Donald Trump, grand maître de l’illusion

En 2017, quelques heures à peine après son assermentation à titre de 45e président des États-Unis, il a officiellement déposé sa candidature pour un deuxième mandat en 2020, promettant «huit années» de «grandes choses».
Photo: Jim Watson Agence France-Presse En 2017, quelques heures à peine après son assermentation à titre de 45e président des États-Unis, il a officiellement déposé sa candidature pour un deuxième mandat en 2020, promettant «huit années» de «grandes choses».

À la veille de l’ouverture de la convention nationale du Parti républicain, Le Devoir brosse le portrait du président américain, qui contrôle depuis toujours une narration dissimulant la profondeur abyssale de son déficit éthique et moral.  

L’anecdote est relatée dans le livre Fear : Trump in the White House du journaliste d’enquête Bob Woodward, figure de proue du Watergate qui a fait tomber Richard Nixon à une autre époque.

En août 2016, la campagne de Donald Trump ne va pas très bien. Ses déclarations racistes à répétition embarrassent les hautes instances du Parti républicain. Le New York Times vient de révéler que Paul Manafort, son directeur de campagne, aurait accepté en Ukraine une somme de 12,7 millions de dollars d’un parti politique prorusse pour financer les ambitions politiques de Trump. Et les sondages ne sont pas favorables au milliardaire.

Le candidat décide de nommer Stephen K. Bannon, grand patron du site de désinformation à saveur ultraconservatrice Breitbart, à la tête de sa campagne.

« [Il] a essayé de s’asseoir avec Trump pour lui expliquer les améliorations de la stratégie et la façon de se concentrer sur des États particuliers », écrit Woodward. Il a dit à Trump qu’il allait gagner s’il se tenait à un scénario simple visant à se comparer et à contraster avec Hillary Clinton. Mais « le candidat n’avait aucun intérêt à en parler ». Bannon dit avoir alors compris ce qui était en train de se produire : il allait être le réalisateur et Donald Trump, l’acteur.

Jouer à être Donald Trump. Voilà ce que Donald Trump, né dans le Queens en 1946, semble avoir fait de mieux dans sa carrière. Une carrière bâtie au fil des années sur l’illusion, le mensonge et les cachotteries, mais également sur un goût prononcé pour le spectaculaire. Ces penchants l’ont conduit en un demi-siècle des terrains vagues de Manhattan sur lesquels il a assis son empire immobilier jusqu’au Bureau ovale de la Maison-Blanche où, après un mandat chaotique — c’est le moins qu’on puisse dire —, il affirme qu’il va rester quatre années de plus.

Déjouer l’improbable

Le destin de l’homme, depuis sa victoire sur Hillary Clinton, a été qualifié d’« improbable ». Lorsqu’en 2010 David Bossie, stratège politique et militant conservateur, invite Bannon à une rencontre avec Donald Trump pour parler des envies de l’homme d’affaires de faire le saut en politique pour devenir président, Bannon répond : « De quel pays ? »

Barack Obama est alors à la Maison-Blanche. Et pour le trublion de la droite conservatrice, Trump « n’est pas un gars sérieux », se la jouant plus gros qu’il n’est réellement depuis sa prise de contrôle des affaires immobilières de la famille en 1971.

Cette année-là, The Trump Organization vient de voir le jour en remplacement de l’E. Trump & Son du père de Donald Trump, Fred. Son véhicule est trouvé. La route reste à tracer, un peu par le béton, beaucoup par l’image, celle du milliardaire fantasmé qui croise habilement celle de l’Américain moyen, pour faire oublier ses compromissions, ses tricheries, tout comme la profondeur abyssale de son déficit éthique et moral.

Son premier grand coup immobilier, en 1978, la transformation du Commodore Hotel en Grand Hyatt New York dans la 42e Rue, permet de saisir l’esprit du personnage. La transaction profite de la complicité de Stanley Friedman, un gros bonnet démocrate adjoint au maire de New York, qui lui accorde un abattement fiscal spectaculaire sur 40 ans représentant la somme de 400 millions de dollars. Le chantier avance également grâce aux liens étroits que Donald Trump développe alors avec la mafia de la ville, sans qui transport, matériau et construction sont impossibles.

Trait d’union avec le crime

Quelques années plus tôt, Trump a fait la rencontre de Roy Cohn, un influent avocat qui a bossé pour le FBI, qui a été l’assistant de l’anticommuniste primaire Joseph McCarthy, avant de se rapprocher des riches, puis des corrompus et des véreux du pays. Il va aider le jeune ambitieux à se sortir d’une poursuite intentée contre lui par le gouvernement fédéral pour une sombre affaire de pratique discriminatoire envers les Afro-Américains dans les immeubles à logements de son empire naissant.

