Le blues de la Silicon Valley

Il n’est pas impossible que plusieurs travailleurs de la Silicon Valley manquent à l’appel lorsque la crise de la COVID-19 sera passée.
Photo: Jeff Chiu Associated Press Il n’est pas impossible que plusieurs travailleurs de la Silicon Valley manquent à l’appel lorsque la crise de la COVID-19 sera passée.

Censés pourtant être les gagnants de la nouvelle économie, les travailleurs de la Silicon Valley regardent de plus en plus ailleurs.

Les rues de Cupertino, dans la Silicon Valley, sont plus mortes encore que celles du centre-ville de San Francisco, à une demi-heure de route, où les règles de confinement et de distanciation sociale n’ont pourtant presque pas été assouplies depuis le début de la pandémie de COVID-19. Les seules âmes qui vivent semblent être ces quelques agents de sécurité indolents chargés d’interdire aux passants l’entrée à l’Apple Park, le nouveau centre d’opération de la célèbre multinationale, un gigantesque anneau futuriste de 260 000 m2 de plancher construit au coût de 5 milliards de dollars américains et dont les 12 000 occupants habituels sont tous astreints au télétravail. C’est tout aussi tranquille à quelques encablures plus à l’ouest, à Menlo Park, au siège social de Facebook, et à peine plus actif à Mountain View, où quelques ouvriers poursuivent l’érection des nouvelles annexes au Googleplex, d’immenses chapiteaux faits de murs de verre et de toiles métalliques.

Difficile d’imaginer que ces « campus » endormis, plantés au milieu de banales maisons de banlieue, puissent être les puissants moteurs économiques que l’on sait. Pourtant, avec leur écosystème si particulier constitué de milliers de grandes et petites entreprises spécialisées en technologie, de centres universitaires et de recherche exceptionnels qui leur assurent un flot continu de nouveaux talents et d’une réserve presque inépuisable d’investisseurs aux poches profondes, San Francisco et l’ensemble des municipalités qui, aux côtés de San José, constituent la Silicon Valley, se sont imposés comme le symbole par excellence de la force d’innovation et de l’entrepreneuriat américain.

Loin de s’essouffler, cette machine à inventer et à gagner de l’argent avait connu sa meilleure décennie avant que ne survienne un certain coronavirus, avec neuf années de croissance ininterrompue de l’emploi, dont 50 % dans les secteurs technologique et biotechnologique. L’explosion, avec la pandémie, du commerce en ligne, du télétravail et de la recherche de traitements contre la maladie ont continué, les derniers mois, d’y propulser les ventes, les profits et la valeur des compagnies en Bourse, observe Russell Hancock, président et chef de la direction de Joint Venture Silicon Valley, un centre de recherche à San José.

Et pourtant, il n’est pas sûr que tous les travailleurs qui surfent sur cette vague de prospérité depuis des années reviendront dans la Silicon Valley lorsque cela leur sera permis.

Le temps de partir

Les derniers mois de confinement ont fait réaliser à Lori Kaiser que le moment de partir de San Francisco était venu. Consultante en biotechnologie pour une firme de Boston, la célibataire d’une cinquantaine d’années en a eu assez du petit appartement qu’elle habitait depuis 16 ans. Elle savait que, même avec ses revenus relativement importants, elle n’aurait pas les moyens de s’offrir plus grand. « Comme je suis normalement sur la route 50 % du temps, je ne m’étais pas rendu compte que tous mes amis étaient déjà partis », dit-elle.

À la fin du mois dernier, elle a déménagé à Bend, en Oregon, une ville de lacs et de montagnes à la mode chez les Californiens où elle a trouvé, à une heure et demie de vol au nord de San Francisco, la maison de ses rêves et un aéroport qui lui permettra d’aller et venir aussi souvent que nécessaire entre la côte ouest et le reste du pays. Le télétravail fera le reste. « J’y ai même retrouvé des amis de San Francisco que j’avais perdus. »

Qui a envie de payer des millions pour une maison quand, au coin de la rue, c’est Zombieland?

