Un nouvel esprit du sud des États-Unis à bâtir

La statue du général Robert Lee, à Richmond, n’est pas défigurée ; elle est plutôt transfigurée, peinte de slogans et de phrases antiracistes presque jusqu’aux pattes du cheval du confédéré. L’endroit est devenu un lieu de réunion, de protestation et d’expression artistique contre le racisme.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La statue du général Robert Lee, à Richmond, n’est pas défigurée ; elle est plutôt transfigurée, peinte de slogans et de phrases antiracistes presque jusqu’aux pattes du cheval du confédéré. L’endroit est devenu un lieu de réunion, de protestation et d’expression artistique contre le racisme.

Le « Grand Sud » américain, celui des voyelles traînantes, de l’hospitalité, de la bonne bouffe et de la foi. Mais aussi un Sud amer, une ceinture afro-américaine d’inégalités, marquée par l’histoire et le racisme, où les relations tendues entre communautés mobilisent la base électorale de Donald Trump. Le Devoir est sur la route pour comprendre ces divisions et apporter son éclairage sur les changements en cours.

Susan Bro commande un thé glacé, sous les arbres gigantesques de cette allée piétonnière de Charlottesville, en Virginie, où les grillons stridulent presque toute l’année. La vue est belle et paisible, mais à deux pas de cette terrasse, sa fille Heather Heyer a été assassinée par un suprémaciste blanc le 12 août 2017. Mme Bro prendra grand soin de ne pas prononcer le nom de cet homme aujourd’hui, préférant attirer l’attention sur celui des Afro-Américains tués en toute impunité ailleurs au pays.

Pas de doute, nous avons traversé la ligne Mason-Dixon, qui a séparé les États abolitionnistes du Nord des États esclavagistes du Sud durant la guerre civile américaine. La Virginie est la porte vers ce Sud, une région « qui change sûrement, mais lentement », dira Mme Bro en fin d’entrevue, plus « par espoir », sans « être vraiment convaincue ».

L’État offre plusieurs rappels de la division des Américains, et celui de Charlottesville fut dramatique : il y a un peu plus de trois ans, l’extrême droite de partout au pays s’y était donné rendez-vous pour protester contre le retrait de la statue de Robert Lee, un général confédéré, fermement opposé à l’égalité raciale.

Aujourd’hui, le monument se tient toujours bien droit, à deux pâtés de maisons d’où la femme de 32 ans a été frappée — et 28 personnes blessées — par cette voiture folle qui a foncé à toute vitesse dans la foule.

Susan Bro connaît la scène seconde par seconde ; elle l’a recréée des centaines de fois dans sa tête et elle pointe deux caméras de surveillance des commerces qui l’ont enregistrée. Elle a transformé sa peine en action, pour perpétuer « les idéaux dans lesquels croyait Heather », prenant inlassablement la parole contre le racisme et la haine.

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Susan Bro, la mère de Heather Hayer, cette jeune femme tuée en 2017 par un néo-nazi lors d’une manifestation à Charlottesville, en Virginie

Élevée dans une maison mobile en périphérie de Charlottesville, la jeune femme ne participait pas souvent à des manifestations, dit sa mère, occupée par plusieurs boulots en parallèle pour joindre les deux bouts. « Je ne veux surtout pas faire d’elle une sainte blanche, la seule chose unique qui lui est arrivée est qu’elle soit morte. » Tout le monde n’a pas besoin de mourir pour la cause, ajoute-t-elle, mais tout le monde peut être une alliée « en se tenant debout ».

Fallait-il qu’une vie blanche soit enlevée pour attirer l’attention nationale et internationale ? « Peut-être », laisse tomber Mme Bro, mais la décharge électrique fut réelle, et un « un certain président », démasqué. Quelques jours après l’attaque, Donald Trump déclara publiquement : « Il y a de bonnes personnes des deux côtés. » Critiqué de toutes parts, y compris par ses propres conseillers, pour avoir légitimé le discours des suprémacistes blancs, néonazis et autres groupes d’extrême droite, il attendra presque un mois pour condamner formellement la suprématie blanche.

