Une carte électorale dessinée sur mesure

Vashti Hinton-Smith et Love Caesar se tiennent de part et d'autre de Laurel Street, où une ligne imaginaire menace constamment de séparer le campus de la NCATS, la première et plus grande université traditionnellement noire du pays, en deux districts électoraux distincts.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Vashti Hinton-Smith et Love Caesar se tiennent de part et d'autre de Laurel Street, où une ligne imaginaire menace constamment de séparer le campus de la NCATS, la première et plus grande université traditionnellement noire du pays, en deux districts électoraux distincts.

Le « Grand Sud » américain, celui des voyelles traînantes, de l’hospitalité, de la bonne bouffe et de la foi. Mais aussi un Sud amer, une ceinture afro-américaine d’inégalités, marquée par l’histoire et le racisme, où les relations tendues entre communautés mobilisent la base électorale de Donald Trump. Le Devoir est sur la route pour comprendre ces divisions et apporter un éclairage sur les changements en cours.

La ligne est imaginaire, mais l’effet est réel et son emplacement, choisi cyniquement. Love Caesar et Vashti Hinton-Smith se tiennent sur un campus universitaire de Greensboro, en Caroline du Nord, coupé en deux durant près de trois ans sur la carte électorale.

Des lois électorales restrictives au redécoupage agressif des circonscriptions, l’État est devenu, dans les dernières années, un cas d’école. La Caroline du Nord est cependant le mauvais élève, le lieu de plusieurs tentatives pour limiter la portée du vote des Afro-Américains. Alors que le président Trump est en opération séduction de cet État pivot, qu’il a gagné par moins de quatre points de pourcentage lors de la dernière élection, des organisations de droits civiques veillent au grain pour empêcher de nouvelles attaques contre le vote noir.

Entre la bibliothèque et la cafétéria, sur la rue Laurel où les deux jeunes femmes se tiennent, il n’y a que quelques mètres à franchir, mais en 2016, ils ont fait toute la différence. Établissement historiquement à majorité noire, la North Carolina Agricultural and Technical State University (NCATS), était auparavant représentée au Congrès par une femme noire démocrate, Alma Adams, est passée aux mains de deux hommes blancs républicains, Mark Walker et Ted Budd.

Dès 2011, le Parti républicain s’est attelé à la tâche de regrouper les électeurs noirs dans une même circonscription, le 12e district, pour pouvoir prendre le pouvoir dans les autres districts limitrophes. En divisant le campus entre le 6e et le 13e district en 2016, le redécoupage avait cette fois l’effet opposé : il diluait le vote des Noirs dans des quartiers à penchant républicain, incluant celui des étudiants à 85 % afro-américains dans cette université.

«C’est ce qu’on appelle le gerrymandering, un mot vraiment pas sexy pour expliquer à des étudiants que leur vote n’allait pas vraiment compter », explique Vashti Hinton-Smith. Étudiante elle-même à l’époque, elle est aujourd’hui agente de mobilisation pour l’organisation Common Cause, redécoupage, à l’instar de plusieurs autres organisations.

« Tout le monde ici sait qu’il suffit de traverser le chemin de fer en bordure du campus, et tu te retrouves dans la partie noire de la ville », ajoute Love Caesar, maintenant étudiante à la maîtrise. À l’automne 2016, elle entre à l’université et espère voter pour la première fois dans une élection présidentielle. En parlant avec ses camarades de classe, elle réalise rapidement avoir reçu des indications contradictoires pour son inscription sur la liste électorale. Leur campus est divisé. « C’est comme ça qu’on a commencé à apprendre ce qui nous arrivait, à manifester, à envoyer des pétitions et à demander des comptes à nos représentants », explique-t-elle.

Ce n’est pas une coïncidence, insiste son ancienne camarade de classe Vashti Hinton-Smith : « C’est effrayant de penser que des gens se sont assis pour élaborer des stratégies et minimiser notre vote. »

Ce qu’elle avance a été reconnu en partie par une cour locale en octobre dernier, qui a gelé l’application de la nouvelle carte électorale, réunissant le campus… au moins pour l’élection cruciale de novembre. « Ce sera la première fois que nous voterons dans des districts justes », souffle la jeune femme.

