«De l’huile sur le feu» des manifestations aux États-Unis

À Portland, les manifestations en étaient samedi soir à leur 59e journée.
Photo: Marcio Jose Sanchez Associated Press À Portland, les manifestations en étaient samedi soir à leur 59e journée.

Une vague de manifestations a touché les États-Unis, cette fin de semaine, pour dénoncer la présence des forces de l’ordre fédérales à Portland, en Oregon, et soutenir le mouvement Black Lives Matter. Alors que les affrontements entre les militants et la police se multiplient, et que les blessés se font nombreux, aucune voie vers l’apaisement ne semble se dessiner.

Certains des événements les plus intenses ont eu lieu dans le nord-ouest du pays samedi en soirée et au courant de la nuit. À Seattle et à Portland, les forces locales de police ont déclaré que les attroupements constituaient des émeutes. D’autres manifestations se sont notamment déroulées à New York, à Los Angeles, au Nebraska, dans le Kentucky et en Virginie. À Austin, au Texas, une personne a été tuée par balle. L’auteur présumé des coups de feu mortels a été arrêté et coopère avec les autorités.

Dimanche soir à Washington, des manifestants prévoyaient notamment se faire entendre près de la maison de Chad Wolf, le secrétaire à la Sécurité intérieure.

Angelique Davis, avocate, professeure de science politique à l’Université de Washington et spécialiste des questions raciales, suit de très près les manifestations et les heurts dans sa ville. Elle craint que la situation continue de s’envenimer dans les prochains jours. « Honnêtement, personne ne sait ce qui va arriver, mais je ne pense pas que ça va s’améliorer », dit-elle en entretien téléphonique depuis la côte Ouest.

« Je crois que les choses vont se compliquer, particulièrement à Seattle et à Portland, poursuit-elle. Dans le Nord-Ouest Pacifique, de nombreuses personnes manifestent en faveur de Black Lives Matter et de l’antiracisme, mais il y a aussi beaucoup de groupes suprémacistes blancs qui sont de plus en plus actifs. En ajoutant à cela la pandémie, les problèmes d’emploi, et évidemment Trump qui ajoute de l’huile sur le feu, je m’attends à ce que l’escalade continue. »

Samedi soir à Seattle, des participants à la manifestation ont mis le feu à des bâtiments adjacents à un centre de détention pour les jeunes. La police a ensuite fait usage de grenades aveuglantes, de poivre de Cayenne, et a foncé sur les manifestants pour les disperser. On rapporte des blessés des deux côtés.

À Portland, les manifestations en étaient samedi soir à leur 59e journée. L’un des points centraux de la contestation dans cette ville est le palais de justice fédéral, qui est surveillé par les forces de l’ordre fédérales. Selon la Constitution américaine, ces agents peuvent seulement faire régner la loi auprès des installations relevant de Washington. En pratique, des médias rapportent cependant que des agents se sont éloignés des propriétés du gouvernement fédéral en suivant des manifestants.

C’est l’envoi de ces agents fédéraux, mi-juillet, qui a mis le feu aux poudres. Certains d’entre eux sont habillés de combinaisons de camouflage et ne portent aucun signe permettant aux citoyens de vérifier leur identité. Selon Élisabeth Vallet, directrice de l’Observatoire de géopolitique de la Chaire Raoul-Dandurand et chroniqueuse de politique américaine au Devoir, les conséquences de ce relatif anonymat sont graves.

« Quand quelqu’un vous arrête, vous ne pouvez pas savoir si c’est un agent fédéral ou bien un gars d’extrême droite, dit-elle. Pour la population, c’est un élément très insécurisant qui contribue à éroder la légitimité du gouvernement fédéral. »

Les agents fédéraux relèvent du Département de la sécurité intérieure des États-Unis, créé en 2002 dans la foulée du 11 Septembre afin de lutter contre le terrorisme. Au fil du temps, ce corps de police est devenu le plus grand au pays. Plus de 60 000 agents en font partie, soulignait dans une entrevue au New Yorker Carrie Cordero, une chercheuse principale au groupe de réflexion Center for a New American Security.

« Je ne pense pas que c’était vraiment l’intention [des membres] du Congrès [d’établir un tel corps de police], disait Mme Cordero. Ce qu’ils essayaient de faire, c’était de permettre une meilleure coordination afin de protéger contre les menaces à la sécurité intérieure. Ils n’avaient pas l’intention de créer une force de police nationale. »

Quand quelqu’un vous arrête, vous ne pouvez pas savoir si c’est un agent fédéral ou bien un gars d’extrême droite

Récemment, Donald Trump a qualifié les manifestants de Portland « d’anarchistes » qui « haïssent leur pays ». Il a déployé des agents fédéraux à Kansas City, à Seattle et à Chicago, et promis d’en envoyer dans d’autres villes du pays, comme New York, Détroit et Philadelphie. Plusieurs maires se sont opposés à la venue des agents fédéraux. Embourbé dans la crise du coronavirus, le président axe maintenant sa campagne présidentielle sur le respect de « la loi et de l’ordre ».

