La vallée du Rio Grande frappée par un «tsunami» de COVID-19

Prières écrites et photos de proches sont épinglées sur les murs du sanctuaire de Don Pedro Jaramillo, à Falfurrias, au Texas.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Prières écrites et photos de proches sont épinglées sur les murs du sanctuaire de Don Pedro Jaramillo, à Falfurrias, au Texas.

Le « Grand Sud » américain, celui des voyelles traînantes, de l’hospitalité, de la bonne bouffe et de la foi. Mais aussi un Sud amer, une ceinture afro-américaine d’inégalités marquée par l’histoire et le racisme, où les relations tendues entre communautés mobilisent la base électorale de Donald TrumpLe Devoir est sur la route pour comprendre ces divisions et apporter un éclairage sur les changements en cours. Aujourd’hui, une communauté frontalière attaquée de plein fouet par la pandémie de coronavirus et victime collatérale de la division politique au Texas.

Deuil après deuil à cause du coronavirus, l’anxiété plane toujours au sud du Texas, et deux médecins implorent de ne pas politiser la crise sanitaire et de rester vigilants. Leur récit à glacer le sang du sommet de l’épidémie dans la région du Rio Grande peut servir à lancer un avertissement, espèrent-ils.

Quand le Dr Ivan Melendez est enfin arrivé au chevet de la mère de son ami, il était trop tard. Il a ouvert le sac mortuaire dans lequel la dame reposait déjà et fait jouer la vidéo qui lui était destinée. « On se voit de l’autre côté, maman, je t’aime », disait à la caméra son fils en larmes.

Autorité sanitaire du comté d’Hidalgo, et médecin pratiquant, M. Melendez s’est retrouvé au front de la pandémie de coronavirus en juillet et en août, dans l’épicentre de l’épicentre dans la vallée du Rio Grande, la pire région dans un Texas déjà rouge. Débordé par les hospitalisations et les morts, il est lui aussi tombé malade. Puis, ce fut le tour du directeur des communications pour le comté. « On ne savait pas s’il allait s’en sortir », se souvient-il. Et ensuite, une assistante administrative.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Jose Jaramillo, un employé du cimetière de La Piedad, au Texas, devant une tombe qu’il vient de creuser pour accueillir un nouveau cercueil. Le petit cimetière, le plus vieux de la ville de McAllen, a vu le nombre d’enterrements doubler cet été, avec le pic de COVID-19 dans la vallée.

En quelques semaines, le taux d’infection et de mortalité a atteint des sommets comparables à ceux des points chauds qui avaient frappé l’imaginaire du monde entier.

Dans « la Vallée » comme tout le monde l’appelle ici, la COVID-19 a fauché la vie d’environ 196 personnes pour 100 000 habitants, selon le département de la santé du Texas. La région d’un peu plus de 1,3 million d’habitants regroupe quatre comtés, dont Hidalgo, où le Dr Melendez pratique dans différents hôpitaux. En comparaison, ce taux était de 170 morts pour 100 000 habitants à New York, selon les données compilées par l’Université Johns Hopkins, et de 68 pour le Québec.

Dans cette région frontalière entre le Texas et le Mexique, les autorités locales se félicitaient pourtant jusqu’à la mi-mai d’un taux d’infection notablement plus bas que celui du reste de l’État, et encore plus bas que la moyenne nationale. L’endroit était donc relativement épargné au tout début de la pandémie.

« On pensait qu’on allait y échapper, mais on avait complètement tort », admet Jose Vallejo-Manzur, lui aussi médecin dans le comté d’Hidalgo. La première fois que je lui ai parlé, en pleine explosion des hospitalisations à la mi-juillet, il pleurait dans sa voiture. Pneumologue, le Dr Vallejo-Manzur venait d’intuber des patients qu’il n’avait presque aucun espoir de sauver et il voyait quotidiennement dix fois plus de patients que d’habitude. Dehors, il regardait les stationnements des centres commerciaux et les restaurants se remplir.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le Dr Jose Vallejo-Manzur, un pneumologue de McAllen, a soigné des centaines de cas de COVID-19 durant les derniers mois dans la vallée du Rio Grande, dans le sud du Texas. «C’était comme un tsunami, se souvient-il. J’ai signé plus de certificats de décès dans les deux derniers mois que durant toute ma carrière.»

Relâchement et division

Les Texans du Rio Grande avaient baissé la garde, encouragés par ces deux premiers mois relativement calmes. Jusqu’en juillet, la pandémie n’était pas encore tangible pour de nombreuses personnes dans la région, « puisqu’elles ne connaissaient personne qui en était mort », dit M. Melendez. Il n’y a eu que 12 morts entre mars et mai dans son comté.

