À gauche de la gauche

Mme Davis tient une pancarte reprenant le slogan «Black Lives Matter» (BLM).
Photo: Courtoisie Katybeth Davis Mme Davis tient une pancarte reprenant le slogan «Black Lives Matter» (BLM).

Donald Trump accuse son adversaire Joe Biden de défendre des positions radicales qui entraîneraient les États-Unis dans « le chaos et le socialisme ». Comment se présentent et se différencient les différentes factions progressistes au sein de la gauche américaine ? Ont-elles de l’influence sur le parti démocrate ? Et que proposent les vrais de vrais socialistes, jeunes et vieux ? Premier de trois textes.

Quelques photos valent plusieurs milliers de mots. Après l’entrevue, Katybeth Davis a envoyé des images d’elle en protestation pour illustrer ce qui l’a transformée en candidate au Michigan pour les élections en cours aux États-Unis. Le petit portfolio se regarde comme un concentré des mouvements progressistes dans ce pays continent, comme un portrait de groupe avec la gauche de la gauche.

Sur la première image, Mme Davis tient une pancarte reprenant le slogan « Black Lives Matter » (BLM), mouvement contre le racisme systémique qu’elle appuie depuis des années. Mme Davis est masquée, pandémie oblige.

Sur une seconde, on voit encore le sigle BLM, cette fois accompagné du mot d’ordre : « Cancel Custer Culture ». Le George Armstrong Custer (1839-1876) en question, général de cavalerie, est une des principales figures des guerres des Premières Nations (American Indian Wars) du XIXe siècle, réputées racistes et génocidaires. La culture du bannissement (cancel culture), forme de dénonciation et de boycottage, retire les appuis publics à une personne jugée infréquentable.

Photo: Courtoisie Katybeth Davis

Sur une troisième image, prise au pied d’une statue équestre du général, un homme cagoulé, entouré de protestataires pro-BLM, agite un drapeau confédéré et porte au cou un écriteau sans équivoque affirmant que « les vies noires ne comptent pas ». La scène a été croquée près de l’église de Mme Davis.

Sur la dernière photo, elle apparaît seule, sereine, souriante, les bras croisés, les pieds dans l’eau. Elle est « brune » comme on le dit maintenant là-bas au pays des très complexes questions raciales et identitaires. Elle-même se définit comme « supermélangée » (super-mixed race), avec des origines européennes, africaine et autochtone. Mme Davis a été adoptée par une famille blanche, un médecin décédé et une infirmière maintenant retraitée, dans une région au sud de Détroit très majoritairement blanche et conservatrice.

« J’ai entendu des insultes racistes toute ma vie, raconte-t-elle au Devoir. J’ai encore entendu des commentaires racistes et des insultes pendant les manifestations contre Custer que j’ai organisées et qui ont attiré de plus en plus de sympathisants. » Après le décès de l’Afro-américain George Floyd pendant une arrestation par la police à Minneapolis en mai, Katybeth Davis en a eu vraiment assez et elle a décidé de suivre les conseils de proches qui l’encourageaient à se présenter aux élections locales (Township Trustee).

Photo: Courtoisie Katybeth Davis Un homme cagoulé, entouré de protestataires pro-BLM, agite un drapeau confédéré et porte au cou un écriteau sans équivoque affirmant que «les vies noires ne comptent pas».

« J’y ai pensé et je me suis dit qu’effectivement c’était le temps de plonger. J’en ai assez du racisme, des inégalités, des injustices partout dans mon pays. Il faut que ça change et je veux contribuer à faire en sorte que ça change. On a besoin de nouveaux leaders, de nouvelles idées qui représentent et défendent les intérêts de tous les membres de la société. »

Katybeth Davis a 36 ans, est mère de deux jeunes enfants d’âge préscolaire, travaille comme formatrice dans le domaine de la construction. Elle continue le télétravail de jour à la maison à cause de la crise sanitaire et se concentre sur les élections le soir. Elle est devenue une sorte de vedette politique malgré elle. Même le Guardian de Londres a tracé son portrait.

J’en ai assez du racisme, des inégalités, des injustices partout dans mon pays. Il faut que ça change et je veux contribuer pour faire en sorte que ça change.

 

Elle se présente comme déléguée du district de Monroe. Elle est membre du Parti démocrate mais en lice comme indépendante dans un secteur ouvrier. La fermeture d’une usine du constructeur automobile Ford au milieu de la dernière décennie a contribué en 2016 à drainer une portion de l’électorat traditionnellement démocrate vers les candidats républicains et le président. La victoire à l’arraché des grands électeurs du Michigan par Donald Trump avec à peine 10 000 voix de majorité s’est jouée en partie dans Monroe.

La candidate Davis espère refaire basculer les votes vers la gauche mais aussi convaincre les plus jeunes et les désabusés de voter, tout simplement. Son programme propose des dépenses pour rénover les infrastructures, renforcer les écoles, développer des zones écologiques et bien sûr pour améliorer les relations communautaires.

