La post-vérité aux États-Unis et dans la Russie post-soviétique

La société civile américaine bouillonne. La campagne électorale se poursuit librement, même si le président Trump ne promet pas d’en accepter les résultats.
Photo: Alex Brandon Associated press La société civile américaine bouillonne. La campagne électorale se poursuit librement, même si le président Trump ne promet pas d’en accepter les résultats.

Cette série s’intéresse aux mutations profondes de la culture et des communications dans l’Amérique de Donald Trump. Quels sont les rapports du président avec les médias d’information ? Comment est-il représenté en fiction ? Et que révèlent ses liens tordus avec la science, les faits, la vérité ?

Donald Trump ment tellement qu’il fait travailler des armées de vérificateurs de faits.

Selon les comptes tenus depuis près de quatre ans par le Washington Post, le président américain a menti plus de 20 000 fois depuis son intronisation en janvier 2017, avec une moyenne de 15 mensonges par jour. Selon trois « fact checkers » du quotidien travaillant à chaud pendant le premier débat avec le candidat démocrate, Joe Biden, M. Trump a tenu des propos plus ou moins mensongers à au moins vingt reprises pendant l’heure et demie des échanges cacophoniques.

Voilà donc le « champion poids lourd » des menteurs, tranche le vieux journal, dont la devise dit que « la démocratie meurt dans les ténèbres ». Elle s’épanouit a contrario avec des débats libres, rationnels, raisonnables et éclairés. La démocratie vit des lumières.

« L’Union soviétique totalitaire où j’ai grandi a essayé de dominer la vérité, de la déformer et de la contrôler, écrit l’ex-champion d’échecs Garry Kasparov, exilé aux États-Unis où il a fondé la Renew Democracy Initiative, qui milite pour une société libre et ouverte. « La réalité était tout ce que le Parti diffusait ou ce qui était dans les journaux officiels : la Pravda, qui veut dire vérité, et les Izvestia, qui désignent les nouvelles. […] Le président Donald Trump et ses défenseurs républicains au Congrès ont suivi cet exemple en déclarant la guerre à la réalité observée. Les reportages deviennent de fausses nouvelles, les journalistes rapportant les faits, des ennemis du peuple… »

« Une négation du réel ? Ce n’est pas la bonne formule, reprend et corrige en entrevue l’anthropologue de la culture Natalia Roudakova. Née en URSS, diplômée d’une prestigieuse université californienne, elle est maintenant installée à Montréal. « Quand on s’intéresse à la Russie soviétique et postsoviétique, il faut enlever beaucoup de clichés hérités de la guerre froide. Il y a des parallèles à établir entre ce qui est arrivé au rapport à la vérité en Russie et aux États-Unis, mais, pour y arriver, il faut manier les concepts avec plus de précaution. »

Le deuxième des plus vieux métiers du monde

D’accord, alors reprenons. Mme Roudakova a publié Losing Pravda. Ethics and the Press in Post-Truth Russia (Cambridge University Press), version augmentée et remaniée de sa thèse de doctorat défendue en Californie sur l’histoire du journalisme russe des dernières décennies, avant et après la fin du régime soviétique.

« Les prémisses de mon travail suggéraient que la qualité du journalisme allait s’améliorer après la chute de l’URSS, explique la spécialiste. À mon grand étonnement, le secteur s’est plutôt effondré sous les impacts des transformations économiques, technologiques et sociopolitiques. La tragédie qui a frappé ce secteur a finalement éloigné de la recherche de la vérité pour le bien commun et la sphère publique. Quand le journalisme va mal et souffre, la trame de la société se détériore. C’est par ce bout qu’on peut établir un parallèle avec ce qui est en train de glisser aux États-Unis. »

L’enquête menée à partir d’entrevues avec des reporters montre que le rapport à la vérité et à la réalité (pour faire court) était plus complexe que l’on croit à la fin du régime soviétique. « Je ne nie aucunement la violence d’État, le goulag et tout le reste, dit Mme Roudakova. Je dis cependant que la base morale de la société soviétique n’était pas complètement corrompue. Le désir de bâtir une société plus juste existait. »

Il y a des parallèles à établir entre ce qui est arrivé au rapport à la vérité en Russie et aux États-Unis

 

Des journalistes courageux essayaient donc d’améliorer le système pourri en jouant les lanceurs d’alerte. Ils pouvaient par exemple dénoncer des cas de corruption, et Mme Roudakova montre dans son livre qu’à la fin du régime soviétique, ce rôle de contre-pouvoir éthico-politique n’était souvent assumé que par certains reporters et certaines publications, malgré la force de la censure.

