New York frappée au coeur

Manhattan était moins achalandée qu’à l’habitude en fin de semaine, tandis qu’on craignait que la Bourse de Wall Street connaisse un lundi difficile, au lendemain d’un échec sur un accord d’aide au Congrès.
Photo: John Minchillo Associated Press Manhattan était moins achalandée qu’à l’habitude en fin de semaine, tandis qu’on craignait que la Bourse de Wall Street connaisse un lundi difficile, au lendemain d’un échec sur un accord d’aide au Congrès.

« Tout le monde est angoissé par la situation, mais on s’ajuste au nouveau film dans lequel nous devons désormais jouer. »

À l’autre bout du fil, l’illustrateur new-yorkais Art Spiegelman a toujours de l’optimisme dans la voix, même s’il vient de quitter sa ville, qualifiée d’« épicentre de la crise » du coronavirus aux États-Unis par le maire de la mégalopole, Bill de Blasio, en conférence de presse, vendredi.

Partir. « Beaucoup de mes amis et connaissances ont fait la même chose », poursuit l’artiste, joint au téléphone par Le Devoir dimanche. Il est allé vivre son isolement avec sa femme et sa fille dans sa maison de campagne, « dans le bois », précise-t-il. « Au départ, c’était pour une fin de semaine allongée, mais, de toute évidence, elle va durer plus longtemps que prévu, sans que l’on sache vraiment jusqu’à quand. »

   

C’est que la ville de New York et l’État du même nom sont désormais les plus touchés par la pandémie de coronavirus aux États-Unis. Avec à peine 6 % de la population américaine, le territoire a vu émerger depuis le début de la crise sanitaire près de la moitié des cas d’infection recensés dans l’ensemble du pays.

En après-midi dimanche, près de 15 200 personnes y avaient contracté la COVID-19, sur les 30 000 cas maintenant identifiés dans 50 États. C’est 4800 de plus que la veille. Les autorités sanitaires de l’État déplorent 114 décès. En comparaison, le Canada composait, au même moment, avec 1302 cas déclarés et 19 morts.

Et « les choses vont aller en empirant », a prévenu Bill de Blasio dimanche matin. « Le mois d’avril va être pire que le mois de mars, a-t-il dit sur les ondes de NBC. Et je crains que le mois de mai soit pire qu’avril. »

Le maire s’en est d’ailleurs pris à Donald Trump et à sa gestion chaotique et tardive de la pandémie. « Si le président ne fait rien, des personnes qui auraient dû vivre vont mourir », a-t-il ajouté, en réclamant plus de ressources médicales pour faire face à la croissance exponentielle des infections. « Si des respirateurs sont produits n’importe où au pays, nous avons besoin de les avoir à New York. Pas dans des semaines, ni des mois. Mais dans les dix prochains jours. »

Ce sont 13 % des personnes infectées qui développent des complications respiratoires les forçant à être hospitalisées, selon les dernières données dévoilées par le gouverneur de l’État, Andrew Cuomo, dimanche. L’élu a rappelé à l’ordre les New-Yorkais continuant à vivre normalement alors que la pandémie en cours appelle à l’isolement et à la distanciation physique, en qualifiant leur attitude d’« insensible » et d’« arrogante ». « Je ne vois pas ce que les gens ne comprennent pas [dans les messages des autorités] », a-t-il dit. Le gouvernement invite d’ailleurs la Ville à fermer des rues à la circulation automobile, pour faciliter les déplacements et la prise de distance entre les citoyens.

Samedi, M. Cuomo a ordonné la fermeture de tous les commerces non essentiels dans l’État à compter de 20 h dimanche soir. Les épiceries et les pharmacies resteront ouvertes. Et les transports en commun vont continuer à fonctionner.

Un État proche du Québec

La proximité de l’État de New York avec le Québec, tout comme les liens historiques étroits entre Montréal et New York, pourrait influencer l’évolution de la pandémie ici, estime le spécialiste des maladies infectieuses Benoît Mâsse, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. « Les bilans que nous dressons en ce moment reposent en grande partie sur les comportements d’il y a deux semaines en arrière, dit-il. Or, à cette époque, les frontières étaient moins fermées et les déplacements entre les personnes et les deux villes n’avaient pas encore diminué, comme c’est le cas aujourd’hui. »

Actuellement, la circulation entre l’État de New York et le Québec a été réduite à sa dimension commerciale, après l’annonce mercredi de la fermeture partielle de la frontière canado-américaine. Ottawa et Washington se sont entendus pour interdire les voyages non essentiels liés au tourisme ou au loisir, tout en permettant aux marchandises de circuler entre les deux pays.

« Il y a encore un risque, mais il est très faible, avec les Snowbirds [ces résidents du Québec qui passent une partie de l’hiver en Floride], dit M. Mâsse. Ils vont traverser l’État de New York pour revenir au pays. Mais en même temps, ils vont devoir se mettre en quarantaine en arrivant ici. »

« Quand nous avons quitté la ville, New York n’était pas une ville fantôme, commente Art Spiegelman. Les gens étaient plus ou moins conscients de la situation. Quelques personnes à peine portaient des masques de protection. Mais désormais, selon les gens qui y sont restés et avec qui nous communiquons, les comportements ont changé », et les règles d’isolement y sont prises un peu plus au sérieux.

Mais toujours pas assez, dans les circonstances. Dimanche, le gouverneur Cuomo a en effet donné 24 heures à la municipalité pour établir un plan de réduction de la densité de population dans les espaces publics, comme les parcs. Avec plus de 8 millions d’habitants, la ville est aussi peuplée que le Québec au complet. Manhattan se distingue également par sa densité, qui est de 26 000 habitants par km2. C’est cinq fois plus qu’à Montréal.

Vendredi, la Maison-Blanche a reconnu que New York faisait face à une catastrophe majeure et autorisé l’accès aux fonds de secours de l’Agence fédérale de gestion des situations d’urgence pour la surmonter. Selon le maire, la ville est à la veille d’une pénurie de lits d’hôpitaux, de matériel médical et de respirateurs, alors que le nombre de cas d’infections augmente désormais de manière dramatique. M. de Blasio a demandé dimanche à Washington et au Congrès de « mobiliser l’armée à grande échelle » et d’agir « comme si nous étions sur le chemin de la prochaine Grande Dépression », a-t-il dit.