Les exclus de l’eldorado

Un camp de personnes sans abri, à Oakland, près de San Francisco. Selon les intervenants sur le terrain, la situation n’y a jamais été pire qu’aujourd’hui.
Photo: Ben Margot Associated Press Un camp de personnes sans abri, à Oakland, près de San Francisco. Selon les intervenants sur le terrain, la situation n’y a jamais été pire qu’aujourd’hui.

Symbole de prospérité et de tous les possibles, la Californie est aux prises avec un problème de logement et d’inégalités qui ne cesse de s’aggraver.

Le spectacle est tout aussi saisissant qu’affligeant. Ici, la pauvreté et la misère extrêmes ne sont pas l’exception, mais la règle. Dans la rue, la grande majorité des hommes et des femmes sont vêtus de vêtements élimés et crasseux. Certains se rendent à un comptoir de distribution de nourriture, font la file devant le local d’un organisme d’aide, mettent de l’ordre dans leurs abris de fortune plantés en plein milieu du trottoir ou se cherchent de la drogue qui se vend à tous les coins de rue. La plupart se tiennent simplement là, à échanger quelques mots entre eux, ou à ne rien faire, le regard perdu. Les plus mal en point invectivent les passants ou des démons invisibles, baissent leurs pantalons aux genoux pour s’injecter une dose dans une fesse ou sont affalés à terre, inconscients.

Cette scène sur Golden Gate Avenue se répète sur Turk, Ellis, Hyde, Larkin et tant d’autres rues du quartier de Tenderloin, à San Francisco, juste à côté de son majestueux hôtel de ville, du centre des congrès, d’hôtels chics et d’un concessionnaire Jaguar.

Difficile de croire qu’on se trouve en Californie, l’État le plus riche des États-Unis avec un produit intérieur brut (plus de 3100 milliards $US en 2019) qui le classerait au cinquième rang des plus grandes économies au monde, derrière l’Allemagne et devant l’Inde. Qui plus est, dans la ville qui symbolise peut-être le mieux le dynamisme et la prospérité du « Golden State », avec son style et sa beauté uniques, ses champions technologiques de la Silicon Valley et sa concentration de milliardaires (1 pour 80 000 habitants) sans égale, même à New York, à Dubaï ou à Hong Kong.

« La crise des sans-abri n’est que le visage le plus visible du recul du niveau de vie, de l’explosion des inégalités et du rétrécissement du filet social, dit Jennifer Friedenbach, directrice de la Coalition On Homelessness, un organisme local d’aide. La situation est aujourd’hui pire que jamais, tant par la proportion de gens touchés que par la profondeur de la misère humaine. »

La pointe de l’iceberg

La florissante Californie compte le quart de l’ensemble des sans-abri aux États-Unis, soit plus du double du poids de ses 40 millions d’habitants dans la population américaine en général. Au dernier décompte officiel, la ville de San Francisco avait, l’an dernier, plus de 8000 sans-abri et l’ensemble de sa région 35 000, en hausse de 24 % depuis 2017. D’autres estimations, jugées plus complètes, arrivent à plus double.

Le problème y est d’autant plus visible que presque neuf personnes sans domicile fixe sur dix ne disposent d’aucun refuge ou autre solution de dépannage, même temporaire, contre seulement 5 % à New York, et même si les températures moyennes minimales y descendent aussi bas que 8 degrés les mois pluvieux d’hiver.

On les retrouve directement sur les trottoirs dans de petites tentes, des abris faits de bric et de broc ou enroulés dans une couverture, non seulement dans le terrible quartier de Tenderloin, mais aussi dans toutes sortes d’interstices de la ville, y compris ceux des plus beaux quartiers. À Oakland, juste de l’autre côté de la baie de San Francisco, des terrains vacants ont pris des allures de petits bidonvilles qu’on pourrait parfois confondre avec ceux des pays pauvres. À Berkeley ou dans la Silicon Valley, ils dorment dans leurs voitures ou dans des motorisés déglingués stationnés en permanence, notamment dans les rues qui bordent les « campus » rutilants et futuristes de Google et Apple.

35 000
C’est le décompte officiel du nombre de personnes sans abris dans la région de San Francisco, en hausse de 24% depuis 2017. D’autres estimations, jugées plus complètes, arrivent à plus du double de ce nombre.

Les hommes noirs et latinos y sont surreprésentés, rapportait le mois dernier une enquête. Le tiers souffre de toxicomanie et plus de la moitié rapporte avoir eu des problèmes de santé mentale au cours des dernières années. Contrairement à un mythe tenace, plus des deux tiers n’arrivent pas d’ailleurs, mais habitaient San Francisco lorsqu’ils ont perdu leur logement, et la forte majorité ne demanderait pas mieux que d’avoir de l’aide pour s’en sortir, si seulement elle était disponible.

Le prix d’un toit

Le principal problème qui revient sans cesse dans toutes les conversations dans la région est le coût du logement. Nulle part aux États-Unis n’est-il plus élevé qu’à San Francisco, avec un prix médian de 1,4 million l’an dernier, contre une moyenne de 557 000 $ en Californie et de 244 000 $ dans l’ensemble du pays, rapportait au début de l’année le centre de recherche Joint Venture Silicon Valley.