D’autres mesures

Ce n’est pas la première fois qu’une mesure passée par une législature à majorité républicaine, redécoupage ou loi, est renvoyée à la table de travail. La ville de Greensboro s’est ainsi retrouvée pendant quelques années à faire partie du district congressionnel le plus charcuté du pays, le 12e, redessiné cinq fois depuis 1993 et sous toutes les formes possibles. Appelé le district « du serpent », il a ainsi regroupé des endroits aussi lointains que Charlotte, à 150 kilomètres au sud-ouest et doit, lui aussi, être redessiné.

Le gerrymandering est devenu de plus en plus précis dans les dernières années, grâce à une plus grande quantité de données démographiques disponibles, mais aussi potentialisé par des logiciels de plus en plus perfectionnés.

Ce sont ces données de masse qui ont aussi servi aux législateurs pour écrire une autre loi discriminatoire, dont la première mouture fut présentée en 2013. « On l’appelle le monstre de la suppression du vote », raconte Jeff Loperfido, avocat principal pour la défense des droits de vote pour l’organisation non partisane Southern Coalition for Social Justice.

En collaboration avec d’autres organismes, il s’est battu en cour pour la faire annuler, attaquant particulièrement les dispositions sur les cartes d’identité acceptées dans les bureaux de scrutin le jour du vote. Si, à première vue, la loi semble écrite dans un langage neutre, elle affecte les Afro-Américains de façon disproportionnée. Les cartes d’identité acceptées après cette loi étaient en fait celles détenues en majorité par des Blancs, explique M. Loperfido. « Pour des questions de pauvreté, de mobilité, de méfiance, dit-il, les Afro-Américains possèdent d’autres types de cartes qui, elles, ne seraient pas acceptées par les scrutateurs. »

Une cour d’appel fédérale a annulé cette loi en 2017, déterminant qu’elle ciblait les Afro-Américains « avec une précision presque chirurgicale », écrira une juge dans la décision. Parmi les preuves présentées, une demande des législateurs nord-caroliniens pour obtenir des données sur les comportements électoraux ventilées par « race déclarée ». Ces données démontraient clairement quelles étaient les cartes d’identité les plus courantes chez les Afro-Américains, a aussi souligné la cour.

« Les électeurs sont censés choisir leurs élus, pas le contraire. Les politiciens ne doivent pas pouvoir choisir leurs électeurs, » résume Jeff Loperfido. Vu l’histoire sordide de discrimination raciale et de suppression du vote — des lois Jim Crow à ces versions plus subtiles des années 2000 – « il faut douter de chaque nouvelle loi présentée », conclut-il.

Il faut dire que la Caroline du Nord est courtisée intensément par les deux partis, l’un de ses États pivots qui pourraient faire ou défaire la victoire présidentielle en novembre. Au début septembre, c’est à Wilmington, sur la côte de Caroline du Nord, que le président Donald Trump a encouragé ses partisans à voter deux fois pour la première fois, faisant les manchettes nationales. À Winston-Salem, mardi dernier, alors qu’il visite l’État pour la troisième fois en deux semaines, le président persiste et signe : « De cette façon, vous êtes certains que votre vote a été compté. Envoyez-le par la poste et ensuite allez voter, et voyons ce qui arrive », a-t-il déclaré, réitérant ses doutes sur la fiabilité du vote par correspondance.

Trump est au coude-à-coude avec Joe Biden. Le candidat démocrate le dépasse même de quelques points de pourcentage dans les derniers sondages sur les intentions de vote, selon une compilation réalisée par le site américain spécialisé FiveThirtyEight.com.

Quant à Love Caesar et à Vashti Hinton-Smith, elles se sentent prêtes à voter, mais surtout, elles restent mobilisées. « Ce pays nous prouve encore et encore que nous pouvons compter uniquement sur nous-mêmes pour amener du changement, pas sur notre gouvernement », lâche Vashti. Son amie hoche la tête, les mêmes yeux brillants, la même éloquence et le même avenir lumineux à défendre.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.