Donald Trump recreuse le sillon de la loi et l’ordre

Donald Trump a été accueilli mardi à Kenosha, dans le Wisconsin, avec un camion publicitaire sur lequel on pouvait lire «Reject Trump’s violence» (rejetez la violence de Trump) circulant à travers les restes des émeutes qui ont suivi plusieurs manifestations.
Photo: Daniel Boczarski Agence France-Presse Donald Trump a été accueilli mardi à Kenosha, dans le Wisconsin, avec un camion publicitaire sur lequel on pouvait lire «Reject Trump’s violence» (rejetez la violence de Trump) circulant à travers les restes des émeutes qui ont suivi plusieurs manifestations.

« Votre banlieue n’est pas en sécurité. » Dans un champ, sur le bord de l’autoroute 94 en direction de Waukesha, à l’ouest de Milwaukee au Wisconsin, la publicité dévoilait au milieu du mois d’août son message sans équivoque aux voyageurs gagnant en voiture ce coin plutôt « trumpien » de l’État du Midwest.

La campagne, pilotée par l’organisme indépendant Lacey’s Hope Project, vise à dénoncer le commerce du sexe dont seraient victimes les jeunes filles et même les jeunes hommes des villes de banlieue, selon le groupe. Une pancarte à la fois, elle contribue également, en exposant des visages d’adolescents blancs et abusés, à alimenter un climat de peur et d’angoisse dans plusieurs régions rurales et périurbaines du pays. Et cela n’est certainement pas pour déplaire à Donald Trump, président autoproclamé de la « loi et l’ordre ».

Depuis plusieurs semaines, le candidat républicain s’est remis en effet à creuser le sillon de l’insécurité et de la violence, en vue du scrutin présidentiel de novembre. Il reprend ainsi ses lignes de campagne de 2016 et rejoue au passage la même partition que Richard Nixon qui, en 1968, avait remporté ses élections face à Hubert Humphrey en tirant allègrement sur cette corde sensible chez les Américains.

Mais en 2020, l’effet mobilisateur de cette stratégie sur le vote républicain, particulièrement celui provenant des banlieues directement ciblées par le message, est encore très incertain.

Une enquête publiée au début du mois d’août par le Pew Research Center indique en effet que la criminalité se retrouve cette année au 5e rang des enjeux importants de cette élection pour les électeurs américains. Ils placent plutôt en tête l’économie, les soins de santé, les nominations à la Cour suprême et la pandémie. Dans cet ordre. La criminalité et l’immigration — qui est liée, en contradiction avec les faits, à la violence par les conservateurs — préoccupent toutefois davantage les fidèles de Trump, souligne l’organisme.

« La stratégie de la loi et l’ordre est une stratégie facile, résume en entrevue au Devoir Paige Glotzer, titulaire de la Chaire Rowe en histoire de la politique à l’Université du Wisconsin à Madison, et il aurait été plutôt surprenant que Donald Trump n’y succombe pas puisque cela détourne les regards de l’incapacité de son gouvernement à contenir la pandémie de COVID-19. »

En ramenant la question sécuritaire sur le devant de la scène, Trump poursuit également son œuvre de division en attisant les « peurs racistes face aux Afro-Américains », dit-elle. La loi et l’ordre étant historiquement liés à la ségrégation des espaces et à plus de répression visant cette communauté. « Certains électeurs blancs, là où les appuis du président s’érodent depuis le début de son mandat, sont très sensibles à cette question », comme dans les banlieues de plusieurs grandes villes du pays.

La stratégie de la loi et l’ordre est une stratégie facile et il aurait été plutôt surprenant que Donald Trump n’y succombe pas puisque cela détourne les regards de l’incapacité de son gouvernement à contenir la pandémie de COVID-19

 

Le spectre d’une gauche radicale

C’est à cet électorat, qualifié par Nixon et par Trump de « majorité silencieuse », que le président s’adressait d’ailleurs la semaine dernière en clôture de la convention nationale républicaine avec cette mise en garde : « Ne vous y trompez pas, si vous donnez le pouvoir à Joe Biden, la gauche radicale va démanteler les services de police partout en Amérique, a-t-il dit. Ils adopteront une législation fédérale pour réduire l’application de la loi à l’échelle nationale, ils feront ressembler chaque ville à Portland, en Oregon », métropole de l’ouest où les manifestations dénonçant le racisme systémique depuis l’assassinat de George Floyd à Minneapolis début juin ne s’essoufflent pas.

