Pourquoi autant de juges catholiques à la Cour suprême américaine?

Amy Coney Barrett, mère de sept enfants, a été éduquée dans une école confessionnelle et est rattachée à une organisation paraéclésiale (People of Praise) réputée rigoriste où se pratique la glossolalie.
Photo: Reynolds Stefani Abaca Amy Coney Barrett, mère de sept enfants, a été éduquée dans une école confessionnelle et est rattachée à une organisation paraéclésiale (People of Praise) réputée rigoriste où se pratique la glossolalie.

La loi, sans la foi. C’est ce qu’a promis la juge Amy Coney Barrett au comité sénatorial chargé de confirmer sa candidature à la Cour suprême des États-Unis. Elle l’a dit et répété mardi à Washington : sa profonde foi catholique n’influera pas sur ses décisions juridiques.

« Pouvez-vous mettre vos convictions religieuses de côté ? » lui a demandé le sénateur républicain Lindsey Graham. « Je le fais en tant que juge et je continuerai à le faire », a répondu la candidate.

Les membres démocrates ont enchaîné avec des questions précises sur des questions précises où les convictions religieuses de la juge pourraient peser leur poids, à commencer par les droits des minorités et, bien sûr, l’accès à l’avortement. À tout coup, la future « madame Justice » s’est dérobée en disant qu’elle ne préjugerait de rien et qu’il fallait attendre et entendre chaque cause dans le détail avant de trancher. Elle a ajouté ne pas avoir non plus discuté de ces cas avec le président qui l’a choisie.

Lors d’une première comparution, il y a trois ans, pour le poste qu’elle occupe maintenant, la sénatrice Dianne Feinstein avait lancé à Mme Coney Barrett : « Le dogme vit fortement en vous ». La formule forte, reprise ensuite par les plus fervents croyants jusque sur des t-shirts, n’a pas été réutilisée cette fois, vraisemblablement pour ne pas froisser certains électeurs.

Nihil sine deo

Le dogme en question est catholique et de stricte obédience. Mme Coney Barrett, mère de sept enfants, elle-même issue d’une famille nombreuse et pratiquante, a été éduquée dans une école confessionnelle et est rattachée à une organisation paraéclésiale (People of Praise) réputée rigoriste où se pratique la glossolalie. Les femmes du groupe charismatique étaient appelées « servantes » jusqu’à la mauvaise réputation faite au terme par la dystopie de Margaret Atwood (Handmaid’s Tale). Dieu vomit les tièdes, et cette femme-là semble brûler pour de fortes croyances.

En plus, si elle est nommée (ou plutôt quand elle le sera), elle deviendra la sixième juge catholique sur les neuf de la Cour suprême. Ce qui totalise les deux tiers du compte alors que les catholiques ne représentent pas le quart (21 %) des habitants de la république. Il y a davantage d’athées dans le pays.

Comment expliquer cette nouvelle prime ou faveur accordée à une catholique ?

« C’est une bonne question, mais je ne suis pas sûr qu’il y ait une réponse claire », dit au Devoir Patrick Carey, professeur émérite de théologie de l’Université Marquette à Milwaukee. Après un échange de courriels, le spécialiste de la présence catholique dans la vie publique américaine s’est risqué à une hypothèse scolaire.

« Le système scolaire catholique a contribué à la professionnalisation de la population catholique, a-t-il écrit. Malheureusement, la baisse du nombre de ces écoles fait que maintenant elles touchent moins les nouveaux immigrants de cette confession. »

Une autre spécialiste, Julie Byrne, titulaire de la chaire Hartman des études catholiques de l’Université Hofstra de Long Island, développe aussi ce lien pédagogique. « Je pense que la présence catholique à la Cour suprême a à voir avec un certain style d’enseignement catholique qui favorise les études juridiques, dit-elle. Les écoles publiques ont commencé à mettre moins l’accent sur la grammaire et les arts du langage, ou alors à le faire de différentes manières, ou encore à accorder leurs meilleures ressources à l’étude des sciences. »

Si sa foi pose problème pour certains, les références scolaires et universitaires de Mme Coney Barrett semblent irréprochables. Quand son professeur de droit l’a recommandée comme clerc du juge Scalia de la Cour suprême, il lui a tout simplement écrit : « Amy Coney est la meilleure étudiante que j’aie jamais eue. »

La professeure Byrne insiste cependant sur un point : elle souligne moins la qualité de l’enseignement que la nature même de la formation. « Je n’ai pas parlé de la qualité du système scolaire catholique, mais plutôt de sa force historique particulière dans les arts du langage et la pensée critique, précise-t-elle. Certaines écoles catholiques sont excellentes, d’autres mauvaises ; même chose avec les écoles publiques. »

Idéologies diversifiées

Cela très bien noté, le professeur Carey tient à nuancer cette impression d’un bloc confessionnel monolithique qui aurait la mainmise sur le plus haut tribunal du pays.
« Les catholiques de ce pays sont très diversifiés sur les plans idéologique, politique et social, fait-il remarquer. Il me semble en plus que la sélection relativement récente d’un certain nombre de catholiques à la Cour ne dépendait pas de leur statut de catholique. »

M. Carey égrène ses preuves : une catholique, choisie par un président démocrate, s’est associée à l’aile libérale dans de nombreuses décisions de la Cour ; les autres catholiques, choisis par les présidents républicains, ont été associés à l’aile conservatrice. « En d’autres termes, je ne pense pas que leur catholicisme ait été un facteur déterminant dans leur sélection. En fait, le juge Clarence Thomas ne se considérait pas comme catholique lorsqu’il a été choisi pour le tribunal, même s’il est finalement revenu au catholicisme dans lequel il avait été élevé pendant son mandat. »

