Le sud des États-Unis, champion mondial des incarcérations

William Elmore, le fils de la fondatrice de Straight Talk, a reçu une sentence d’emprisonnement à vie en 1991. Cependant, en 2015, il a été libéré sur parole. «Je ne suis pas effrayé de savoir que j’ai une date d’expiration. Ça me motive à vivre plus pleinement. Ça me pousse à rester honnête, dynamique, passionné.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir William Elmore, le fils de la fondatrice de Straight Talk, a reçu une sentence d’emprisonnement à vie en 1991. Cependant, en 2015, il a été libéré sur parole. «Je ne suis pas effrayé de savoir que j’ai une date d’expiration. Ça me motive à vivre plus pleinement. Ça me pousse à rester honnête, dynamique, passionné.»

Le « Grand Sud » américain, celui des voyelles traînantes, de l’hospitalité, de la bonne bouffe et de la foi. Mais aussi un Sud amer, une ceinture afro-américaine d’inégalités, marquée par l’histoire et le racisme, où les relations tendues entre communautés mobilisent la base électorale de Donald Trump. Le Devoir est sur la route pour comprendre ces divisions et apporter un éclairage sur les changements en cours. Aujourd’hui, la mère d’un ex-détenu a fondé une maison de transition afin d’adoucir les conséquences d’un système judiciaire injuste envers les Afro-Américains.

« J’ai gaspillé cinq ans de ma vie à être fâchée et à vouloir effacer tout ça », raconte Bessie Elmore dans une grande maison ensoleillée de Durham, en Caroline du Nord. Son bureau donne sur une grande galerie, où des hommes vont et viennent, et le son robotique d’un interphone rythme l’entrevue.

« Ça », c’est la condamnation à la prison à vie de son fils, William Elmore, reconnu coupable de meurtre en 1993.

« Ça », c’est aussi la statistique consternante dont son fils faisait soudainement partie : le taux d’incarcération des hommes afro-américains est cinq fois plus élevé que celui des Blancs au pays. En Caroline du Nord, ils forment la majorité des prisonniers, alors qu’ils ne sont que 22 % de la population générale.

Alors que le taux de crimes violents est en diminution constante depuis les années 1990, les États-Unis n’ont jamais autant emprisonné leurs citoyens. C’est encore plus vrai dans le sud du pays, là où l’on trouve des États champions du monde de l’incarcération parmi les pays industrialisés.

En Caroline du Nord, où « Will » — comme tout le monde l’appelle — a passé plus de 24 ans derrière les barreaux, ce sont en moyenne 639 personnes sur 100 000 qui sont incarcérées, soit près de cinq fois plus qu’au Canada, en France ou en Italie.

« Quand les jurés ont entendu les mots “armes, drogues et Noir”, ils avaient déjà décidé que j’étais coupable », croit M. Elmore. Sans antécédents criminels, à 21 ans, il est condamné à la prison à vie, un « rappel à la réalité » plutôt radical : « J’étais complètement aveuglé par la sensation d’étouffer, comme si on avait mis un sac de plastique sur ma tête et que je suffoquais lentement. »

 

Le verdict tombe en 1993, et Bessie Elmore déménage en Caroline du Nord pour se battre bec et ongles durant plusieurs années afin de faire innocenter son fils. Elle embauche des experts en balistique, dont un enquêteur du FBI à la retraite, ainsi que des pathologistes pour refaire l’analyse de la scène de crime. Elle apprend par cœur les rouages du système criminel, plonge en profondeur dans les lois et l’habeas corpus, sans succès.

Pendant ce temps, en prison, Will se libère quant à lui lentement des idées suicidaires qui l’habitent et entreprend une quête toute personnelle. « J’ai décidé de comprendre qui je suis, de me mettre à nu pour me rebâtir », explique-t-il.

C’est sa mère qui lui a sauvé la vie, poursuit-il, en le convainquant de donner une chance à l’espoir. « J’ai mis ma main sur la vitre qui nous séparait et je l’ai forcé à me regarder dans les yeux », raconte-t-elle. La dame, qui ne fait pas du tout ses 72 ans, dit qu’elle portait des lunettes fumées chaque dimanche pour visiter son fils, afin de cacher ses larmes.

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Même si la cour ne l’a pas innocenté, M. Elmore a néanmoins obtenu sa libération conditionnelle à la fin de 2015, après avoir passé plus de la moitié de sa vie en prison. La question de son innocence n’est plus au centre de leur vie. Ensemble, mère et fils ont mis de côté ce combat et se servent plutôt de cette nouvelle liberté pour contribuer à l’intégration dans la société d’autres détenus.

Mme Elmore dit avoir transformé cette colère qui la rongeait en lançant d’abord un groupe de soutien pour les familles des prisonniers. « Will donnait mon numéro à d’autres hommes en disant “dis à ta mère d’appeler la mienne” ! » Elle crée une ligne d’urgence et un programme de covoiturage pour permettre aux moins fortunés de visiter leurs êtres aimés. Les détenus sont parfois transférés sans préavis dans d’autres établissements carcéraux à l’autre bout de l’État, déplore-t-elle.

Puis en 2017, cette femme énergique reprend le flambeau de la maison de transition qu’elle baptise « Straight Talk », à l’instar de son groupe de soutien. Elle est aujourd’hui en mesure d’héberger jusqu’à 18 hommes durant une période maximale de quatre mois, le temps qu’ils commencent à retrouver une place dans la société. Des formations en informatique, sur la recherche d’emploi, la santé mentale et même le jardinage sont offertes sur place, ainsi que l’écoute attentive de Bessie Elmore.

Un réexamen en profondeur

William Elmore, à la fin de la quarantaine, raconte quant à lui qu’il a dû réexaminer ses propres idées préconçues. « Quand on voit une personne noire jetée par terre par une autorité, comme un policier, la première chose qui nous vient en tête est “qu’est-ce qu’il a fait pour provoquer cette réaction ?” » dit-il, avouant qu’il avait lui aussi ce réflexe auparavant.

Il dépeint un système carcéral inégalitaire et violent, où il a vu ses amis battus ou violés, et même mourir. La pandémie actuelle lui rappelle une vague de grippe à l’intérieur des murs de la prison, et la difficulté pour les détenus d’obtenir des soins. La Caroline du Nord a en effet déclaré jusqu’à maintenant plus de 2200 cas de COVID-19 chez les prisonniers, selon une compilation du site consacré à la justice criminelle, le Marshall Project. À l’échelle du pays, ce sont au moins 1000 personnes qui sont mortes en prison après avoir contracté le coronavirus.

William Elmore ne pourra pas voter à l’élection présidentielle de novembre prochain, ni à celle de 2024. Il n’a en fait pas voté depuis près de 30 ans, explique-t-il, puisque même en libération conditionnelle, il doit attendre dix ans après sa sortie pour retrouver ce droit.

À ses yeux, il s’agit d’une tentative délibérée de restreindre le vote des Afro-Américains, à l’instar des taxes de vote et des tests d’alphabétisme, des pratiques répandues dans le sud des États-Unis jusque dans les années 1960. « Les gens qui font ce genre de règles ont tellement de ressources et de temps pour penser à la meilleure manière de rester au pouvoir », dit-il, en ajoutant qu’il ne voit pas comment une réforme de la justice et du vote serait possible. Qu’importe, pas le temps d’attendre que la Constitution soit réécrite avant d’instiller le changement.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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