Cette semaine, Trump en a remis une couche à Kenosha, au Wisconsin, où il est venu constater les dégâts induits par les émeutes qui ont suivi l’apparente bavure policière qui a blessé sévèrement Jacob Blake, un Afro-Américain de 29 ans, le 23 août dernier. « Nous chérissons nos forces de l’ordre. Nous ne serions pas ici sans nos forces de l’ordre », a-t-il dit tout en appelant au passage à « condamner le discours dangereux anti-police, que l’on entend de plus en plus », a-t-il dit.

Ce jour-là, il n’a pas réconforté la famille de la victime ni Jacob Blake, contrairement à son opposant démocrate qui l’a fait en personne jeudi, mais plutôt les corps policiers de la ville et de l’État, en qualifiant même les troubles sociaux de « terrorisme intérieur ».

« Les banlieusards blancs pourraient davantage voter pour un programme de maintien de l’ordre, indépendamment de leurs propres opinions politiques sur une variété d’autres questions, assure Mme Glotzer, car ils veulent avant tout protéger leur propriété ou leur richesse. »

« La tactique est intelligente, bien que tordue, estime le politicologue James Foster, joint en Oregon où il y enseigne à l’université d’État. Elle diabolise les villes gouvernées par les démocrates, salit le mouvement Black Lives Matter et lui permet de se dépeindre en “Grand Espoir blanc” chevauchant son destrier pour protéger les habitants blancs des banlieues des Vandales, les personnes de couleur, ironise-t-il. Et sa rhétorique semble fonctionner : l’écart se réduit avec Joe Biden dans les intentions de vote de plusieurs États clefs. »

Des appuis qui faiblissent

Le dernier sondage de l’École de droit de l’Université Marquette à Milwaukee indique en effet que la perception positive des manifestations appelant à l’égalité raciale et dénonçant le racisme systémique tend à diminuer depuis juin dernier au Wisconsin, un de ces États dont le vote pourrait être décisif en novembre. Elle était partagée par 48 % des électeurs en août, contre 61 % deux mois plus tôt. Le mouvement Black Lives Matter perd également des appuis, soutenu désormais par 49 % de tous les électeurs de l’État, contre 59 % en juin dernier.

Mais la tendance n’est pas forcément favorable au président, puisque 58 % des personnes sondées désapprouvent en même temps la manière dont il gère la crise sociale en cours. Contre 32 % qui l’approuvent.

« Le problème, c’est que lorsque vous êtes le président sortant, vous représentez la loi et l’ordre, a indiqué cette semaine à l’Associated Press Kevin Kruse, professeur d’histoire à Princeton. Or, en insistant sur cet enjeu [Donald Trump] fait avancer la candidature de son adversaire, plutôt que la sienne. » En bref, Trump est depuis quatre ans le président de l’Amérique violente qu’il dépeint et dont il se pose malgré tout en sauveur. Comme une sorte de pompier pyromane qui n’aurait pas retenu les leçons de l’histoire.

En 1972, le républicain Richard Nixon s’était en effet habilement distancé de son appel précédent à la loi et l’ordre, après une baisse de ses appuis confirmée par les élections de mi-mandat de 1970. Les démocrates avaient fait d’importants gains. Nixon s’était concentré alors sur son bilan économique et sur ses bons coups en matière de politique étrangère pour assurer sa réélection.

En 2018, les élections de mi-mandat ont confronté Donald Trump au même scénario, les démocrates marquant des points grâce entre autres à l’électorat blanc des banlieues qui, après avoir ouvert la porte de la Maison-Blanche au milliardaire en 2016, s’est divisé presque à parts égales entre les deux formations politiques deux ans plus tard.

Mercredi, un sondage du collège Grinnell, en Iowa, mené par la spécialiste de la mesure de l’opinion politique Ann Selzer, confirmait que Joe Biden menait toujours dans les banlieues avec 58 % des intentions de vote, contre 35 % pour Donald Trump. Chez les femmes de ces territoires périurbains, l’ex-vice-président est même en avance de 33 points sur son opposant, à 64 % d’intentions de vote contre 31 %. Des chiffres qui, abstraction faite de la timidité ou de la honte qui pousse certains électeurs de Trump à ne pas dévoiler leurs couleurs dans les sondages, témoignent sans doute aussi de la fragilité de stratégies politiques éprouvée en cette année électorale pas comme les autres.

Car bien avant la loi et l’ordre, c’est surtout des « changements majeurs » de la Maison-Blanche que 62 % des Américains réclament, résume une étude publiée ce mercredi par le Pew Research Center, histoire d’y remettre un peu d’ordre et peut être un peu plus de respect pour les institutions et les lois.

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