Le paradoxe Biden

À la veille de l’ouverture de la convention nationale du Parti démocrate, à Milwaukee, Le Devoir brosse le portrait du candidat qui affrontera Donald Trump à la présidentielle de novembre. Un candidat qui fait partie des meubles de la politique américaine, mais que pourtant très peu d’électeurs connaissent. Samedi prochain, examen du parcours du président républicain.

« Il est sympathique, facile d’accès et authentique ». À l’autre bout du fil, la mairesse de Montréal, Valérie Plante, se souvient de ce jour de 2017 où elle a passé 15 minutes avec Joe Biden, candidat démocrate opposé à Donald Trump dans la campagne électorale présidentielle en cours aux États-Unis. L’homme était de passage en ville pour donner une conférence sur l’art du leadership.

« Je lui ai demandé des conseils, sur la manière de rester proche de mes racines sans me faire absorber par le pouvoir », dit la première femme élue à la tête de la métropole. Elle lui a aussi demandé en souriant s’il accepterait d’être un mentor. Ce qu’il a accepté, en lui donnant son numéro de téléphone.

« Cette année-là, au jour de l’An, j’ai voulu vérifier si le numéro fonctionnait. Alors, je lui ai envoyé un texto pour lui souhaiter une bonne année. Et il m’a répondu. »

À presque 78 ans, Joe Biden sait comment bien naviguer dans le monde de la politique professionnelle, après presque 40 ans passés à représenter le Delaware au Sénat américain, puis deux mandats comme vice-président de Barack Obama. Mais le politicien cultive également un paradoxe : il fait partie des meubles aux États-Unis, mais les Américains finalement le connaissent très peu. Ils savent qu’il est là depuis longtemps. Ils le disent honnête et un peu gaffeur. Guère plus.

« Durant les années Obama, il a été le vice-président de la personne la plus célèbre du monde », a résumé Rashad Robinson, président du groupe de défense des droits civiques Color of Change il y a quelques semaines dans les pages du magazine The Atlantic pour expliquer une certaine image de second qui colle à la peau du politicien. Comme dans les histoires de rock, Biden est le « membre d’un groupe », a-t-il résumé, mais ce n’est pas le leader.

Un bon deuxième. Depuis son entrée au Sénat à Washington en 1972, voilà ce qui définit Joe Biden sur l’échiquier politique américain. Au point qu’en février dernier, au commencement des primaires démocrates, il a joué à l’homme invisible dans les États de l’Iowa et du New Hampshire face aux favoris du départ — Sanders, Buttigieg, Warren —, avant de se mettre à briller quelques semaines plus tard dans les États du Sud.

Un coude-à-coude risqué pour le parti lors d’une année électorale cruciale et une pandémie ont fini de tracer sa route vers la porte de la Maison-Blanche, comme une revanche sur son destin.

Un rêve de présidence

C’est qu’en 1987, Joe Biden s’était en effet déjà rêvé en président des États-Unis, en se lançant à 46 ans dans la course à l’investiture démocrate. Il aurait été le deuxième plus jeune président, après John F. Kennedy.

Faux départ : Michael Dukakis a remporté l’investiture avant de s’incliner au fil d’arrivée, en 1988, face à George Bush père. Biden, lui, a quitté la course avant même le début des primaires, évitant ainsi une compétition à laquelle il a été très peu exposé dans sa carrière politique, lui dont le renouvellement des mandats au Delaware s’est toujours fait sans grande opposition et avec des majorités confortables, toujours de plus ou moins 60 %.

Cela n’empêche toutefois pas son biographe Jules Witcover de le décrire en « combattant » qui a développé un « programme détaillé servant les intérêts de la classe moyenne, dont il s’est fait le champion », écrit-il dans Joe Biden : A Life of Trial and Redemption, sorti l’automne dernier. Une classe moyenne qui reste le carburant principal de son ascension, à condition que cette frange de la population soit capable de mettre un peu plus de qualificatifs sur le politicien.

Une figure ordinaire

Difficile pour Joe Biden, entré dans l’histoire politique du pays en devenant le sixième plus jeune sénateur américain, et qui s’y est ensuite maintenu comme membre plutôt ordinaire de la classe législative américaine.

Ses gestes forts sont rares. Le plus marquant reste certainement sa participation à l’écriture de la loi de 1994 sur la lutte contre la criminalité violente, aussi appelée « Loi Biden contre le crime ». Le texte ambitieux comprenait une section visant à lutter contre la violence domestique. Biden est également derrière plusieurs lois visant à renforcer la lutte contre le commerce des stupéfiants, particulièrement l’ecstasy et les drogues du viol, lorsqu’il a présidé le comité du Sénat sur le contrôle international des narcotiques.

