Des républicains à la défense de comtés chaudement disputés

De gauche à droite : Nancy Bishop, Darlene Schadt et Fran Refanovic, trois ferventes partisanes de Donald Trump, près du local du Parti républicain de Greensboro, en Caroline du Nord.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir De gauche à droite : Nancy Bishop, Darlene Schadt et Fran Refanovic, trois ferventes partisanes de Donald Trump, près du local du Parti républicain de Greensboro, en Caroline du Nord.

Le « Grand Sud » américain, celui des voyelles traînantes, de l’hospitalité, de la bonne bouffe et de la foi. Mais aussi un Sud amer, une ceinture afro-américaine d’inégalités, marquée par l’histoire et le racisme, où les relations tendues entre communautés mobilisent la base électorale de Donald TrumpLe Devoir est sur la route pour comprendre ces divisions et apporter un éclairage sur les changements en cours. Aujourd’hui, arrêt chez les républicains de Caroline du Nord.

« Mon fils vient nous visiter la semaine prochaine et il est un libéral convaincu. Il va savoir qu’il est une minorité », dit Joyce Smith, 70 ans. Puis, elle sort du local électoral républicain de Pittsboro, en Caroline du Nord, en tenant fermement ses pancartes d’appui à la réélection de Donald Trump.

L’État pivot, gagné par moins de quatre points de pourcentage en 2016, semble prêt à basculer vers le candidat Joe Biden, selon les plus récentes compilations de sondages sur les intentions de vote. Rien n’est joué, insistent les républicains rencontrés. Plutôt optimistes, des femmes comme Mme Smith sentent tout de même l’urgence de faire valoir leur point de vue, disant déplorer le manque d’écoute de l’autre côté du spectre politique.

Pour arriver au repaire des républicains de cette petite ville d’un peu plus de 4000 habitants, il fallait jusqu’à l’année dernière contourner une statue d’un soldat confédéré. Celle-ci trônait devant le palais de justice du comté de Chatham, sur le rond-point central de la localité, un passage obligé.

Mais le comté a changé dans les dernières années, et la statue a été retirée. Les banlieues de la capitale Raleigh ou de la ville universitaire Chapel Hill — toutes deux démocrates — débordent de plus en plus dans le nord-est de la région.

Le portrait démographique s’est aussi modifié, avec une forte immigration d’Amérique latine dans certaines localités, comme Siler City où les immigrants hispanophones forment 43 % de la population locale.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Bill Crawford, un organisateur politique républicain, dans son local de Chatham County, à Pittsboro, en Caroline du Nord

À l’image de l’État, la circonscription où est située Pittsboro est donc chaudement disputée, rappelle Bill Crawford, l’organisateur politique qui se tient derrière le comptoir du local républicain en ce samedi de septembre. Une vague odeur de cigarette plane entre les murs placardés de bannières pour les candidats locaux. Devant la machine à café, des babioles signées Trump sont à vendre, surtout de ces fameuses casquettes rouges arborant le slogan « Make America Great Again » (Rendre sa grandeur à l’Amérique).

Une autre version de cette casquette rouge coiffe une silhouette en carton du président : « Calmez-vous, ce n’est qu’un chapeau ».

« Ici à Chatham, nous sommes véritablement comme deux comtés différents », explique M. Crawford. Il faut donc miser sur l’ouest, plus rural, plus « rouge ». Le comté limitrophe, Randolph, à l’ouest de Chatham, a d’ailleurs voté à 76,5 % pour le président actuel, se classant parmi les endroits à la plus forte majorité républicaine en Caroline du Nord.

« Rien n’est joué, alors il faut se battre pour chaque vote », dit M. Crawford, puisque l’élection s’est jouée à 3 % près en 2016. Et le scrutin de novembre est un « référendum » sur Trump, qui a cette aptitude à « concentrer toute l’attention vers lui ».

Joyce Smith, elle, a une raison bien précise de voter Trump. Elle est propriétaire d’une salle de sport locale et les fermetures dues à la pandémie de coronavirus menacent la survie de son commerce : « J’ai perdu le tiers de mon revenu annuel, une somme que je ne récupérerai jamais. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Joyce Smith

Ce n’est pas la faute de « son président » si les choses ont mal tourné ; elle blâme le gouverneur de la Caroline du Nord, Roy Cooper, un démocrate, qui a retardé la réouverture des salles de sport.

« Tout ce que j’ai, je l’ai durement gagné. J’ai commencé à travailler à 17 ans, » précise Mme Smith, qui dit avoir changé d’affiliation politique durant l’ère Obama.

À près de 100 km plus à l’ouest, en banlieue de Greensboro, dans le comté de Guilford, deux femmes discutent devant le local républicain du quartier. Genell Hendricks vote selon ses valeurs chrétiennes, dit-elle, et sa position sur l’avortement est « non négociable ». « Trump aime tout le monde, pas seulement une catégorie de personnes, nous nous sentons inclus », ajoute-t-elle.

D’autres femmes sortent du local républicain du quartier, un beigne à la main et sans masque. « Je suis née en 1933 et je fais de l’asthme », s’excusera plus tard une autre partisane, Fran Refanovic.

La dame plonge dans l’histoire personnelle de son mari, qui a fui la Tchécoslovaquie après l’invasion russe de 1968. « On ne veut pas de socialisme ici », dit la dame, encouragée par les acquiescements de Mme Hendricks.

Mais que signifie le socialisme pour elles ? Et pourquoi en avoir peur ? La conversation « sera pour une autre fois », promet Mme Refanovic. Ici, tout près de Greensboro, la victoire des républicains est encore moins assurée que dans le comté de Chatham, mais la femme se dit optimiste.

Une consœur au t-shirt rose identique prend naturellement le relais de la conversation. « Vous avez vu ce qu’ils ont fait au centre-ville ? » demande Nancy Bishop. C’était le mois passé ; des manifestations, du vandalisme, quelques commerces sont encore placardés. « Mais ce n’était pas Black Lives Matter, c’était des anarchistes », dit-elle en analyste.

Faire la différence entre les éléments modérés et extrêmes, c’est aussi ce que demande Bill Crawford, dans son local de Pittsboro. La polarisation, pour lui, est surtout l’apanage des démocrates, qui lui parlent avec un « sentiment d’indignation morale », dit-il.

Selon lui, certains démocrates refusent maintenant d’embaucher des républicains. Cette polarisation se ressent au sein de sa propre famille : « Ma femme pense que je suis moins qu’un humain parce que je soutiens Trump, et une ligne très claire me sépare d’avec mon fils, un radical, pour Bernie Sanders. »

Il vend dans ce local de petits tubes de graisse, à appliquer sur les bords des pancartes électorales pour éviter les vols, de plus en plus fréquents à son avis. « C’est mieux que des lames de rasoir », dit-il en plaisantant.

Joyce Smith n’a pas acheté de petit tube. Elle positionnera la pancarte devant sa maison quand son fils viendra la voir, « mais on n’en parlera pas, c’est juste impossible ».

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

À voir en vidéo