 

La mère de Heather Heyer refuse aujourd’hui de parler politique. Elle insiste cependant sur le fait que ce sont les Afro-Américains d’abord et avant tout qui souffrent de cette haine qui a tué sa fille, invitant à joindre sa voix à la leur.

« Il y a eu Charlottesville, mais il y a aussi eu ceci », dit Halle Parker en pointant du regard une autre statue du général confédéré Robert Lee, cette fois une centaine de kilomètres plus au sud, dans la capitale de Virginie, Richmond. Agente de communication en environnement, elle est venue de Louisiane retrouver son ami Joel Worford. « Je suis très impressionnée et là-bas, nous aspirons à devenir un peu plus comme Richmond, » ajoute-t-elle, assise sur l’herbe au pied de la statue.

Une statue du général Lee transfigurée

Nous sommes sur Monument Avenue, un endroit qui, encore récemment, avait l’une des plus fortes densités de ce genre de monument. La rue en question avait été pensée comme un Champs Élysées en version sudiste, un temple à ciel ouvert en hommage aux confédérés, un quartier de prestige… pour Blancs seulement. Personne n’avait prédit la vitesse à laquelle son visage serait transformé, alors que le maire de la ville, Levar Stoney, a promis cet été de retirer ces statues. Quatre d’entre elles ont déjà été enlevées, mais il reste celle de Robert Lee, qui est plutôt sous le contrôle de l’État. Une poursuite en justice empêche pour l’instant le gouverneur d’imiter le jeune maire Stoney.

Je ne veux surtout pas faire d’elle une sainte blanche, la seule chose unique qui lui est arrivée est qu’elle soit morte

La statue de Lee n’est pas défigurée ; elle est plutôt transfigurée, peinte de slogans et de phrases antiracistes presque jusqu’aux pattes du cheval du confédéré. L’espace vert autour du socle a été entièrement repris par des activistes, des artistes, des passants, des sportifs et même quelques jardiniers. Il est ceinturé de blocs de béton pour assurer la sécurité de ceux qui s’y arrêtent. Ils sont nombreux à y passer pour photographier, expliquant à leurs enfants pourquoi le symbole est important, ou, comme cette dame dans une voiture qui ralentit au rond-point et qui passe sa tête dans son toit ouvrant, pour capturer la scène.

« C’est notre icône », dit Joel Worford. Il raconte ressentir depuis l’adolescence un inconfort certain à la vue de ces statues érigées pour rappeler aux Noirs que, malgré leur défaite, les Blancs confédérés conserveraient leur pouvoir. « C’était un peu comme une gifle de les regarder. Au moins, maintenant, il en émane quelque chose de positif, un sentiment de soutien de ma communauté, » ajoute-t-il, encore incertain de la suite pour l’endroit.

DannTavius Hickman, lui, est venu faire quelques paniers, après avoir fini sa journée de charpentier à quelques rues de la Monument Avenue. Il a sa ville tatouée sur la poitrine, littéralement : « J’aime Richmond de tout mon cœur, peu importe si je suis Noir et qu’on a mis toutes ces statues. » Il a vu dans les mouvements récents contre l’impunité policière une occasion de se rapprocher des autres habitants. « Je vois plus de gens ici venir ici qu’avant, alors finalement, qui peut parler de division ? » défie-t-il. Pour la suite des choses, pourquoi ne pas laisser la statue peinturée comme elle est ? Le jeune homme de 27 ans y voit les traces que « l’histoire avance », malgré tout.

Jalane Schmidt, professeure d’études des religions à l’Université de Virginie, convie les gens à assister à cette histoire en train de s’écrire. Entre la rentrée scolaire et l’activisme, elle n’a pas le temps de rencontrer les médias, dit-elle. « Venez plutôt voir une autre statue être retirée samedi prochain, » suggère-t-elle puisque le comté où Charlottesville est située a planifié ce retrait d’un soldat confédéré devant le palais de justice local.

Des cris de ralliement de l’extrême droite ou du statu quo, ces statues sont en passe de devenir le socle sur lequel se construit un nouvel esprit du Sud. Mais ces changements « ne se feront pas sans deuil et sans peine », avertit Susan Bro.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

À voir en vidéo