À titre de vice-président, il a agi comme conseiller du président et « facilitateur » pour concilier des points de vue pas toujours convergents dans les lieux de pouvoir et faire adopter plusieurs pièces législatives importantes de l’ère Obama, en matière de soins de santé et d’infrastructures. Entre autres. Mais les honneurs ne lui sont jamais revenus directement.

Un homme et ses faiblesses

« Il a toujours été dans l’ombre de celui qui brille plus », dit Valérie Plante. Une posture qui ne serait pas un inconvénient toutefois, puisqu’elle lui permet d’entrer dans la course avec une charge négative beaucoup moins forte que celle portée par la beaucoup moins effacée et beaucoup plus habituée aux controverses, Hillary Clinton, lors de la campagne de 2016.

« La bonne nouvelle est aussi la mauvaise, a-t-il déclaré en juin dernier à l’animateur du Daily Show, Trevor Noah. La bonne nouvelle, c’est que les gens me connaissent, avec tous mes défauts. Et la mauvaise nouvelle, c’est qu’ils me connaissent », a-t-il résumé à la blague.

Et des faiblesses, il en a quelques-unes. Et des grosses, comme la manière très tactile qu’il a d’approcher les autres, y compris les femmes, dont plusieurs y ont vu parfois des comportements inappropriés de sa part. Plusieurs l’ont dénoncé l’an dernier. Une ancienne collaboratrice a également ramené sur le devant de la scène au printemps une histoire d’agression sexuelle dont elle dit avoir été victime en 1993, dans les couloirs du Sénat. Biden a nié en bloc et rappelé son engagement dans la lutte contre la violence faite aux femmes.

La bonne nouvelle est aussi la mauvaise. La bonne nouvelle, c’est que les gens me connaissent, avec tous mes défauts. Et la mauvaise nouvelle, c’est qu’ils me connaissent.

Joe Biden s’est également illustré en carrière comme un gaffeur pathologique n’ayant jamais le pied très loin de la bouche. En 2010, durant une cérémonie pour la Saint-Patrick à la Maison-Blanche, il a pleuré pendant plusieurs minutes la mère du premier ministre irlandais, même si cette dernière était toujours vivante. En 2008, il a demandé au sénateur Chuck Graham de se lever, lors d’une rencontre politique, avant de se rappeler que le sénateur du Missouri, paraplégique, est confiné à son fauteuil roulant depuis l’âge de 16 ans.

Un dormeur providentiel

Mais comme tout le reste, même ces taches à son dossier contribuent au caractère plutôt vide de son image. Tellement que Donald Trump n’a pour le moment pas trouvé mieux que de le surnommer « Sleepy Joe », histoire de dépeindre son adversaire en politicien endormi et inapte, qui parfois donne l’impression de buter sur les mots lorsqu’il s’exprime en public. Joe Biden est en fait bègue, mais réussit très bien à surmonter cette pathologie.

« Ce surnom de “Sleepy” pour Joe Biden devrait être retiré, a écrit récemment sur Twitter Ari Fleischer, ex-attaché de presse de George W. Bush, en estimant qu’il pourrait être à l’avantage du démocrate après trois années et demie d’une présidence agitée. Les électeurs pouvant, selon lui, être attirés désormais par le calme d’une force plus tranquille.

C’est d’ailleurs ce que décrit une récente étude du Pew Research Center qui montre qu’une majorité écrasante d’Américains sont aujourd’hui en colère (71 %) et apeurés (66 %) par l’état du pays au terme du premier mandat de l’ex-vedette de téléréalité. Et même s’ils ne sont que 28 % à penser que Joe Biden pourrait être un grand ou un bon président, ils plébiscitent en grand nombre le candidat démocrate pour son humeur égale, pour le bon modèle qu’il incarne, pour sa préoccupation des besoins des gens ordinaires et pour son honnêteté. Des qualificatifs que peu d’électeurs acceptent d’attribuer à Donald Trump.

Candidat d’un certain consensus, Joe Biden semble malgré tout être le candidat du dépit : un tiers des personnes qui envisagent de voter pour lui vont le faire en croyant en lui. Contre deux tiers qui vont l’appuyer finalement pour contrer Donald Trump. Un contraste évident avec le président américain qui, lui, est soutenu par les trois quarts de son électorat. 24 % à peine des intentions de vote qu’il récolte s’exprimant contre Joe Biden.