Mais le 1er mai, le gouverneur du Texas, Greg Abbott, autorise les premiers restaurants et commerces non essentiels à rouvrir leurs portes, soit plus d’un mois et demi avant que le Québec n’entame son déconfinement graduel.

Puis la Vallée se met à faire les manchettes nationales. Environ six semaines après la réouverture des commerces et l’autorisation des rassemblements, les cas explosent. Des ambulances attendent jusqu’à 10 heures pour déposer des patients dans une salle d’urgence qui déborde, les hôpitaux font venir des camions réfrigérés, car leurs morgues débordent. La moyenne du nombre de morts grimpe à plus de 50 par jour.

« On avait 4 personnes aux soins intensifs, et on se retrouve du jour au lendemain avec 300 personnes dans des unités qui débordent », raconte le Dr Melendez.

« C’est comme si on avait allumé l’interrupteur d’un seul coup. Et on a été frappés par un tsunami », dit le Dr Vallejo-Manzur.

« On savait désormais ce qu’il fallait faire. Tout le monde savait qu’on devait se laver les mains, porter un masque et garder ses distances. Mais certains ont choisi de ne pas le faire », souligne le Dr Melendez, lançant un avertissement au monde entier. Il préfère s’en tenir à la responsabilité individuelle plutôt qu’accuser les autorités de l’État.

Son collègue, lui, ne mâche pas ses mots. « Ne faites pas l’erreur stupide que nous avons faite ici, de politiser le port du masque, un geste pourtant tellement simple », lance-t-il. Le gouverneur de l’État, le républicain Greg
Abbott, avait interdit aux grandes villes du Texas, la plupart dirigées par des démocrates, d’imposer des amendes en cas de non-port du masque.

Le 20 juillet, c’en est trop pour le comté d’Hidalgo. Un ordre de confinement général est donné. Le même soir, le bureau du gouverneur persiste et signe : ce décret local n’a pas force de loi et ne reste qu’une « recommandation inapplicable ».

Des communautés marquées

« J’ai signé plus de certificats de décès dans les deux derniers mois que dans toute ma carrière », dit le médecin de 43 ans. Surtout, pas un jour ne passait sans qu’une personne connue de la communauté meure. Une infirmière, celle qui s’occupait des cas d’agressions sexuelles, perd la vie. Un ancien enseignant. Un entraîneur de soccer.

« J’entre pour soigner un homme et, après quelques questions, il se fâche et me dit : “Tu ne me reconnais même pas, Melendez !”», raconte Ivan Melendez. Il n’avait pas reconnu son collègue infirmier, qu’il côtoie depuis 30 ans, parce que son visage était trop enflé.

« Avec ces morts autour de nous, cette misère, je suis à peu près certain que tous les médecins ici présentent des symptômes de choc post-traumatique », dit M. Vallejo-Manzur. Tout au long de l’entrevue, il semble agité et remue les jambes. « J’ai dit à mes collègues que je ne me sentais pas capable de repasser à travers quelque chose comme ça », conclut-il.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Une femme prie dans une chapelle adjacente à la grotte de St. Jude Thaddeus, à McAllen. Un lieu où les croyants viennent épingler prières écrites et photos de proches pour souhaiter leur guérison, de la COVID-19 ou d’autres problèmes de santé.

Et cette peur n’est pas repartie. Un collègue du même bureau de médecins a reçu un résultat positif au coronavirus jeudi après-midi.

Ce qui faisait la culture de la vallée du Rio Grande, la proximité et la force des familles, a aussi contribué à sa perte. Déjà fragilisés par des taux d’obésité, de diabète et de pauvreté plus élevés que la moyenne nationale, les habitants de la région vivent aussi à plusieurs générations sous un même toit.

Au cimetière La Piedad, contigu à l’aéroport de McAllen, la petite pelle mécanique s’est brisée au tout début de cette grande vague. Au début juillet, le volume de personnes à
enterrer a doublé, a constaté Juan Muñiz, un assistant du superviseur du cimetière. Du personnel supplémentaire a été embauché pour creuser les tombes à la pelle.

Malgré les restrictions, des familles entières se présentaient pour les funérailles, se souvient son collègue Jose Mata. « Avec des mariachis », précise-t-il. Un fils est venu prendre les arrangements pour son père. Deux semaines plus tard, c’est lui qui est mort. Le cellulaire de M. Mata sonne. « Un autre. Ils vont venir faire les funérailles samedi », dit-il en raccrochant.

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