La gauche américaine, d’hier à demain

«Je pense que, si de nombreux sénateurs républicains étaient francs sur leurs sentiments, vous trouveriez dans leur camp autant d’hostilité à l’égard de Trump et de la violation par Trump des normes présidentielles qu’il s’en trouve chez les démocrates», estime le journaliste et militant de gauche américain John Judis.
Photo: Gerry Broome Associated Press «Je pense que, si de nombreux sénateurs républicains étaient francs sur leurs sentiments, vous trouveriez dans leur camp autant d’hostilité à l’égard de Trump et de la violation par Trump des normes présidentielles qu’il s’en trouve chez les démocrates», estime le journaliste et militant de gauche américain John Judis.

Journaliste et militant depuis les années 1960, John Judis fera paraître cet automne l’essai The Socialist Awakening. What Is Different Now About the Left (Columbia Global Reports). Il vit au Maryland. Propos recueillis dans le cadre du troisième et dernier texte de notre série sur la gauche de la gauche américaine.

Vous avez fondé et dirigé la revue Socialist Revolution ​(devenue plus tard Radical Society) en 1969. Était-ce difficile alors de se présenter comme socialiste aux États-Unis et est-ce plus facile maintenant ?

J’étais un des rédacteurs en chef et non le rédacteur en chef de Socialist Revolution. Nous avons choisi le terme « socialiste » parce que nous nous sommes identifiés à l’ancien parti socialiste d’Eugène Debs, qui s’est présenté à l’élection [présidentielle, comme candidat du Parti socialiste entre 1904 et 1920]. Nous avons ajouté le terme « révolution » parce que nous ne voulions pas être rejetés par l’extrême gauche. En l’espace de deux ans, alors que le mouvement se dissipait, le titre de la revue était devenu totalement inapproprié.

À cette époque, j’étais un socialiste marxiste. Je croyais qu’une étape capitaliste céderait après une révolution à une étape socialiste entièrement nouvelle caractérisée par la propriété publique et le contrôle des moyens de production. Comme je l’explique dans un nouveau livre, The Socialist Awakening, ce que l’on entend généralement par « socialiste », et comment je le conçois aussi, a radicalement changé aux États-Unis. Le socialisme démocratique, décrit par exemple par Bernie Sanders et ses partisans (en dehors des groupes extrémistes), peut se produire au sein du capitalisme lorsque le pouvoir sur des institutions clés, comme la santé, les transports ou l’énergie, passe du capital au travail. Donc, oui, je me considère toujours comme socialiste, mais pas comme marxiste orthodoxe et certainement pas de la branche marxiste-léniniste.

Quel est le soutien de cette aile très à gauche, notamment au sein du Parti démocrate ?

Parmi les jeunes qui n’ont pas grandi dans l’ombre de la guerre froide, il existe un soutien considérable au socialisme. Si les États-Unis avaient un système multipartite comme l’Allemagne, j’estime qu’un parti socialiste démocratique dirigé par Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez obtiendrait de 15 à 20 % des voix. Les jeunes cohortes qui grandissent en subissant deux graves récessions consécutives et une pandémie forment une part grandissante de l’électorat. Je crois donc que le soutien d’une version démocratique du socialisme semblable à celle de Sanders augmentera au sein du Parti démocrate.

Voterez-vous pour le duo Joe Biden et Kamala Harris ?

 

Je soutiens pleinement Biden et Harris. Je soutiendrais un républicain modéré contre Donald Trump. Je considère son élection en 2016 comme un hasard et le risque de sa réélection comme une grave menace pour la démocratie américaine. Et rappelez-vous, nous avons un système bipartite, donc si vous votez, vous devez choisir l’un des deux candidats.

Comment comparez-vous les idées et valeurs de la gauche de votre jeunesse avec celles d’aujourd’hui ?

La nouvelle gauche des années 1960 est d’abord née du mouvement des droits civiques, puis de l’opposition à la guerre du Vietnam. La gauche d’aujourd’hui est née principalement de la Grande Récession. L’anxiété économique est à sa racine. Mais il y a des continuités évidentes. Sur le plan social, la gauche d’aujourd’hui est une version très élargie de la « nouvelle classe ouvrière », celle des diplômés universitaires à l’avant-garde des manifestations des années 1960. Elle incluait aussi les mouvements des minorités, dont beaucoup étaient dirigés par des étudiants et des pasteurs.

Les préoccupations sociales concernant l’égalité raciale ou de genre ou encore les questions liées à la sexualité sont en grande partie issues de ces deux branches de la gauche. Il y a aussi un parallèle à établir dans la tendance à tenter de rallier le plus grand nombre tout en adoptant la version la plus radicale possible des revendications. On l’observe par exemple dans la proposition d’abolir la police ou les prisons plutôt que de les réformer, ou encore dans celle d’abolir les distinctions fondées sur le sexe plutôt que de lutter contre la discrimination transgenre.

Qu’y a-t-il de nouveau ou de similaire entre les deux époques lorsque vous considérez des groupes comme Indivisible, BLM, 350.org ou The Sunrise Movement ?

Je pense que dans les deux cas vous avez des mouvements qui devraient se considérer comme des parties d’un tout embrassant les revendications les plus radicales, comme abolir la police ou éliminer l’utilisation des énergies fossiles dans cinq ou dix ans. Je ne mettrais pas Indivisible dans ce groupe. C’est davantage un mouvement de réforme politique de démocrates d’âge moyen qui veulent gagner la Maison-Blanche et le Congrès pour le parti.

Vous avez écrit un livre sur la manière dont la Grande Dépression a changé l’Amérique et l’Europe. Pensez-vous que la pandémie pourrait faire de même, et de quelle manière ?

La récession et la pandémie appellent toutes deux une intervention gouvernementale dans l’économie et la société à laquelle de nombreux Américains ont résisté jusqu’à présent. Je m’attendrais donc à ce que les démocrates et les républicains adoptent une vision plus interventionniste du gouvernement. Vous pouvez voir cette option chez certains républicains, comme Marco Rubio et Josh Hawley. Vous pouvez aussi la voir au sein du gouvernement Trump, mais de manière très destructrice. Un gouvernement actif peut aller à droite ou à gauche, comme cela s’est produit pendant la Grande Dépression des années 1930, lorsque l’Allemagne et l’Italie sont allées à l’extrême droite et les États-Unis, à gauche. Cela sera également vrai au cours de la prochaine décennie.

L’Amérique semble être très, très divisée maintenant. Comment cela se compare-t-il à la grande fracture sociale pendant la guerre du Vietnam ?

  
Nous sommes au bord de la catastrophe aux États-Unis. Si Trump est réélu, je m’attends à quelque chose de semblable à ce qui s’est produit dans les années 1960, quand il y avait plus de quatre attentats à la bombe par jour au cours des deux premières années de Nixon. Cette fois, la violence se retrouvera à droite et à gauche. Si Biden est élu, par contre, je m’attends à une véritable tentative de réconciliation et de retour au calme à Washington. Je pense que si de nombreux sénateurs républicains étaient francs sur leurs sentiments, vous trouveriez dans leur camp autant d’hostilité à l’égard de Trump et de la violation par Trump des normes présidentielles qu’il s’en trouve chez les démocrates. Après un an ou deux, la tension cédera la place au genre de polarisation que nous avons vue dans les années Obama, mais pas aux bombardements et aux fusillades.

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