Au Texas, le mur, coûte que coûte

Une portion du mur frontalier
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Une portion du mur frontalier

Le « Grand Sud » américain, celui des voyelles traînantes, de l’hospitalité, de la bonne bouffe et de la foi. Mais aussi un Sud amer, celui des inégalités, des marques de l’histoire et du racisme, où les relations tendues entre communautés mobilisent la base électorale de Donald Trump. Le Devoir est sur la route pour comprendre ces divisions et apporter un éclairage sur les changements en cours. Dernier texte de cette série : promenade au pied des murs frontaliers, incarnations physiques de la politique de division du président Donald Trump.

De décret en décret, avec sa politique de séparation des familles et de restrictions des visas, le président américain, Donald Trump, a tenu sa promesse de limiter l’immigration aux États-Unis. Mais sa pièce maîtresse, cri de ralliement pour sa base électorale, le mur frontalier, ne s’est pas construite aussi vite qu’il l’espérait. À Mission, au Texas, à l’extrême sud-est du pays, des propriétaires de terrains frontaliers et un centre de conservation des papillons se dressent sur le chemin du mur de Trump.

Rien sur cette berge du Rio Grande ne donne l’impression d’une grande muraille. Les oiseaux gazouillent, un arbre déborde de fleurs jaunes et les trois chiens du père Roy Snipes sautent sur son bateau.

Il ne faut cependant que quelques secondes pour que le bruit d’un hélicoptère de la patrouille frontalière remplisse l’air. Un mur se profile à l’horizon et, derrière, des camionnettes disposées à intervalles d’environ 10 à 15 mètres. « Je suis surpris de ne voir aucun bateau de patrouille », dit le père oblat quand on s’en approche, la zone étant de plus en plus lourdement gardée.

« La frontière doit-elle vraiment être aussi hideuse et inhumaine ? Je ne crois pas », affirme celui qui est devenu l’un des visages de la résistance au projet de Trump dans la région. Jusqu’à février dernier, le mur payé par des fonds publics menaçait de couper du reste de la ville sa petite chapelle baptisée La Lomita. Elle se trouve au sud de la digue bâtie pour contenir les débordements du fleuve, digue sur laquelle le gouvernement Trump projette de construire sa barrière physique.

Des 547 kilomètres de mur que le Service des douanes et de la protection des frontières se vante d’avoir terminés, la grande majorité n’est pas nouvelle. Il s’agit plutôt de portions remplacées ou en phase de « préconstruction ». Pour les autres kilomètres annoncés, et surtout aux Texas où 96 % des terrains sur la frontière sont privés, plusieurs actions en justice ont freiné ou suspendu la construction du mur.

C’est le cas de La Lomita. « Ils ont laissé ma chapelle tranquille, pour l’instant », dit le père Snipes.

 
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Par n’importe quel moyen

À quelques kilomètres d’où nous sommes avec le père Snipes, une grue installe tout de même de grandes colonnes de métal qui seront bientôt coulées dans du ciment. Le mur public avance toujours, mètre par mètre, poursuite judiciaire après poursuite judiciaire. Trump l’a promis, coûte que coûte, quitte à devoir saisir des terrains.

C’est ce que Marianna Treviño-Wright a découvert à coups de scie à chaîne le 20 juillet 2017. Ce jour-là, elle a été stupéfaite de trouver une équipe en train de défricher une partie du terrain privé du National Butterfly Center (Centre national pour les papillons) qu’elle dirige.

Depuis sa voiture, elle a baissé sa vitre. « Et là, ils m’ont dit quelque chose qui sème la terreur dans le cœur de chaque Américain : “C’est le gouvernement qui nous envoie”. » Le superviseur ne pouvant pas présenter les autorisations, l’équipe repart.

Le lendemain, des agents locaux de la patrouille frontalière se présentent à ce centre de conservation de l’environnement et se disent surpris des travaux. « L’ordre venait d’en haut », résume Mme Treviño-Wright.

