Un ouragan après l'autre à Lake Charles

Entre un président en campagne de réélection qui nie les changements climatiques, une pandémie qui a fait 200 000 morts au pays, une industrie pétrolière dévastée et une saison des ouragans très active sur la côte est, les sinistrés de Lake Charles, en Louisiane, choisissent de rester concentrés sur la reconstruction immédiate.

Tom Baehr ne répondra pas à des questions politiques, ni à celles sur le climat. « Tout ce que je peux vous dire, c’est que je n’ai jamais vu la ville aussi dévastée », souligne-t-il. Il possède un parc de véhicules récréatifs, mais depuis l’ouragan Laura, ce ne sont pas des vacanciers qui l’occupent.

Son parc baptisé « 12 chênes » est rempli de résidents de la région évacués de leur maison sinistrée et de gens venus d’autres États pour appuyer la reconstruction.

Trois semaines après avoir été frappées par Laura, au moins 9000 personnes manquent toujours de courant en Louisiane. Même si les rues ont été dégagées des arbres qui sont tombés, « il y a des piles de câbles partout, des poteaux par terre, c’est vraiment le bordel », constate David Mackerell, un sous-traitant de Pennsylvanie appelé en renfort pour remettre le système électrique en marche et qui prévoit y être jusqu’à la fin novembre.

Laura, Sally et maintenant la tempête Beta, puisque toutes les lettres de l’alphabet ont déjà été épuisées, il semble y avoir constamment une localité en état d’alerte sur la côte sud-est et dans le golfe du Mexique depuis le mois d’août.

« C’est la folie totale », affirme sans détour Barry Keim, climatologue pour l’État de la Louisiane et professeur à la Louisiana State University, à Baton Rouge. Les services météorologiques américains annonçaient depuis le printemps « une saison particulièrement active », dit M. Keim, mais le record du nombre de tempête est en voie d’être battu, alors que la moitié de la saison est à peine dépassée.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les sinistrées Maria Lisa Wyatt et sa tante Gloria Sanders vivent toujours sans électricité et sans eau potable dans leur maison partiellement détruite par la tempête.

Les changements climatiques créent un terrain fertile pour le développement des ouragans en réchauffant les eaux du golfe. Les modèles scientifiques prévoient donc des phénomènes plus violents avec les bouleversements du climat.

Cette saison-ci montre, au contraire, plus de tempêtes, mais moins intenses. Toutefois, ce phénomène ne veut pas dire que le dérèglement du climat n’en est pas responsable. « Ce qu’on voit qui correspond à nos prédictions, ce sont des tempêtes qui bougent très lentement », conclut M. Keim en donnant les exemples de Beta, tempête qui frappait lundi Galveston, la côte tout près de Houston. Cette lente avancée n’est pas sans rappeler les mauvais souvenirs de Harvey,en 2017, ouragan qui avait créé des dommages considérables.

Rester chez soi

Entre Laura, le vent dévastateur, et Sally ou Beta, ainsi que les inondations inévitables, les changements climatiques vont rendre certains endroits plus difficiles à habiter.

Quand Tom Baehr est revenu après avoir évacué l’endroit où il vit depuis 50 ans, il a constaté les dégâts : « Je pensais que ce serait un chêne qui allait tomber sur ma maison mobile, mais, finalement, c’est le toit qui a été arraché. La pluie est entrée, les murs sont noircis de moisissures. »

Grover Williams lui, avait décidé de braver l’ouragan sur place, dans un bureau aux allures de bunker. Il est l’homme à tout faire dans le parc de véhicules récréatifs et vit dans l’une des seules roulottes qui n’aient pas été renversées par les vents soufflant à 240 kilomètres-heure. « Elle est plus vieille, alors elle est beaucoup plus lourde », explique l’homme de 75 ans.

Pourquoi avoir refusé d’obéir à l’ordre d’évacuation ? « Je n’avais pas d’endroit où aller », affirme-t-il.

À quelques kilomètres de là, sur un boulevard, un magasin indépendant de beignes a presque perdu le « o » de « Donuts ». Autour, les commerces sont tous fermés, certains ont des vitres éclatées.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Grover Williams est résident et homme à tout faire d’un parc de véhicules récréatifs à Lake Charles. Il vit dans l’une des seules roulottes du parc qui n’aient pas été renversées par les vents soufflant à 240 kilomètres-heure.

Fanny Gardner s’appuie sur sa canne en sortant d’une station-service. Évacuée à La Nouvelle-Orléans, elle est toujours logée par la Croix-Rouge dans un hôtel. Mais elle est venue constater les dégâts : « Dieu merci, ma propriété a tenu bon », s’exclame-t-elle. Deux maisons plus bas, sa voisine a tout perdu. Compte-t-elle revenir s’installer ? « Oh oui, chez moi, c’est ici. »

Elle est retraitée, mais s’inquiète pour les plus jeunes de sa ville. « Il n’y a pas d’argent à faire ici maintenant. Les emplois étaient déjà rares », dit-elle.

La plongée des prix du pétrole causée par la pandémie de coronavirus a créé une autre crise dans le sillage de la pandémie et de l’ouragan Laura, et des milliers de pertes d’emplois hypothèquent déjà l’économie.

Mais pour l’instant, les cheminées des gigantesques raffineries sont toujours allumées au bord de l’autoroute 10. Peu après Lake Charles, sur la route qui mène au Texas, un panneau lumineux indique qu’une autre tempête tropicale s’approche de la côte.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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