N’empêche, pour Valérie Plante, s’il devient président des États-Unis, « cela va être une bonne nouvelle pour ce pays, mais également pour les relations avec le Canada et les villes d’ici », dit-elle sans masquer sa partisanerie. « Et si ça se produit, à la fin de l’année, je vais encore lui envoyer un texto pour voir s’il répond toujours. »  

Quelques moments importants

1942. Né à Scranton en Pennsylvanie.

1969. Admis au barreau du Delaware après des études à la Syracuse University College of Law.

1972. Élu comme représentant du Delaware au Sénat des États-Unis en défaisant le républicain Cale Boggs. Il devient alors le sixième plus jeune sénateur américain dans l’histoire du pays. Il occupera cette fonction jusqu’en 2009.

1974. Le magazine Time le nomme parmi les 200 visages du futur en saluant sa « détermination » et son « ambition compulsive ». Durant ses premières années au Sénat, il s’est fait remarquer pour son engagement dans la défense du droit des consommateurs et de l’environnement.

1987. Il se lance dans la course à l’investiture démocrate en vue de la présidentielle de 1988, mais se retire avant le début des primaires.

1991. Avec une majorité de sénateurs démocrates, Joe Biden vote contre une intervention militaire américaine en Irak et au Koweït.

1994. Il rédige la loi sur la lutte contre la criminalité violente qui durcit les peines de prison fédérales. Le texte a été fortement critiqué par des démocrates, qui estiment que les législateurs ont ainsi contribué à l’incarcération disproportionnée des Afro-Américains.

2002. Joe Biden appuie la décision du gouvernement de George W. Bush d’envoyer des troupes armées en Irak. La frange anti-guerre au sein des démocrates qualifie la chose de « péché originel ».

2006. Joe Biden vote en faveur de la Loi sur la sécurité des frontières qui permet la construction de kilomètres de plus de murs sur la frontière entre les États-Unis et le Mexique.

2007. Annonce son intention de briguer la poste de président des États-Unis en se plaçant dans la course à la primaire démocrate comme candidat du centre. Il abandonne après le premier acte des caucus de l’Iowa où il arrive en cinquième position.

2008. Élu vice-président des États-Unis dans un « ticket présidentiel » piloté par Barack Obama. Il sera réélu quatre ans plus tard.

2012. Nommé à la tête du Groupe de travail sur la violence armée à la suite de l’attaque de Sandy Hook. Les réformes proposées ne deviendront jamais des lois.

2014. Il devient le plus haut émissaire des États-Unis en Europe de l’Est et particulièrement en Ukraine, dont le territoire est menacé par les Russes qui viennent d’annexer la Crimée.

2016. Il songe à se relancer dans une course présidentielle. Barack Obama le convainc de ne pas entraver la route à Hillary Clinton.

2019. Son nom et celui de son fils, Hunter, font leur apparition dans une conversation entre les présidents Volodymyr Zelensky et Donald Trump, ce dernier cherchant auprès de l’Ukraine des informations visant à compromettre le candidat démocrate.

2019. Annonce sa candidature à la présidence des États-Unis. En juin 2020, il décroche les 1991 délégués nécessaires pour devenir le candidat démocrate dans cette course.

Fabien Deglise

À voir en vidéo


 
1 commentaire
  • Charles-Étienne Gill - Abonné 15 août 2020 13 h 45

    Sénile?

    Désolé d'employer ce terme, mais Biden est plus ou moins caché, il fait encore moins campagne qu'Hillary. Je suis désolé de l'écrire, mais une panoplie de vidéos, récentes, montrent des difficultés qui dépasse le fait qu'il soit bègue.

    Il souffre peut-être d'une maladie, mais c'est évident et ça n'a en fait aucun sens, il déparle et déraille souvent, on ne parle pas juste des gaffes. C'est étrange qu'on en parle pas, donc la VP deviendra présidente...

    D'ailleurs, d'après Dinesh D'Souza qui a lu directement un article dans un magazine jamaïcain, le père de Kamala Harris, d'une manière factuelle, a rappelé que sa branche familiale descendait d'un propriétaire esclavagiste. Le père en question était prof à Stanford, on ne voit pas de raison de ne pas le croire.

    Qu'elle importance ça devrait avoir? Aucune, sauf que l'on ne cesse de faire l'association directement entre la couleur et la conséquence de l'esclavage pour expliquer la discrimination de tous les racisés et le fait que les «blancs» eux, disposeraient de privilèges, précisément parce qu'ils sont, par leur race, du côté des propriétaires.

    Maintenant que l'on a quelqu'un à la vice-présidence, directement descendante d'un esclavagiste (en Jamaïque), va-t-on en finir avec cette folie? Va-t-on accepter que l'on n'a pas à supporter la dette morale de nos ancêtres?

    Et cette VP pourrait être présidente, donc cet élément a son importance...