Elizabeth Warren jette l’éponge: comment expliquer sa dégringolade?

«Je ne me présenterai pas à la présidence en 2020», a lâché devant la presse jeudi Elizabeth Warren, visiblement émue.
Photo: Amanda Sabga Agence France-Presse «Je ne me présenterai pas à la présidence en 2020», a lâché devant la presse jeudi Elizabeth Warren, visiblement émue.

Le Super Mardi (Super Tuesday) a préparé le terrain pour un duel entre Joe Biden et Bernie Sanders. Après le milliardaire Mike Bloomberg, c’est au tour de la sénatrice Elizabeth Warren de quitter la course à l’investiture démocrate. Et son appui fait déjà l'objet d'une forte convoitise.

« Je ne me présenterai pas à la présidence en 2020 », a lâché devant la presse jeudi la politicienne de 70 ans, visiblement émue. S’exprimant depuis sa maison du Massachusetts aux côtés de son mari, Mme Warren n’a pas voulu dire si elle se rangeait derrière l’un des candidats toujours en lice. « Je veux prendre un peu de temps pour y penser », a-t-elle fait savoir.

Depuis le début des primaires, cette ancienne professeure de droit a enregistré une série de défaites cuisantes, et ce, malgré une maîtrise saluée de ses dossiers et des prestations remarquées aux débats télévisés. Un faux départ d’autant plus difficile à encaisser pour celle qui caracolait en tête des sondages l’automne dernier.

Selon Vincent Boucher, chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM, la performance décevante de Mme Warren en Iowa — qui a lancé le bal des primaires — a été déterminante pour la suite. Après y avoir déployé des efforts considérables, elle est arrivée loin derrière Pete Buttigieg et Bernie Sanders.

« Mais ce qui a vraiment scellé l’issue de sa campagne, c’est sa performance au New Hampshire, voisin du Massachusetts. On s’attendait à ce qu’elle fasse très bien dans les villes plus au sud, et ça n’a pas du tout été le cas », observe M. Boucher. Mme Warren est arrivée quatrième.

Vint enfin le Super Mardi et ses 14 États en jeu, une soirée cruciale, le tiers des délégués étant sur la table. À plusieurs reprises, la sénatrice n’a pas atteint le seuil minimal de 15 % pour espérer obtenir des délégués. Sans compter sa troisième place crève-coeur dans son fief du Massachusetts, amassant un maigre 21,6 % des voix.

Sexisme

Comment expliquer ces piètres résultats d’une candidate qui avait sur papier tout pour plaire aux Américains avides de changements, forte aussi du soutien reçu en janvier par l’équipe éditoriale du New York Times ? La compétition pour le vote progressiste entre elle et Bernie Sanders y a sans doute été pour quelque chose, avance Vincent Boucher.

« La campagne de M. Sanders a ralenti quelque peu à l’automne avant de reprendre du galon. Et ce momentum n’a pas cessé depuis, ce qui a grandement affecté la popularité de Mme Warren. »

De son côté, la principale intéressée a laissé entendre jeudi que le fait d’être une femme lui a probablement nui. « Si vous dites : “Oui, il y avait du sexisme dans cette course ”, tout le monde va vous traiter de pleurnicheur, a-t-elle dit. Et si vous dites : “Non il n’y avait pas de sexisme ”, un milliard de femmes vont se demander sur quelle planète vous vivez ».

Un avis que partage Andréanne Bissonnette, chercheuse à la Chaire Raoul-Dandurand. « Si on avait une femme qui tenait les mêmes propos que Bernie Sanders et qui s’exprimait de la même façon, je ne pense pas qu’elle serait à la même place que lui aujourd’hui », illustre-t-elle.

Mme Bissonnette ajoute que les femmes en politique font davantage l’objet d’une couverture axée sur leur apparence que sur les idées qu’elles défendent. Le parcours d’Hillary Clinton en 2016 en est un exemple.

Dans le cas de Mme Warren, poursuit la chercheuse, ses réactions ont souvent retenu l’attention au détriment de ses positions. « C’est sûr que lorsque vous êtes un électeur et qu’on vous martèle quelque chose comme le ton ou l’habillement, et qu’on ne vous présente pas les idées, c’est plus difficile de rallier l’électorat derrière vous. »

Cela dit, une femme démocrate lorgne toujours la Maison-Blanche : Tulsi Gabbard. Mais ses chances sont plutôt minces. Alors que MM. Biden et Sanders ont respectivement amassé jusqu’ici 528 et 466 délégués, la représentante d’Hawaï n’en a que 2.

La course à l’investiture démocrate sera donc passée d’une pluralité historique de candidats au départ — dont six femmes — à un duel opposant deux septuagénaires blancs, dont l’un ou l’autre affrontera un président lui aussi bientôt âgé de 80 ans.

Un appui de taille

Depuis le Super Mardi, Joe Biden et Bernie Sanders se sont tous deux entretenus avec Elizabeth Warren. De fait, que signifie son retrait pour les deux candidats en tête ? Difficile à dire, répond Vincent Boucher de l’UQAM. Pour mesurer — ou non — l’« effet Warren », dit-il, il faudra surveiller de près les résultats lors des primaires à venir (notamment au Michigan), la semaine prochaine.

Or, une chose est sûre : le soutien de la pourfendeuse de Wall Street est très courtisé. Dans les rangs de Bernie Sanders, on espère concentrer le vote progressiste jusqu’ici divisé. Car les deux rivaux partagent plusieurs points communs, bien ancrés à gauche.

Mais attention, il ne faut pas croire que l’ensemble des partisans de Mme Warren appuierait de facto le sénateur du Vermont. « Il y a des électeurs qui votent sur la base de leur appréciation d’une personne plutôt que sur le programme politique », suggère Vincent Boucher.

Et puisque Elizabeth Warren, idéologiquement plus souple que M. Sanders, attirait des électeurs également tentés par Amy Klobuchar et Pete Buttigieg, « ce ne serait pas étonnant qu’il y ait une part de l’électorat d’Elizabeth Warren qui se range derrière Joe Biden », renchérit Andréanne Bissonnette.

Pour rappel, ces deux candidats ont appuyé M. Biden après s’être retirés à la veille du Super Mardi, contribuant à sa soirée victorieuse. Les troupes de l’ancien vice-président souhaitent justement répéter l’expérience et attirer le maximum de démocrates.