On a besoin de nouveaux leaders, de nouvelles idées qui représentent et défendent les intérêts de tous les membres de la société

 

Libéral ou progressiste ?

Cet exemple d’implication sociopolitique se répète par milliers sur tout le territoire de la République pour transformer à nouveau la démocratie qui se fait en Amérique de la base au sommet, à partir de la rue. Les manifestations pour les droits civiques ou contre la guerre du Vietnam, étendues sur trois décennies, étaient déjà sur ce modèle.

La droite a aussi été renouvelée par les mouvements conservateurs par exemple avec la candidature présidentielle du sénateur Barry Goldwater dans les années 1960 qui a mené seize ans plus tard à l’élection de Ronald Reagan ou avec le Tea Party sous la présidence de Barack Obama. Donald Trump a pris le pouvoir en fédérant à droite les gens d’affaires, les évangélistes et les nationalistes.

« Le Parti démocrate a été un peu figé dans son échec de 2016 », rappelle Célia Belin, chercheuse invitée à la Brookings Institution, un des plus vieux et des plus prestigieux groupes de réflexion des États-Unis. Spécialiste des mouvements progressistes des deux côtés de l’Atlantique Nord, elle a publié récemment Des démocrates en Amérique. « La mobilisation a repris en 2018 et 2019, jusqu’à présent. La mobilisation de la rue. La mobilisation des activistes. La mobilisation de la gauche progressiste. Ces mouvements ont investi localement, stimulé l’implication de la jeunesse et soutenu les candidatures plus progressistes aux primaires. »

Elle évoque une division bipolaire admise opposant les « libéraux » aux « progressistes » pour saisir la nouvelle configuration politique.

« La gauche libérale (au sens américain), la liberal left, celle de Bill Clinton par exemple, vise à réduire les inégalités par des opérations de correction du système. Maintenant, on a une génération progressiste. Les progressists veulent changer le système. En santé par exemple, les libéraux veulent réduire les inégalités en santé en améliorant le système Obamacare tandis que les progressistes veulent passer à un système de couverture universel qui ne produirait pas ces inégalités. À l’évidence, les progressistes progressent grandement chez les démocrates, le sénateur Bernie Sanders ayant presque emporté la candidature contre Hillary Clinton en 2016. »

Dans son livre sur les démocrates, l’américaniste ajoute sa propre nomenclature encore plus fine pour comprendre ce qui se joue à gauche. Elle identifie alors trois tendances.

Économie. Une première tendance parle d’une crise du capitalisme américain avec la généralisation des inégalités sous le modèle néolibéral des quatre dernières décennies. Les sénateurs Bernie Sanders et Élizabeth Warren, tous deux défaits par Biden aux primaires, incarnent ce courant.

Politique.Un deuxième courant se concentre sur le déficit démocratique. La polarisation idéologique fait s’affronter les blocs par deux (les villes contre la campagne, les côtes contre l’hinterland, les rouges contre les bleus, etc.) dans une guerre de tranchées idéologique nuisible pour l’un et l’autre. Les conventions démocrate et républicaine des derniers jours ont exposé cette division jusqu’à plus soif. Les réformistes veulent donc changer les institutions, le Congrès comme la sélection des juges, le recours aux grands électeurs comme le découpage des cartes électorales, toujours pour réconcilier le pays. L’ex-maire Pete Buttigieg, lui aussi rejeté par les primaires, incarne cette volonté.

Société. Un dernier courant s’en prend à la discrimination structurelle des groupes discriminés, les femmes, les groupes racisés, les minorités sexuelles et identitaires, les pauvres et les immigrés. Le mouvement BLM cristallise cette perspective qui a des effets culturels jusque dans le sport professionnel et sur les écrans de divertissement.

« Le génie de certains est d’arriver à réconcilier tout ça, dit Mme Belin, mais on retrouve rarement les trois tendances à la fois dans un seul candidat. »

Tous pour un

Comme l’illustrent ses photos, Katybeth Davis pivote autour d’au moins deux des trois axes. Elle a organisé ses premières manifestations pro-BLM il y a plusieurs années. Elle se réclame du socialisme démocratique et assume.

Photo: Courtoisie Katybeth Davis Katybeth Davis apparaît seule, sereine, souriante, les bras croisés, les pieds dans l’eau.

À la présidentielle, elle aurait souhaité un ticket démocrate proposant le sénateur Bernie Sanders du Vermont et la jeune représentante au Congrès Alexandria Ocasio-Cortez, surnommée AOC, membre des socialistes démocrates d’Amérique, comme deux militants interviewés pour ce dossier. Héroïne de la gauche de la gauche devenue la piñata des républicains, elle demeure intransigeante sur les questions climatiques, appelant à un grand plan vert national (Green New Deal). Elle défend aussi la gratuité scolaire et médicale, et critique les inégalités économiques croissantes. Résignée, solidaire, Mme Davis va quand même voter pour le duo Joe Biden et Kamala Harris.