La chute de l’URSS a donné un immense espoir de liberté vite rattrapé par le principe de réalité. Les médias devaient se débrouiller par eux-mêmes, sans subventions, alors que la publicité comme les abonnements ne rapportaient rien. « Autour de 1991, puis cela a été en s’accélérant, les seuls fonds disponibles pour les médias provenaient des fonds obscurs [dark money] en provenance du monde des affaires ou des politiciens, dit Mme Roudakova. Un sentiment de grand désarroi s’est emparé d’une partie de la profession, pas celle des propagandistes qui avaient toujours appuyé le pouvoir et le mensonge, mais la minorité qui croyait en la valeur de ce métier au service de la vérité dans la société. »

Une attitude profondément cynique vis-à-vis des faits a gagné les rédactions. Elles se résignaient (parfois sans rechigner) à toutes sortes de compromis avec les nouveaux « tireurs de ficelles » qui s’activaient encore plus pendant les campagnes électorales. L’arrivée et le maintien de Vladimir Poutine au pouvoir au tournant du siècle n’ont fait qu’amplifier cette catastrophe en transformant le journalisme en « deuxième des plus vieilles professions du monde », comme on le dit là-bas pour parler des « prostituées politiques ».

Post-vérité et post-confiance

Au lendemain du premier débat Trump-Biden, le chroniqueur Thomas L. Friedman a écrit dans le New York Times que la démocratie américaine est en danger comme jamais (« davantage que depuis la guerre civile ») en partie à cause des réseaux sociaux qui détruiraient deux piliers de la démocratie, la vérité et la confiance (truth and trust), minant ce qu’il appelle « l’immunité cognitive » de la communauté, sa capacité de distinguer le vrai du faux.

Truth and Trust. Mme Roudakova reprend les deux termes elle aussi. Elle rappelle les racines étymologiques communes aux deux termes. « La confiance et la vérité vont de pair, dit-elle. On croit ceux en qui on a confiance. Les citoyens avaient beaucoup plus confiance dans certains journalistes que dans les dirigeants en URSS pour connaître la vérité. Quand je parlais aux gens pour mes recherches, ils me disaient ne plus savoir qui croire maintenant. Le lien de confiance s’est rompu. »

Ce qui ramène encore au parallèle avec la situation en développement aux États-Unis, où Mme Roudakova est arrivée il a une vingtaine d’années. Là aussi, un système de post-vérité et de post-confiance (et non pas de guerre contre la réalité) se développe. Le président ment effrontément, les fausses croyances et les théories du complot tentent à leur manière de donner un sens à la crise et au fait que le système écrase la majorité. Un quart des Américains croient à un degré ou à un autre que des gens puissants ont répandu intentionnellement le virus de la COVID-19.

« Le tissu social et le sentiment du bien commun ont presque disparu, dit l’anthropologue. Les emplois de la classe ouvrière quittent le pays. La classe moyenne s’effondre. Les syndicats ne comptent plus. Les soins de santé coûtent de plus en plus cher. Les minorités ne se sentent pas protégées, au contraire. Le résultat : de plus en plus de gens décrochent de la société aux États-Unis, ne croient plus rien, n’ont plus confiance en rien, exactement comme en Russie. »

Cela dit, les deux sociétés demeurent très différentes, évidemment, ne serait-ce qu’en raison du niveau de répression des opposants au Kremlin encore démontré par l’empoisonnement de l’opposant Alexeï Navalny. La société civile américaine bouillonne. La campagne électorale se poursuit librement, même si le président Trump ne promet pas d’en accepter les résultats.

« En Russie, il y a une fatalité, une résignation, conclut Natalia Roudakova, observatrice des deux mondes en synergie. Aux États-Unis, le cynisme demeure assez bas, mais la majorité de mes étudiants en Californie ne votaient pas, en donnant les mêmes raisons que les jeunes Russes, en disant que ça ne changerait rien. Ce que je sais de la Russie — avec toujours plus de cynisme, de paupérisation, de désillusion, de négation des droits civiques, et de concentration de la richesse — me fait craindre le pire pour les États-Unis. En russe, on dit que, quand on croit être tombé au dernier plancher, on entend encore des coups frapper par en dessous. La situation pourrait encore empirer… »

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