Il est vrai que les salaires sont aussi généralement plus élevés dans la région, à raison d’un revenu familial médian de 112 000 $ par année à San Francisco, contre une moyenne de 75 000 $ en Californie et de 62 000 $ aux États-Unis. Mais même ces salaires sont de moins en moins suffisants, d’autant que, contrairement au prix des maisons, le revenu réel des familles ne cesse de diminuer au fil des ans, exception faite de celui des plus riches, notamment ceux de la Silicon Valley.

Cela faisait déjà de San Francisco, en 2018, la région la plus inégalitaire de l’un des États les plus inégalitaires au pays, constatait au début de l’année le Public Policy Institute of California. Cela signifie aussi que des pans entiers de la population sont forcés de consacrer une part disproportionnée de leurs revenus à se loger et que des locataires ne conservent souvent leurs appartements que parce qu’ils n’ont pas bougé depuis des années et que des règles empêchent, dans ces circonstances, les propriétaires d’augmenter leurs loyers autant qu’ils le voudraient.

La situation n’est pas près de se corriger, prévient le président et chef de la direction de Joint Venture Silicon Valley, Russell Hancock. Ces dernières années, il s’est construit dans la région de San Francisco cinq fois moins de nouveaux logements qu’il s’est créé d’emplois.

Cela tient, dit-il, entre autres au coût prohibitif des terrains et de la main-d’œuvre, mais aussi à la pléthore de règles urbanistes, architecturales et environnementales, ainsi qu’à un certain militantisme de citoyens qui disposent de nombreux recours pour bloquer tout nouveau projet dans leur quartier. « Il faudra, un jour ou l’autre, que les gouvernements locaux osent tenir tête à ces électeurs. »

Le scrutin du 3 novembre offrira aux électeurs californiens une occasion de se prononcer sur une proposition visant à augmenter les taxes foncières des entreprises afin de consacrer notamment plus de ressources financières au logement social.

Au terme de deux ans de batailles juridiques, une autre proposition, de la Ville de San Francisco cette fois, a finalement eu le feu vert des tribunaux le mois dernier afin de consacrer 300 millions supplémentaires à la construction de logements abordables, à des services d’aide à la toxicomanie et à la maladie mentale, ainsi qu’à de l’assistance financière et juridique aux locataires.

« On approche d’un terrible mur, prévient Jennifer Friedenbach. La crise économique provoquée par la pandémie et la fin de plusieurs programmes d’aide d’urgence ont placé beaucoup de gens dans une situation financière impossible. Heureusement, l’interdiction des évictions de locataires a été prolongée jusqu’au début de l’année prochaine, mais après, ça va être terrible. »

En attendant, les autorités locales ont fermé les refuges pour réduire la propagation du virus, mais louent, en échange, des chambres d’hôtel pour les plus vieux et les plus malades. Dans Tenderloin, des camps de tentes supervisés ont été aménagés, dont un à l’ombre du dôme doré de l’hôtel de ville. Des points d’eau, des toilettes chimiques et des distributions de repas ont été prévus dans les rues. Des billets d’autobus, aller simple, sont aussi offerts à ceux qui auraient une place où rester dans une autre ville… ou un autre État.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

Professeurs cherchent colocs

Les familles les plus modestes ne sont pas les seules à faire les frais du prix exorbitant des logements dans la région de San Francisco. Des membres de la classe moyenne doivent aussi se serrer la ceinture, s’imposer des heures de route matin et soir ou même se résoudre à vivre avec des colocataires. À preuve, les enseignants.

 

Même avec un salaire médian d’un peu plus de 75 000 $ par an, les deux tiers des professeurs du primaire et du secondaire de San Francisco doivent consacrer plus de 30 % de leur revenu brut pour se loger, rapportait une étude l’an dernier. La situation est plus délicate encore pour ceux qui commencent dans le métier, qui ont des enfants ou qui ne peuvent pas compter sur un conjoint qui gagne un salaire équivalent.

 

Concrètement, cela signifie que la plupart des enseignants doivent se serrer la ceinture pour vivre dans les mêmes quartiers que leurs élèves, raconte Anabel Ibanez, directrice politique de leur syndicat, le United Educators of San Francisco. Certains doivent se résoudre à partager leur logement avec des colocataires, « comme durant leurs années d’université », alors que d’autres vont trouver leurs maisons parfois aussi loin que Sacramento, « à quatre heures aller-retour en voiture ou en transport en commun si vous partez avant 5 h du matin et quittez la ville après l’heure de pointe ».

 

« On voit beaucoup de professeurs partir au bout de deux ou trois ans. Souvent pour enseigner dans les autres villes où ils ont trouvé du logement. » Très inquiets, les électeurs de San Francisco ont adopté en 2018 une proposition autorisant les autorités scolaires à construire des logements abordables réservés aux enseignants. La mesure fait toutefois
encore l’objet de contestation juridique.


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