La construction d’un mur dans cette région n’était en effet pas encore officielle, puisque ce n’est que huit mois plus tard que les premiers fonds seront votés par le Congrès américain, soit 1,6 milliard de dollars américains en mars 2018.

Qu’importe, le centre n’entend pas se voir coupé des riches écosystèmes qu’il a mis plus de 18 ans à restaurer et dépose une poursuite en décembre 2017 contre le gouvernement fédéral pour atteinte à la propriété privée et violation de la loi sur les espèces menacées.

La poursuite n’a pas encore été entendue sur le fond par une cour et, en attendant, la dame des papillons doit apprendre à vivre avec la patrouille frontalière. Quand elle nous fait faire le « tour du propriétaire », elle garde son cellulaire en main pour filmer la moindre interaction avec ces gardes. « Je subis chaque semaine du harcèlement et de l’intimidation, alors je ne prends aucun risque », dit-elle, quand quatre camionnettes portant la mention « Border Patrol » s’approchent de notre groupe au pied du pan de mur en construction.

Pendant que la réponse s’organisait au sud du Texas, le président Trump menait aussi sa bataille pour obtenir toujours plus de fonds publics, notamment en paralysant l’administration fédérale pour la plus longue période de toute son histoire entre décembre 2018 et janvier 2019.

Quand un nouveau budget est enfin voté, il est insatisfait du montant alloué et déclare l’état d’urgence en février 2019, citant ouvertement son intention de contourner le Congrès et de rediriger 8 milliards de dollars américains destinés à la défense militaire vers son projet.

Frustré, un groupe de partisans de Trump fonde l’organisation We Build the Wall et amasse 25 millions de dollars américains pour aider le président à tenir sa promesse. Le constructeur Tommy Fisher promet une « Lamborghini » de mur, dans un acier argenté qui ne rouillera pas et sera le plus près possible du fleuve, contrairement aux autres portions de mur souvent situées à plus d’un kilomètre des berges.

Quelques mois après l’érection des cinq premiers kilomètres, le banc sous ce mur complètement privé montre déjà des signes d’érosion, aggravée par l’ouragan Hanna de l’été dernier. Ce ne serait qu’une question de temps avant qu’il tombe ou s’affaisse, selon un rapport d’ingénieur remis à la cour en septembre.

En août dernier, l’ancien conseiller de Trump Steve Bannon et trois personnes à l’origine de We Build the Wall ont été accusés d’avoir détourné des sommes énormes à des fins personnelles de cette collecte de fonds.

Brian Kolfage, le fondateur de l’organisation, accuse quant à lui publiquement Mme Treviño-Wright et le père Snipes d’agir de connivence avec les cartels mexicains de la drogue, proférant des menaces à peine voilées.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Une nouvelle section de mur en construction dans les environs de Mission, au Texas

« Ils ont commencé à nous attaquer avant même qu’on sache qui ils étaient », dit M. Snipes. Quand les discussions à propos du mur ont commencé, il y a une quinzaine d’années, « tout le monde pensait que c’était ridicule ». Ici, dans un endroit à plus de 90 % latino-américain, où l’on mélange l’anglais et l’espagnol avec le plus grand naturel, la région était surtout une vallée : les résidents allaient et venaient entre les deux pays, vivant sur les deux rives du fleuve.

L’homme de 75 ans continue de penser que le mur est une mauvaise façon de faire face à des problèmes complexes, une forme de « retour au Moyen Âge ». Il navigue sur le fleuve, sur la véritable frontière, une ligne invisible au milieu du Rio Grande. Son bateau dépasse une famille attablée sur un petit ponton de bois du côté mexicain, qui le saluent de la main au passage.

De l’autre côté, il désigne la structure privée grise : « Je pense encore que c’est une idée folle, dit-il en soupirant, mais il est là. » Sous le coucher de soleil, le mur privé brille.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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