Reste à voir comment Joe Biden va tresser les fils plus ou moins rouges de sa coalition. Mme Belin dit qu’il ne représente aucun des trois courants évoqués tout en les incarnant un peu les trois à la fois. « Ces positions ne lui sont pas naturelles mais elles seules peuvent potentiellement le porter au pouvoir, note la spécialiste. D’ailleurs, le choix de Joe Biden comme candidat et la crise du coronavirus ont un peu mis le couvercle sur l’ébullition progressiste en développement depuis deux ans et demi. »

La faible représentation des élus progressistes à la convention démocrate (AOC a eu droit à une minute… et a choisi de parler de Bernie Sanders) signale peut-être une nouvelle mise à l’écart de la frange plus à gauche. Les autres membres du Progressive Caucus au Congrès, qui s’opposent souvent aux démocrates modérés, ont aussi été tactiquement négligés.

Photo: Carolyn Kaster Associated Press Le choix de Kamala Harris comme colistière de Joe Biden tranche avec l’habitude de piger un peu plus à droite chez les démocrates. La sénatrice californienne, s’adressant sur cette photo à des manifestants à Washington, est classée parmi les membres les plus à gauche de la Chambre haute.

Le choix de la colistière Kamala Harris a par contre aidé dans le sens de la conciliation. Hillary Clinton (avec Tim Kaine), John Kerry (John Edwards), Al Gore (Joe Lieberman) et Barack Obama (Joe Biden) ont tous choisi des candidats réputés un peu plus à droite qu’elle et eux. Le complément du ticket de l’un ou de l’autre parti sert aussi à compenser les faiblesses ou les manques de l’aspirant président. Joe Biden fournissait l’expérience d’un apparatchik à un Obama qui en manquait comme Mike Pence, vice-président de Donald Trump, réconforte la frange conservatrice morale des républicains.

Le choix de Kamala Harris poursuit la logique du complément tout en tranchant avec l’habitude de piger un peu plus à droite chez les démocrates. Comme le rappelait une récente analyse de Vox, les démocrates se positionnent normalement à gauche pendant les primaires puis au centre pour l’élection. Cette fois, Joe Biden semble inverser le modèle de la modération et le parti fait carrément l’histoire en choisissant une femme non blanche comme complément au sommet, ce qui marque aussi une rupture sur l’échiquier idéologicopolitique.

En plus, dans les faits, la sénatrice californienne s’avère plus à gauche que son colistier. Le système DW-Nominate classifiant les votes au Sénat montre que Mme Harris est une de ses membres les plus à gauche. Depuis son élection en 2017, elle a presque toujours voté comme ses collègues Élizabeth Warren, Cory Booker et Bernie Sanders pourtant perçus comme beaucoup plus progressistes. Elle se positionne comme plus « libérale » que 97 % de la Chambre haute. Mme Harris s’éloigne du centriste Biden sur les questions de la lutte contre la criminalité, sur l’assurance maladie et même sur les changements climatiques et la réforme des institutions.

Les démocrates ont aussi créé des groupes de travail sur différents axes thématiques pour créer une plateforme électorale prenant en compte des options plus radicales. Les propositions sur le climat ne copie-collent pas le programme du New Green Deal, mais amorcent tout de même un virage vert sans précédent, même sous le gouvernement Obama.

« Les modérés sont plus à l’écoute qu’en 2016, conclut Célia Belin. Hillary Clinton a fait la sourde oreille. En 2020, Joe Biden fait davantage d’efforts et cette fois l’enjeu est complètement différent, un enjeu dramatique : battre Donald Trump, qui a été aux affaires et s’est avéré un président catastrophique de leur point de vue. » Cet enjeu tellement important atténue les rivalités entre libéraux et progressistes. »

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2 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 2 septembre 2020 06 h 47

    Oui il y un combat politique mais aussi culturel. Les progressistes se font huer mais hélas ne font pas réfléchir parce que s’ils sont la alors cela parle de nos sociétés. En général ils sont mieux éduqués. L’hystérie du Trumpisme ou du conservatisme nationaliste blanc considérerait même les résistants francais contre les ideologies deleteres de 1933. Meme Kamala Harris devient une meneuse de révolutionnaires d’Extreme-Gauche. Le comique se mélange au tragique.

  • Daniel Francoeur - Abonné 2 septembre 2020 11 h 58

    Il faut aller plus loin: À droite de la droite

    Cet article propose une catégorisation des courants démocrates qui est écalirante. À des fins d'équité et de comparaison, il serait intéressant de faire le même exercice avec la droite de la droite afin de mieux comprendre la négation des droits démocratiques de plusieurs catégories de citoyens puisque les États-Unis semblent faire office de baromètre (non)démocratique pour plusieurs pays. En ce sens, que peuvent nous apprendre ces courants politique sur la santé de l'Ètat de droit et du contrat social.Le sort des démocraties est-il scellé?