 

La goutte qui a fait le déborder le vase de Hugh Levaux a été la recherche d’une école secondaire pour sa petite dernière. Chef d’une entreprise technologique d’origine belge et Californien d’adoption depuis 25 ans, le père d’une famille de trois enfants marié à une Californienne habitait jusque-là les beaux quartiers d’Oakland. Estimant les écoles publiques « terribles » et ne se faisant pas à l’idée de payer plus de 30 000 $ par année en droits de scolarité pour une école privée, il a fait déménager sa famille, il y a deux ans, dans la ville de Park City, dans l’Utah.

Situé juste à côté de Salt Lake City, et bien connu pour ses pentes de ski et son festival du film indépendant de Sundance, l’endroit lui a offert instantanément les écoles qu’il cherchait, un environnement de vie plus agréable, des taxes beaucoup plus basses, la fin des bouchons de circulation, ainsi qu’une main-d’œuvre qualifiée moins coûteuse. Comme Lori Kaiser, Hugh Levaux a largement recours au télétravail et à l’aéroport local.

Se disant plus attaché aux valeurs individualistes et conservatrices qu’on ne l’est généralement à San Francisco, l’ingénieur aime aussi le fait d’avoir trouvé un climat social moins étouffant auprès de voisins et d’amis généralement progressistes, mais plus ouverts à une diversité d’opinions. « Je dirais qu’au moins le tiers des maisons de mon quartier sont habitées par des gens qui sont arrivés de la Californie au cours des cinq dernières années. »

Plusieurs de ceux qui disent eux-mêmes faire partie des gagnants de la Silicon Valley confient volontiers, sinon leur exaspération, du moins leur lassitude devant les coûts prohibitifs du logement, l’explosion du nombre de sans-abri dans les rues, l’aggravation de la saison des feux de forêt et les impôts trop élevés pour les services rendus. « Qui a envie de payer des millions pour une maison quand, au coin de la rue, c’est Zombieland ? » demande l’un d’eux, sous le sceau de la confidentialité. « Ça ne me dérange pas de payer plus d’impôts que partout ailleurs au pays si on obtient des services en échange, dit une autre. Mais si cela ne paye pas pour des services de garde, des écoles de qualité, des soins de santé pour tous ou même seulement des rues où il n’y a pas de pauvres gens qui dorment sur les trottoirs, ça ne va pas. »

Un lieu dématérialisé ?

Il n’est pas impossible que plusieurs travailleurs de la Silicon Valley manquent à l’appel lorsque la crise de la COVID-19 sera passée, constate Russell Hancock. Jusque-là, cela faisait déjà quatre ans que plus de gens quittaient la région qu’il n’en arrivait, et que le phénomène s’accélérait. Mais avec les mesures de confinement, il se peut fort bien que les entreprises et leurs employés soient en train de découvrir les vertus du télétravail et que cette désertion prenne une tout autre ampleur.

Twitter a déjà annoncé que ses employés ne seront plus jamais obligés de travailler dans ses bureaux de la rue Market à San Francisco. Quant à Apple, à Google et aux autres géants de la Silicon Valley qui ont compté pour l’essentiel des emplois créés dans la technopole ces dernières années, « je crois qu’ils ne savent pas encore ce qu’ils vont faire après la crise, dit Russell Hancock. Mais il est tout à fait possible qu’ils décident, eux aussi, de permettre à leurs employés de travailler d’où ils veulent ».

Difficile pour le moment de dire quelle conséquence cela aura sur l’avenir à long terme de la Silicon Valley, dit l’expert. Si le phénomène reste modeste, cela contribuera peut-être seulement à réduire les problèmes du prix des logements et des embouteillages. S’il est de grande ampleur, peut-être conduira-t-il « à un vaste étalement géographique de la Silicon Valley, où cette dernière deviendrait moins un lieu qu’un état d’esprit tourné vers l’innovation et l’entrepreneuriat ». « Mais je crois que la région conservera encore longtemps cet avantage unique d’offrir une concentration exceptionnelle d’entreprises, de talents, de centres de savoirs, d’argent et de qualité de vie. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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