Les catholiques de ce pays sont très diversifiés sur les plans idéologique, politique et social

 

Là encore, les deux spécialistes se rejoignent. Mme Byrne juge aussi qu’au fond il ne faut pas mettre tous les juges dans le même bénitier. « Sotomayor est une grande catholique représentant la “justice sociale”. Scalia était un catholique incarnant le côté le plus poussé vers le conservatisme après Vatican II. »

Elle rappelle aussi que, comme au Québec, au Canada ou en Europe, la majorité des catholiques américains ne sont pas pratiquants. Ils n’assistent pas à la messe chaque semaine, pour ne citer que cet exemple. « Il semble qu’Amy Coney Barrett soit d’un type catholique romain inhabituel, dit-elle, non seulement parce qu’elle fait partie d’une communauté de vie chrétienne [intentional], mais aussi simplement parce qu’elle est pratiquante. »

Les cathos (disons) plus ou moins culturels occupent 30,5 % des sièges au Congrès. Là aussi, il y en a de toutes sortes. Alexandria Ocasio-Cortez (surnommée AOC), élue représentante en 2018, maintenant une des égéries de la gauche démocrate et une des têtes de Turc des républicains, est l’une des 28 nouvelles membres catholiques sorties du scrutin de mi-mandat.

AOC est revenue sur les rapports entre la foi et la loi dans le contexte de la désignation de la juge Coney Barrett. « Ça me rend malade et ça m’épuise de voir les républicains qui choisissent la foi comme excuse pour faire avancer le sectarisme et la barbarie, a-t-elle dit. Le fait est que, si le Christ lui-même venait aujourd’hui devant le parquet du Congrès et répétait ses enseignements, beaucoup le calomnieraient comme un radical et l’expulseraient de la chambre. La liberté religieuse est invoquée uniquement au nom du sectarisme et de la discrimination. Ça m’épuise. »

À voir en vidéo

4 commentaires
  • Paul St-Gelais - Abonné 14 octobre 2020 05 h 56

    Catholique ou protestante?

    On ne peut prétendre être catholique et avoir une pratique protestante. La Réforme a créé le protestantisme qui refuse les dogmes de l'Église Catholique et encourage l'interprétation personnelle de la Bible. Elle a permis ainsi l'émergeance de centaines de sectes disparates aux croyances les plus farfelues et l'apparitions d'autant de gourous qui se prétendent détenteurs de la Vérité et guides spirituels. Ils exploitent la fragilité de leurs adeptes par des moyens et pour des motifs qui n'ont rien de catholique. Mme la nouvelle juge fait partie d' une secte protestante qui utilise la clasification catholique qui est encore prestigieuse de préférence au protestantisme qui est associé à l'anarchie totale de croyances qui divisent les États-Unis et qui ont surtout de fortes considérations politiques et mercantiles.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 14 octobre 2020 09 h 22

      Très intéressant.

  • Françoise Labelle - Abonnée 14 octobre 2020 06 h 44

    Le crépuscule des Tartuffe

    Lindsey Graham, bras droit de Trump au sénat, rappelait qu'un président est élu pour quatre ans. Avec le bras gauche McConnell, les bras ont oublié qu'ils ont empêché Obama de nommer un(e) juge alors qu'il était encore (plus) président. Une job de bras. Cortez a bien raison: deux poids deux mesures.
    Avec le nombre de pédophiles que compte le catholicisme américain, jusqu'au plus haut rang, le catholicisme est maintenant un passeport pour la vertu? Et elle parle en langues, comme un des proches de Bush, ce président qui a mené une guerre religieuse catastrophique à la demande de dieu?

    Elle peut bien mettre sa foi de côté, elle interprétera le texte à la lettre comme la bible. Sans se demander d'où viennent ces textes et s'ils sont encore appropriés. Avec la bénédiction des Tartuffe chrétiens qui ne se battent pas contre les inégalités criantes dans ce tiers-monde américain et voient leur richesse comme un don de dieu.

    Rétablira-t-elle le droit des employeurs à renvoyer leurs employés sans raison ni préavis (at will job tenure), une question qui semble être passée sous le radar de la commission sénatoriale? «Ask Amy Coney Barrett If Bosses Should Be Free to Fire Workers at Will» Informed Comment, 12 octobre. Le retrait éventuel du droit à l'avortement est contre-balancé par une médication abortive (mifepristone et misoprostol) qui a été libéralisée en Europe pendant la pandémie. La demande accrue poussera les pharmas à développer ce type de médication.

    L’intelligence n’est pas un passeport. Les Confessions d'une sociopathe décrivent l'ascension d'une procureure qui ne perçoit pas les émotions. Elle semble très intelligente et charismatique, mais doit sa promotion à son handicap en ce qui concerne une faculté nécessaire à la survie. Sans compas moral, elle s’en remet au mormonisme.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 14 octobre 2020 09 h 56

      J'adore votre commentaire Mme Labelle. Particulièrement ce passage: "Avec la bénédiction des Tartuffe chrétiens qui ne se battent pas contre les inégalités criantes dans ce tiers-monde américain et voient leur richesse comme un don de Dieu." Je m'amuse avec le mot "suprême " venant du mot latin "supremus " qui veut dire "le plus au-dessus ". On peut être "au-dessus " de bien des façons et à bien des niveaux et ce n'est pas nécessairement élogieux. Tout comme le président américain, il est possible d'arriver à franchir le niveau SUPRÊME de la BÊTISE . En gastronomie on peut aussi parler de "suprême de volaille ". Je m'arrête ici, car les poules vont en perdre leurs plumes...