sens. « Le Tennessee est aujourd’hui l’un des États les plus républicains, mais jeudi soir, Donald Trump va devoir y obtenir surtout une grande victoire face à Joe Biden. Les sondages ne lui sont pas favorables. » À l’échelle nationale, comme dans plusieurs États clés. « Et c’est le moment pour lui de prendre des risques. »

Son collègue Christopher Ojeda, de l’University of Tennessee à Knoxville, a même une petite idée de la stratégie que le président devrait déployer. « Donald Trump gagnerait à envisager un débat plus « présidentiel », dans lequel il parlerait de l’économie, sans interrompre en permanence Joe Biden comme il l’a fait lors du premier débat. Sans non plus se lancer dans des tangentes en attaquant les médias et en faisant la promotion de théories du complot. Ce genre d’attitude surprendrait tout le monde et aurait ainsi plus de chances de chambouler la course. » Mais il ajoute : « Il se peut aussi qu’une telle performance soit finalement trop peu, trop tard. »

Des électeurs décidés

Mercredi matin à Knoxville, devant un bureau de vote par anticipation, Lauren Churchill, la jeune trentaine, avait plutôt tendance à le croire. « Vous savez, les gens ont déjà fait leur choix, a-t-elle dit derrière un masque laissant régulièrement traverser quelques sourires. Le débat de jeudi ne va rien changer, mais je vais quand même le regarder pour confirmer ma décision. » Elle ne la précisera pas. Mais elle dira être préoccupée par l’environnement et par les inégalités.

« Donald Trump va remporter le Tennessee, parce que c’est un État raciste », dit William, 61 ans, Afro-Américain, rencontré au même endroit. Il s’en allait voter en personne pour « être sûr que [son] vote soit bien compté ». « Mais je mets ma main à couper : il ne remportera pas la présidence. Donald Trump a volé l’élection à Hillary Clinton. Va-t-il être meilleur pour le pays une deuxième fois ? Tout ce qu’il a su faire lors du premier mandat, c’est nous diviser. »

Dans le Trump Store de Pigeon Forge, l’ambiance était un peu plus euphorique mardi soir. « Donald Trump ne va faire qu’une bouchée de Joe Biden, assure Kate Stine en parlant du débat. Tout ce qu’il a à faire, c’est laisser Biden parler pour qu’il continue de s’enfoncer tout seul. » Derrière elle, une femme dans la quarantaine, des tasses à l’effigie de Trump en main, appelle son jeune fils qu’elle a perdu de vue au milieu des nombreux clients et des présentoirs remplis de t-shirts et de chandails à capuchon sur lesquels on peut lire parfois : « Jésus est mon sauveur. Trump est mon président. » Dans les Great Smoky Mountains, comme à la frontière entre le Mexique et les États-Unis, les mères de famille n’aiment pas être séparées trop longtemps de leurs enfants.

Et de la marchandise, le Trump Store en a encore beaucoup à vendre, d’ici le 3 novembre prochain, jour de l’élection. « Mais on pense rester ouvert ici jusqu’au jour de l’investiture du prochain président [le 20 janvier prochain], dit Mme Stine. Parce que c’est sûr qu’il va être réélu. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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