On est en 1973. Cohn va devenir le mentor de l’homme d’affaires, son conseiller, mais également le trait d’union entre lui et le crime organisé, avec qui il va mettre au monde la Trump Tower en 1980 et surtout amorcer sa conquête d’Atlantic City, que le futur président veut transformer en nouveau Las Vegas. En 1988, il y ouvre son Taj Mahal Casino, qu’il qualifie de « huitième merveille du monde ». Le projet tombe en faillite un an plus tard. L’établissement versera 10 millions en amendes pour des manquements dans la divulgation de transactions frauduleuses. Du blanchiment d’argent pour lequel Trump ne sera jamais inquiété.

« En quarante années de crimes sans châtiments, Donald Trump fait mieux que Roy Cohn, écrit l’essayiste Fabrizio Calvi dans son livre Un parrain à la Maison-Blanche. Pas une condamnation, pas une inculpation, alors qu’il aurait dû être arrêté au moins une dizaine de fois pour collusion, complicité, escroquerie, fausses déclarations, blanchiment d’argent… » Le privilège de l’acteur en contrôle de sa narration et de l’illusion pour être tout ce qu’il veut, sauf un pourri impuni.

Et Donald Trump est à l’évidence un maître en la matière.

Un rôle de soutien

C’est par ce jeu d’acteur qu’il va se maintenir dans le prestigieux palmarès des grandes fortunes du magazine Forbes après y avoir fait son entrée en 1982, avec un patrimoine familial évalué à 200 millions. Deux ans plus tard, un certain John Barron contactera le journaliste Jonathan Greenberg pour surévaluer les avoirs de Trump et s’assurer de sa présence dans la liste de Forbes 400.

Or, c’est l’homme d’affaires lui-même qui se cache derrière ce pseudonyme qu’il va utiliser de 1980 à 1990 pour influencer la couverture médiatique sur sa personne, « lorsqu’il fait l’objet d’une enquête, lorsqu’il a besoin d’un homme de main ou qu’il souhaite transmettre un message sans y associer son nom », a résumé le Washington Post en 2016, au terme d’une enquête sur ce deuxième rôle de composition au fondement du personnage Trump.

Et quand cela ne suffit pas, il engage des poursuites. En 2015, son avocat Michael Cohen, qui depuis s’est retourné contre Trump après avoir été accusé pour des histoires de fraude lors de la campagne de 2016, a menacé la Fordham University et la New York Military Academy, par où Trump est passé dans sa jeunesse, de poursuite pour prévenir le dévoilement des dossiers universitaires du futur président. L’homme a toujours embelli son parcours scolaire. Les faits contenus dans ces documents risquaient de contredire les « réalités alternatives » qu’il a toujours aimé construire pour cultiver son image de battant et de gagnant.

« En 1987, le coauteur du livre The Art of the Deal [autobiographie de Trump] disait de lui que, pour survivre, Trump s’était senti obligé de partir en guerre contre le monde, en dominant pour ne pas se soumettre, en exploitant la peur pour ne pas y succomber, résume David Crête, professeur de communication à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR). Trump semble voir le monde comme s’il était divisé en deux : d’un côté, les perdants et, de l’autre, les gagnants. Une vision qui lui vient sans aucun doute de son passé d’homme d’affaires. Il simplifie la vie avec une rhétorique qui le place au centre de toutes les solutions. Lui, Donald Trump, sait ce qu’il faut faire, comment le faire, sans attendre. »

Écraser pour grimper

Pour l’essayiste Nicole Bacharan, ces stratagèmes révèlent aussi « les mécanismes du discours populiste, celui qu’utilisent nombre d’autocrates dans le monde d’aujourd’hui, une tactique à base de slogans martelés et de mensonges répétés qui ont toujours le même but : jeter systématiquement le doute sur la réalité des faits, affaiblir la parole de l’adversaire en discréditant sa personne, créer un climat permanent de suspicion et de complot. Les populistes construisent ainsi un monde de sables mouvants où s’engloutissent la vérité et le bon sens », écrit-elle dans Le monde selon Trump. Des sables mouvants dans lesquels Trump n’a toujours pas sombré.

Dans une entrevue accordée à ABC en juillet dernier, la nièce du président Mary Trump a appelé son oncle à démissionner, clamant dans un bouquin à charge qu’il représente une menace pour les États-Unis. « Ce pays est au bord du précipice et nous avons une décision importante à prendre sur ce que nous voulons être et où nous voulons aller », a-t-elle dit.

Mais la chose ne se produira pas, Donald Trump, qui a survécu politiquement à des accusations de collusion avec les Russes et à un procès en destitution, grâce à la complaisance des élus républicains majoritaires au Sénat, souhaitant encore profiter longtemps de son pouvoir et de l’ascendant que sa fonction lui assure sur les autres.

