La Californie, un État en marge de la politique américaine

En Californie, le taux d’approbation des gouvernements démocrates dépasse les 60% en ce qui a trait à l’économie ainsi qu’à la gestion de la pandémie de COVID-19. Il est plus élevé encore en matière environnementale.
Photo: Robyn Beck Agence France-Presse En Californie, le taux d’approbation des gouvernements démocrates dépasse les 60% en ce qui a trait à l’économie ainsi qu’à la gestion de la pandémie de COVID-19. Il est plus élevé encore en matière environnementale.

La Californie voudrait donner l’exemple d’une autre façon de gouverner aux États-Unis. Son bilan n’est toutefois pas sans faille et le reste du pays a, pour le moment, peu d’attention à prêter à cet État où le sort des élections est déjà réglé depuis longtemps.

« Ce n’est un secret pour personne. Donald Trump ne gagnera pas la Californie », admet sans ambages Howard Epstein, vice-président au Parti républicain de San Francisco. Non seulement les sondages n’y créditent pas plus du tiers des voix au président, mais son parti devra se battre pour conserver ses 7 représentants issus de circonscriptions plus rurales sur les 52 en tout que l’État envoie à la Chambre des représentants du Congrès américain. Les perspectives sont encore plus sombres dans la baie de San Francisco où moins d’un électeur sur cinq (18 %) se disait enclin à voter pour le président sortant le mois dernier.

La carte politique est tout aussi bleue en ce qui concerne l’État, le gouverneur démocrate, Gavin Newsom, surfant sur un taux d’approbation de 50 % à 60 % et pouvant compter sur les trois quarts des élus à la législature californienne à Sacramento. « On concentre plutôt nos efforts sur certaines propositions en matière de politique municipale et californienne qui seront aussi sur le bulletin de vote le 3 novembre », explique Howard Epstein, réaliste. Leurs adversaires du Parti démocrate de San Francisco font la même chose et organisent aussi des campagnes d’appels téléphoniques auprès des électeurs d’États où, contrairement à la Californie, les élections ne sont pas jouées d’avance, comme l’Arizona, l’Iowa et la Caroline du Nord.

La Californie et ses habitants se comportent parfois comme s’ils constituaient un État-nation à part entière. Cet état d’esprit est particulièrement ressorti ces dernières années.

« C’est sûr que, dans ce contexte, la campagne électorale nationale accordera peu ou pas d’attention à la Californie et aux enjeux qui pourraient être les plus importants aux yeux de ses 40 millions d’habitants », observe Glen MacDonald, professeur et expert en environnement de l’Université de Californie à Los Angeles. Or, « la Californie voudrait donner l’exemple d’un endroit où l’on parvient à combiner la prospérité économique et des normes plus ambitieuses en matière de développement durable. »

Le bilan de la gauche au pouvoir

Sur le plan environnemental, la Californie se démarque effectivement entre autres par des règles plus sévères sur la qualité de l’air, ainsi que par un système de Bourse du carbone qu’il partage avec le Québec, dit Glen MacDonald. L’accusation, portée par le président Trump, selon laquelle les ravages grandissants de la saison des feux en Californie seraient le résultat de la mauvaise gestion des forêts par ses gouvernements démocrates n’est pas fausse, poursuit l’expert, mais largement injuste. Après tout, l’essentiel des forêts publiques de l’État relève du gouvernement fédéral, les normes californiennes de sécurité en matière de construction et d’urbanisme ont été resserrées ces dernières années et l’ensemble du problème découle quand même largement des changements climatiques.

L’an dernier, Donald Trump avait aussi affirmé qu’il serait « facile à n’importe qui de compétent » de régler le problème grandissant des sans-abri avec lequel le gouverneur et bien des maires démocrates sont aux prises en Californie. Il avait notamment suggéré de commencer par « nettoyer la circonscription sale et dégueulasse » de la présidente démocrate de la Chambre des représentants au Congrès, Nancy Pelosi, à San Francisco, en y musclant la répression policière.

Jennifer Friedenbach est la première à reprocher le manque d’ambition des autorités locales et californiennes face aux crises du logement et de l’itinérance, mais dans un sens totalement différent du président américain. « On les sent trop souvent au service des milieux d’affaires bien avant celui des pauvres », estime la directrice de la Coalition On Homelessness, un organisme d’aide aux sans-abri à San Francisco. Mais s’il faut à tout prix désigner un coupable, c’est d’abord et avant tout à Washington qu’il se trouve, dit-elle, les problèmes actuels de logement et d’inégalités étant largement le résultat de 40 ans de sous-investissement fédéral dans le logement social et l’État providence. « Ce n’est pas une affaire de parti politique. »

 
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Quant aux questions économiques, le président et ses républicains n’ont pas marqué de point, ces dernières années, auprès des champions de la nouvelle économie, notamment avec leur fermeture des frontières au commerce et aux immigrants. « Ils ont même fait le contraire de ce que veut et de tout ce qu’est la Silicon Valley », explique Russell Hancock, président et chef de la direction de Joint Venture Silicon Valley, un centre de recherche à San Jose. « Les deux tiers de nos chefs d’entreprise sont de l’étranger, comme le sont tant de nos travailleurs, de nos clients, de nos conjoints mêmes. Et puis, contrairement à ce que semble penser le président, des domaines de pointes comme les nôtres ont besoin pour fonctionner de la règle de droit, de clarté, d’ordre et de stabilité, aux États-Unis comme à l’international. »

La Californie, société distincte

À en juger par les derniers sondages, les Californiens seraient généralement portés à tirer un bilan positif de la manière dont leurs gouvernements démocrates mènent leur barque, souligne Dean Bonner, expert au Public Policy Institute of California, un centre de recherche basé à San Francisco. Leur taux d’approbation dépasse, par exemple, les 60 % en ce qui a trait à l’économie ainsi qu’à la gestion de la pandémie de la COVID-19. Il est plus élevé encore en matière environnementale. Et si les impôts et le filet social en Californie contribuent déjà à réduire de moitié l’ampleur des inégalités de revenus des ménages, une forte proportion de citoyens déplore encore le creusement du fossé entre riches et pauvres et dit souhaiter que l’État intervienne plus pour corriger la situation.

« La Californie et ses habitants se comportent parfois comme s’ils constituaient un État-nation à part entière, observe Dean Bonner. Cet état d’esprit est particulièrement ressorti ces dernières années. »

Souvent en porte-à-faux avec les politiques de Donald Trump et jalouse de l’autonomie que lui confèrent la Constitution américaine et des arrangements passés avec Washington, la Californie a notamment enclenché, à la fin de l’été, sa centième poursuite contre le gouvernement fédéral depuis l’élection du président républicain. C’est déjà deux fois plus que le nombre de procès que le Texas républicain avait intentés contre le président démocrate Barack Obama durant ses huit années de règne. La moitié des poursuites de la Californie contre Washington ont porté sur des enjeux environnementaux, mais il a aussi été question d’immigration, des armes à feu, d’éducation, de contrôle des naissances ou encore du mur à la frontière avec le Mexique.

« Si Donald Trump devait être réélu, j’ai bien peur que ce choc, entre le président et la Californie, ne fera que s’aggraver encore plus », conclut Glen MacDonald.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

  
 

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