Même si la tension monte indéniablement, Élisabeth Vallet tient à rappeler que les États-Unis ne sont pas pour autant hors de maîtrise. « Le pays n’est pas à feu et à sang. Si vous regardez Fox News, c’est peut-être ce que vous pourriez croire, et c’est exactement ce que Trump veut. Il parle des démocrates et de Joe Biden comme des émeutiers. Il n’ira pas en arrière afin de calmer les choses : ce n’est pas dans son intérêt. »

Dimanche, exactement 100 jours avant que les citoyens se rendent aux urnes, M. Trump a assuré que la « majorité silencieuse parlera le 3 novembre » et le reconduira au pouvoir, même si ses soutiens s’appauvrissent. Sur le plan national, de récents sondages indiquent qu’il traîne de l’arrière de huit points de pourcentage derrière son rival, Joe Biden. Dans plusieurs États clés, le candidat républicain est également en retard. Des sondages réalisés pour les chaînes de télévision NBC et CNN et publiés dimanche placent Trump en seconde position en Arizona, en Floride et au Michigan, des États qu’il avait remportés en 2016.

Avec l’Agence France-Presse

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3 commentaires
  • Benoit Samson - Abonné 27 juillet 2020 08 h 08

    ''Reprendre notre pays'' par la violence. David Duke

    Trump est un autocrate amoral acculé au pied du mur; il traine dangereusement dans les sondages en vue du scrutin de novembre 2020. Il doit créer des circonstances chaotiques pour gagner les élections présidentielles sans égard aux victimes de sa stratégie.
    Après avoir passé trois ans et demi à la deconstruction graduelle de l’état administratif américain sans entrave, comme nous l’avait prédit son conseiller Steve Bannon en février 2017, il n’hésitera pas à déclencher une guerre civile au besoin pour se maintenir au pouvoir et éviter la prison. C’est ce que les autocrates font.
    L’utilisation de la violence pour en arriver à ses fins ne devrait pas surprendre. Bannon l’avait prédit en 2017; « si vous pensez qu’ils vous redonneront votre pays sans se battre, vous êtes dans l’erreur… chaque jour, ce sera une bataille. ». David Duke, ancien chef du KKK, confirmait que les violences des suprémacistes blancs de Charlottesville faisaient partie de la lutte pour « reprendre notre pays ».
    L’ancien avocat de Trump, Michael Cohen, prédisait dans son témoignage au congrès le 27 février 2019 que la transition du pouvoir après un scrutin perdu ne serait pas pacifique.
    Enfin, Trump lui-même clamait en mars 2019 qu’il jouissait du support de la police, de l’armée et des groupes criminels de motocyclistes (bikers) dont ‘’la violence contre ses adversaires pourrait se manifester si elle devenait nécessaire’’. Il semble que l’on en soit rendus là. L’huile de Trump sur le feu des manifestations de Portland et ailleurs, détournera l’attention des électeurs et créera le climat toxique dont il a besoin pour gagner les élections.
    L’intervention de la force paramilitaire de Barr et Trump ressemble étrangement aux actions des Chemises Brunes en Allemagne qui semaient la terreur et battaient leurs concitoyens qui ne partageaient pas les vus du parti au pouvoir et pour influencer les résultats des élections.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 27 juillet 2020 13 h 50

      Il y a des émeutes violentes, des feux, de la destruction, du pillage, depuis des jours. Il y a eu à Seattle une zone de non-droit que l'on a appelé «Chop», laquelle a été contrôlée par des paramilitaires de gauche. La police et les maires démocrates refusent de ramener l'ordre et cautionnent BLM qui n'a rien de pacifique. Il y a eu des morts à CHOP, résultat de fusillade.

      Contrairement à vous, ça fait des jours que je suis ce qui se passe avec Timcast et surtout que je constate la complaisance des médias, là-bas et ici, qui appellent les émeutiers violents des protestataires pacifistes.

      On est en face de militants qui ont un comportement insurrectionnel, évidemment c'est toléré parce que c'est contre Trump.
      Voilà que vous nous parlez des Chemises brunes, franchement.

      Ce n'est pas Trump ni Bannon qui ont créé «Chop», alors le parallèle avec les Chemises brunes, il est franchement exagéré. Et vraiment, vos citations sont tordues. Se «battre» , dans le sens de «to fight» ne veut pas dire recourir à la violence.

      Je veux bien que Trump sache profiter du chaos, mais qui se fait du capital politique sur le dos des Noirs sans rien changer? Qui donc administre Chicago, capitale des fusillades? Il y a eu un pic de BLM sur Google en 2016 et là, un en 2020, comme c'est curieux.

      Là on renverse complètement le récit: ce sont les démocrates, l'establishment, Hollywood, les intellectuels, les médias qui n'ont jamais accepté Trump et l'élection et qui se sont entêtés dans le délire l'ingérence russe. Il y a même eu une procédure d'impeachment, faut le faire.
      Au lieu de faire le long procès et la pénible analyse de pourquoi les médias se sont trompés à ce point, on préfère la sécurité d'un mythe de son suprémacisme et on couvre, même au Devoir le «What Happened» de Clinton, sans même comprendre que l'élection de Trump était un référendum contre elle..

      Et c'est Trump qui n'accepterait pas le résultat des élections? C'est fort en café.

  • Hélène Lecours - Abonnée 27 juillet 2020 10 h 50

    Faire régner la terreur

    La recette est connue: mensonge, menaces, violences multiples, avancées rapides, prises de contrôle, abandon des structures fonctionnelles des états qui ne se rallient pas, vengeances, etc...Comment cela pourrait-il ne pas retomber sur nos têtes? Et pas seulement sur les nôtres. Peut-être, c'est triste à dire, mais peut-être le coronavirus sera-t-il un allié démocrate, du moins pour un temps. Et quelle serait la recette d'une nouvelle démocratie? Peut-être, encore peut-être, l'Allemagne d'après guerre sera-t-eile un exemple de reconstruction à suivre pour les USA dans l'avenir. Peut-être faudra-t-il un jour effacer l'ère de Donald Trump et interdire son image. Ce serait trop beau?