En 2017, quelques heures à peine après son assermentation à titre de 45e président des États-Unis, il a officiellement déposé sa candidature pour un deuxième mandat en 2020, promettant « huit années » de « grandes choses ».

Quelques moments marquants

1946. Naissance à New York dans le quartier du Queens.

1971. Donald Trump prend la tête des affaires immobilières de sa famille, l’E. Trump & Son, et pose la base de son empire en renommant la compagnie The Trump Organization.

1973. Le gouvernement fédéral poursuit Donald Trump pour pratique discriminatoire envers les Afro-Américains dans ses immeubles à logements.

1977. Mariage avec le mannequin tchèque Ivana Zelníčková, avec qui il va avoir trois enfants, Donald Jr. (né en 1977), Ivanka (1981) et Eric (1984).

1978. Premier gros coup immobilier avec la transformation du Commodore Hotel en Grand Hyatt New York dans la 42e Rue. Avec la complicité de Stanley Friedman, un influent adjoint au maire de l’époque, obtient un abattement fiscal sur 40 ans représentant 400 millions de dollars. L’hôtel de luxe ouvre ses portes en 1980.

1980. Début des travaux de la Trump Tower, qui devient le siège de son organisation immobilière et la résidence principale de Donald Trump jusqu’en 2019.

1982. Donald Trump fait son entrée au palmarès des grandes fortunes de Forbes avec un patrimoine familial évalué à plus de 200 millions de dollars. En 2020, sa fortune a été évaluée à 2,1 milliards de dollars, selon le magazine.

1984. Début de l’aventure Atlantic City pour Donald Trump, qui ouvre son premier hôtel et casino, le Harrah’s at Trump Plaza.

1988. Ouverture du Trump Taj Mahal Casino à Atlantic City, qualifié de « huitième merveille du monde » par son propriétaire le jour de son inauguration en mars. Le projet tombe en faillite deux ans plus tard.

1988. Donald Trump se lance dans l’aviation avec l’achat de l'Eastern Air Lines, qu’il rebaptise la Trump Shuttle inc. L’affaire n’est pas profitable. Il revendra les actifs à perte à US Airways.

1996. Trump devient le propriétaire de la marque et du concours de beauté Miss Universe.

2003. Il produit et anime la série de téléréalité The Apprentice.

2004. Ouverture de la Trump University, offrant une formation en immobilier. En 2013, l’État de New York poursuit au civil cette entreprise pour tromperie et escroquerie envers les consommateurs. Donald Trump fait face à deux actions collectives pour les mêmes motifs.

2005. Mariage avec le mannequin slovène Melania Knauss, plus jeune de 24 ans que Donald Trump.

2011. Donald Trump prétend que la présidence de Barack Obama n’est pas légitime, insinuant que le président américain est né à l’étranger. La campagne trouve un écho auprès de sa base électorale suprémaciste blanche, forçant Obama à publier son acte de naissance en avril cette année-là pour confirmer qu’il est bien né à Hawaï.

2011. La vedette de la téléréalité annonce qu’elle souhaite se présenter aux élections de 2012 et livre un premier discours à saveur électorale devant le Conservative Political Action Conference (CPAC) en février. En mai, il revient sur sa décision.

2015. Donald Trump annonce avoir l’intention de se présenter dans la course présidentielle l’année suivante.

2016. Trump remporte l’élection présidentielle américaine face à Hillary Clinton en décrochant une majorité d’États, mais en perdant le vote populaire de 2,1 points.

2017. Le milliardaire américain est assermenté au titre de 45e président des États-Unis d’Amérique lors d’une cérémonie à Washington qui attire un nombre inférieur de personnes par rapport aux assermentions passées. Donald Trump prétendra qu’il s’agit de la foule la plus grande de l’histoire du pays.

2017. Quelques heures après son entrée en fonction, Donald Trump annonce qu’il se représentera pour un deuxième mandat en 2020, promettant « huit années » de « grandes choses ».

2017. Le procureur Robert Mueller lance une enquête sur l’ingérence russe dans les élections de 2016. Deux ans plus tard, l’exercice confirme que Donald Trump, par son équipe de campagne, a encouragé et profité de cette intervention étrangère dans le scrutin.

2019. Ouverture en décembre du procès en destitution de Donald Trump pour abus de pouvoir et entrave au travail des parlementaires. En février de l’année suivante, le Sénat, à majorité républicaine, acquitte le président.

2020. Affaibli par sa gestion chaotique de la pandémie de COVID-19, Donald Trump se lance en campagne électorale en cherchant à se reconnecter avec sa base sur le thème de « la loi et l’ordre ».


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