Trump, une bonne affaire pour les chaînes câblées américaines

L’effet de Donald Trump, et de son omniprésence médiatique, s’est fait sentir sur les chaînes câblées américaines dès sa première année au pouvoir.
Photo: Evan Vucci Associated Press L’effet de Donald Trump, et de son omniprésence médiatique, s’est fait sentir sur les chaînes câblées américaines dès sa première année au pouvoir.

Lors de la campagne présidentielle de 2016, Leslie Mooves, l’ancien grand patron de CBS, avait lancé ceci : la candidature de Donald Trump était « sacrément bonne » pour sa compagnie. Financièrement, sa présidence réjouit tous les médias, les chaînes câblées en particulier.

Une poule aux oeufs d’or. L’analogie saute aux yeux. L’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche a été une manne financière pour Fox News, MSNBC et CNN et une défaite à la présidentielle de novembre ferait mal à leur portefeuille.

Dès la première année de sa présidence, leurs revenus publicitaires ont augmenté de 40 % et le nombre de leurs téléspectateurs n’a cessé de grimper pour atteindre les cinq millions par jour.

« Je crois vraiment que leur audience chuterait si Trump est défait [en novembre]. Il génère, à tout le moins, une histoire après l’autre, tous les jours, tous les week-ends et les jours fériés », explique Erik Wemple, chroniqueur média au Washington Post.

Stephen Battaglio, son confrère du Los Angeles Times, ajoute : « Son imprévisibilité est une continuelle saga pour les chaînes câblées. Que va-t-il dire dans son prochain tweet [plus de 11 000 depuis son élection] ? Qui va être le prochain à quitter la Maison-Blanche ? Avant sa victoire en 2016, CNN était convaincue que son audience chuterait de 25 % l’année suivante. Avec Trump à la Maison-Blanche, cela n’est bien sûr pas arrivé. En 2014, un an avant l’annonce de sa candidature, l’audience des trois chaînes commençait d’ailleurs à baisser. »

Leur « bonne fortune » est-elle intrinsèquement liée à l’arrivée de Trump ? Les responsables médias de Fox News (Howard Kurtz) MSNBC (Claire Atkinson) et CNN (Brian Stelter) n’ont pas voulu faire de commentaires…

Trump l’avait compris

Avide téléspectateur, Trump l’avait bien compris il y a une trentaine d’années quand il écrivait dans The Art of the Deal : « Une chose que j’ai apprise à propos de la presse, c’est qu’elle a toujours faim d’une bonne histoire, et que plus c’est sensationnel, mieux c’est, c’est dans la nature du métier, et je le comprends. Si vous êtes un peu différent, ou un peu outrancier, ou si vous faites des choses audacieuses ou controversées, la presse va écrire à votre sujet. »

Si le 45e président américain est un « grand cru » pour les trois « chaînes du câble » c’est surtout parce que la polarisation politique aux États-Unis a rarement été aussi grande. Elle a remplacé le consensus. Déjà en 2016, le Pew Research Center, un institut indépendant, rappelait ceci : 55 % des démocrates disaient avoir « peur » des républicains, et les républicains étaient 49 % à avoir peur des démocrates.

« Il faut remonter à la période avant la présidentielle de 1896 [marquée par une grave dépression économique] et bien sûr avant la Guerre civile [1861-1865] pour observer une telle polarisation », explique Francis Fukuyama, professeur à l’Université Stanford (Californie) et auteur de La fin de l’histoire et le dernier homme (1992).

Cette polarisation se reflète autant dans les médias que dans l’opinion publique.

Politique et émotion

La pensée binaire l’emporte sur la pensée complexe, l’émotion prime sur le politique, le plus souvent traité avec passion comme sur les réseaux sociaux. Et cela se voit au petit écran des « trois soeurs » qui renforcent les convictions de leurs téléspectateurs. Chacun vit dans son propre univers cathodique.

Ainsi, Fox News, a abandonné en 2017 sa devise « fair and balanced » (juste et équilibrée) pour devenir un véritable outil de propagande du Grand Old Party (GOP) et de Trump en particulier. D’ailleurs, 65 % des républicains estiment que la chaîne de Rupert Murdoch est une source fiable, selon une étude du Pew publiée en janvier. Le mois dernier, son audience avait encore grimpé de 33 % par rapport à la même période en 2019.

MSNBC, elle, est résolument campée à gauche de l’échiquier et CNN se veut plutôt au centre. C’est d’ailleurs elle qui bénéficie de la moins forte hausse de ses téléspectateurs qui dépassent à peine le million contre le triple pour Fox et près de deux millions pour MSNBC.

Dans tous les cas, les moindres tweets et gestes de Trump sont scrutés à la loupe par les commentateurs des trois chaînes câblées. Toute l’actualité se résume à l’irrévérencieux milliardaire. L’économie, la société, l’international ont pris la clé des champs. L’an dernier, seul l’incendie de Notre-Dame de Paris en avril l’a détrôné du petit écran… pendant quelques petites heures.

Tout cela ne coûte pas cher avec des invités qui inondent les plateaux et commentent ses moindres faits et gestes.

Et si Trump perdait la présidentielle ? « Je crois qu’une défaite de Trump serait mauvaise pour les médias, mais d’un autre côté cela apporterait des changements, ce qui est bon pour les cotes d’écoute », estime Brett Arends, du Wall Street Journal.

Pour Rich Hanley, professeur associé de journalisme à l’Université Quinnipiac (Connecticut) « la prédiction selon laquelle les chaînes câblées s’effondreraient si Trump perd est erronée, leur audience finira par chuter pour des raisons démographiques ».

Le téléspectateur moyen des chaînes câblées a la soixantaine et il ne rajeunit pas. « Fox News a l’audience la plus vieille et peu importe si Trump gagne ou non, au cours des cinq prochaines années, les trois chaînes câblées verront leur audience diminuer à cause de l’âge », note David Bloom du magazine Forbes.

En attendant, si Trump devait sortir vainqueur le 3 novembre, il deviendrait le premier président mis en accusation à remporter un second mandat et comme en 2016 peut-être même le premier à être réélu sans avoir gagné le vote populaire. Tout cela est de bon augure pour Fox News, MSNBC et CNN : financièrement, elles n’auront pas à marcher sur des oeufs.
 



Ce texte a été modifié après publication.